Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

05/03/2017

Huit jours en Inde entre Madras et Pondichéry- février 2017

Voyager seul est une discipline. Qui compte aussi ses moments de grâce. Ainsi, de s’apercevoir dans l’avion, aussitôt installé côté couloir, que son voisin de rang est sourd-muet. Et souriant avec ça. Voilà qui va m’épargner ces conversations de vol, ensommeillées et intermittentes , où l’on se trouve souvent contraint de résumer, les écouteurs sur les oreilles et une couverture sur les genoux pour ne pas avoir froid, entre muflerie et intimité du côte-à-côte, une vie de voyages, toujours hésitant entre la délicatesse d’en dire le moins possible et le souci de l’épate, condamné à manifester une curiosité de bon aloi et forçant nécessairement l’enthousiasme comme dans des clubs de rencontre. Là, rien de tout cela. La paix ! Je dois juste au moment des plateaux-repas soulever promptement le papier aluminium qui recouvre mes plats pour que mon voisin, instruit d’un regard, puisse exprimer d’un geste son choix de menu à l’hôtesse.

Madras, Chennai                

Le voyage en Inde commence à toujours à l’heure du rickshaw. Balloté par ce tricycle à moteur dans les embarras de la circulation, fort dense à Chennai, au milieu des vapeurs d’essence. Etourdi par les avertisseurs sonores qui n’ont rien ici d’agressifs mais sont un monde. A la fois klaxon et clignotants, ce babil constant de la circulation a ses grandes gueules, ceux qui font la conversation à tout le monde et ceux qui parlent tout seuls. Dieu sait, il n’y a pas ici de muets du klaxon ! Pris par le vacarme, le vent chaud, les odeurs, les parfums, les couleurs, longeant des trottoirs défoncés avec vue directe sur les étals ou les marchés de petits riens à même le sol, se faufilant entre autos, motos, vélos et passants marchant pieds -nus en dhoti, ménagères en sari, fonctionnaires en chemise blanche, agents de sécurité indolents ou policiers à képi rouge, on se laisse porter, comme bouchon de liège, sur l’océan agité de la rue indienne.

Choisir son rickshaw est important. Les conducteurs sont généralement parmi les plus pauvres, ne lisent pas les caractères latins et ne parlent pas anglais. Choisir son rickshaw, c’est donc se laisser choisir. S’ils vous hèlent, ralentissent en vous voyant, ou mieux encore viennent faire conversation en vous repérant assis non loin, c’est qu’ils ont l’habitude des touristes, savent un peu d’anglais et connaissent les coins appréciés des voyageurs. Il vous en coûtera certes sans doute le double du prix de la course, mais celui-ci est si dérisoire que le tout ne dépassera pas une poignée de centimes d’euros et on aura rendu un peu moins malheureux quelqu’un qui n’a rien – le véhicule ne lui appartient pas, il le loue une paire d’euros à la journée.

Madras n’a rien de très notable, sauf sa taille, près de 8 millions d’habitants. Méridionale, c’est-à-dire, ici, Tamoule, corps noirs et temples colorés. Le fort Saint-Georges, bastion anglais bâti au milieu du XVIIème siècle par la compagnie des Indes, nos ennemis héréditaires ici comme ailleurs, des églises – l’apôtre saint Thomas y serait mort en martyr-, un musée de prestige mais hélas fermé le vendredi, une belle gare dans le goût anglo-indien, le marché dit chinois, de bric et de broc, la High Court, immense bâtiment de briques rouges dévoré par de grands arbres, et le front de mer, Maine Road ou Beach Road, des kilomètres face à une plage immense aux allures de champ de foire, piquetée d’échoppes et d’étals, ce jour de semaine désertés. Genre Beauduc en pleine ville.  

Un monument s’en détache, une vaste promenade de marbre blanc qui conduit à une tombe non loin du rivage sale où l’on processionne en déposant des guirlandes fleuries ou en prenant des selfies face au portrait géant d’une femme sainte et en tout cas vénérée qui m’est demeurée inconnue. Serait-ce Maa, la compagne de Sri Aurobindo qui a fondé plus loin sur la côte l’ashram d’Auroville ? Mystère….

Vers Pondichery

Longue route (4 heures pour moins de 200 km) qui peine à s’extraire de la tentaculaire Chennai (Madras), on longe des immondices et aussitôt après un terrain vague à usage de jeu de cricket, 200 ou 300 hommes jouant dès 8 heures du matin, puis la voie ferrée, trains bondés, grappes humaines sur les marchepieds. On circule au milieu de motards dépourvus de casques, le plus souvent un foulard sur les cheveux, tel des corsaires à l’abordage, femme en sari en amazone à l’arrière. Je m’avise, 100 km plus loin, que ces chèvres, ces vaches, ces motos, ces paysans pieds nus se trouvent comme nous sur ce qui est ici une…. autoroute, laquelle sert au demeurant ce jour de parcours à une course cycliste, maillots, brassards et bouteilles d’eau comme chez nous sur une départementale…. Un peu plus loin, enfin des palmiers autour de petites rizières, mais encore des villages surpeuplés, des vendeurs de coco, des guinguettes de tout, des femmes qui vont aux champs ou charrient de la terre dans des vasques sur la tête- car ici, seule la femme met les mains dans la terre, les travaux publics ou de voirie leur sont réservés, elles sont seules terrassières ou cantonnières quand les hommes en dhoti s’activent à des occupations moins manifestes, les jambes noueuses comme des souches, des yeux immenses comme la mer, noir charbon, jetant mille feux quand on les regarde jusqu’au sourire où enfin les traits s’apaisent. Pauvreté et dents étincelantes. Sur la route, on avance et on se noie. Ou plutôt non, derrière les vitres du véhicule, on se sent comme dans un scaphandre, immergé et tenu à distance à la fois. Griserie et frustration.

Pondi

Pondichéry enfin, ses longues rues et ses grands arbres. Des maisons coloniales très colorées, créoles disent-ils ici, de part et d’autre de rues en damier sous les voûtes d’arbres, palmiers coco, tamarins, sénés aux fleurs roses, acacias géants. Ville ombragée, des fleurs partout, une brise de mer enveloppante, de belles façades avec terrasses et balconnets. Dans l’enfer indien, un exotisme de paradis. La première impression est souvent la bonne, l’inverse n’est vrai que par exception. Et cette première impression est d’un charme absolu.

L’Hôtel de l’Orient où je m’installe confirme le fait. Voici une maison vénérable, une ancienne école reconvertie, avec son grand patio, ses terrasses à l’étage, ses chambres vastes, le tout meublé et décoré avec goût d’antiquités coloniales. Nous sommes au ….17 rue Romain Rolland. N’est-ce pas exquis ? Et il y a non loin une rue Dumas, une rue Suffren, une rue Labourdonnais, et même une rue Saint Gilles. Et, c’est la statue de Dupleix qui domine la promenade du bord de mer.

Expédié dans le golfe du Bengale en 1722, plus par son père, un important fermier général au fait des affaires, que par le roi de France, Dupleix ne se résout pas à n’être qu’un commerçant, fût-ce de la prestigieuse compagnie des Indes. Haïssant les Anglais, un comptoir de commerce ne lui suffit pas. Il lui faut combattre la concurrence (les Anglais), négocier avec l’autochtone (les Indiens), s’installer politiquement dans la pompe et la munificence. Ce sera sa faiblesse et cette faiblesse signera sa perte. Il ressuscitera Chandernagor, prendra un temps Madras aux Anglais avant de se la faire chiper à nouveau, non sans avoir alors suggéré à La Bourdonnais, qui tentait encore de négocier avec l’ennemi british le paiement d’une rançon, de la faire raser (La Bourdonnais a fondamentalement une mentalité de corsaire, l’aventure et la prédation le comblent, le reste l’indiffère), avant de devenir gouverneur de Pondichéry où il mènera grand train. Militaire, affairiste, musicien à ses heures, son goût du faste impressionnera ses vassaux indiens qui le feront Nabab. Il épousera une créole, la begum Joanna, avant que des jalousies locales et ne le contraignent sur ordre de Louis XV, ce si piètre roi, à le faire rappeler. Désavoué par la cour et par la Compagnie des Indes, il finira seul, dans la misère, ayant été interdit de faire rapatrier ses avoirs en France. Quel destin !

Pondichéry, c’est la petite France. Une France exotique et indolente, mais une France partout, sur les plaques de rues, sur les enseignes et dans les librairies, nombreuses ici. On évoque, comme jadis, la « ville blanche », « la française », et « la ville noire », le quartier tamoul, plus éloigné du front de mer, qu’un long canal tari, long boyau d’immondices auquel nul en prêt attention, sépare. L’Inde y est plus apaisée, la rue plus propre, le tourisme local manifestement éduqué. Ajoutons quelques voyageurs Anglais et Français qui ne se font plus la guerre.

L’Alliance française y est très active et j’ai la chance de me trouver ici lors d’un festival du film français en plein air. Je verrai deux soirs de suite dans le beau patio qui s’ouvre sur le front de mer « Pepe El Moko » et « Les Enfants du Paradis » au milieu d’une foule indienne et de quelques touristes. Regarder « Pepe El Moko » dont l’action se déroule dans la casbah d’Alger laisse songeur sur les deux colonisations françaises, celle des comptoirs, un peu à l’anglaise, qui a laissé, au-delà des prédations en tous genre, tant de traces préservées sans trop de cicatrices ouvertes , et l’algérienne ou l’indochinoise, la colonisation de peuplement, féroce en dépit de quelques bonnes volontés, dont il ne reste presque plus rien sinon le ressentiment de part et d’autre. On rêve d’une « Alliance française » à Alger ou Saigon où l’on pourrait voir «  Pepe El Moko ». On rêve….La faute à qui ?

Notre-Dame des Anges, l’Eglise du Sacré-Chœur, ND de l’Immaculée Conception, style XIX ème, aux clochers pointus et aux façades colorées, l’ouvroir Saint Joseph de Cluny, la plus belle maison coloniale de Pondi où des religieuses apprennent toujours la broderie à des jeunes filles nécessiteuses – un peu d’informatique ne serait-il pas plus utile ?-, le temple de Ganesh en pleine « ville blanche » – le Sacré Chœur, lui se situe, en pleine « ville noire »-, je fais le tour du propriétaire en rickshaw avec l’aimable Mani qui prend des cours du soir à l’Alliance française, mais n’a pas le temps d’aller au festival de cinéma.

Le petit musée, belle statuaire et palanquins, le grand parc ombragé de la place d’armes, non loin de l’ancien palais dit du gouverneur mais qui était en réalité le siège de la Compagnie des Indes, belle bâtisse d’un blanc pimpant, très XVIIIème, et l’ashram de Sri Aurobindo complètent mes visites. C’est au fond, l’ashram qui est le plus impressionnant. L’ashram est un grand jardin de fleurs et de silence. On y pénètre après s’être déchaussé et on fait la file…..indienne, motus et bouche cousu, avant d’aller s’abîmer en médiations sur la tombe du maître, ancien indépendantiste marxiste venu se réfugier ici en 1910 pour échapper aux Anglais et qui y a rencontré sa compagne spirituelle, une Française, fille de banquiers levantins écrit drôlement le Guide Bleu, mondaine qui avait côtoyé Renoir et Matisse à Paris, avant l’un et l’autre – pas nos peintres, nos mystiques !- de se convertir à la sagesse méditative hindoue. Ils sont tous deux enterrés ici, sous une dalle de marbre entièrement couverte de fleurs. C’est elle, sa compagne que l’on appelle affectueusement Mère ou Ma, qui fondera Auroville, l’esprit soixante-huitard fait ville, où je n’ai, bien sûr, pas mis les pieds.

Que fait-on à Pondi ? On y furette chez des antiquaires, on sirote des cocktails dans de beaux patios, on y hume ce qui reste de l’histoire sous des embruns de nostalgie et dans la griserie du grand large et, comme toute la ville dès 17heures et jusqu’à 23heures, on se promène sur le front de mer, femmes en sari ou en hidjab, couples d’amoureux qui ne se donneraient la main en public pour rien au monde, bandes de jeunes, et ici ou là…..parties de boules, puisque nous avons laissé la pétanque en héritage comme les Anglais le cricket. Un bel hôtel blanc, un peu dans son jus, fait face à la mer avec de grandes terrasses sur le toit et à chaque étage, où l’on peut à la fois diner indien, boire de l’alcool et fumer, ce qui est hélas assez rare ici, l’alcool et la cigarette étant fréquemment interdits, ensemble ou alternativement…. Petit concert du soir autour de la statue de Gandhi. Gentille ambiance genre rive gauche au Grau-du-Roi.

Chidambaram

Soixante-dix kilomètres plus au sud, Chidambaram. Faire la route et visiter les temples sont mes deux plus grands plaisirs en Inde, avec les massages bien sûr. La route est cette fois-ci superbe, avec des rizières piquetées de cocotiers. C’est la vraie campagne, ce qui est tout de même rare dans un pays de plus d’un milliard d’habitants où les villages sont partout qui dégorgent de vie comme d’un trop plein. Et le temple ici est de prestige. C’est celui de Shiva dansant. Shiva Nataraja. Le danseur cosmique. L’un des cinq sanctuaires consacrés à Shiva en Inde du Sud, celui où il se manifeste sous forme…d’éther !

Le sanctuaire a été créé sous les Chola. Nous sommes au XIIème siècle. Une enceinte immense et sur chaque côté les hautes tours que l’on appelle gopuram et qui sont de véritables joyaux de l’art Chola, des caissons sculptés dans la pierre sur les jambages des arches représentant les 108 positions de la danse sacrée. Un gopuram plus récent, tout bariolé, date du XVIème. Il a été édifié par les Vijayanagar, le dernier empire médiéval, la grande civilisation de Hampi.

Shiva ? Lisez donc « Promenade avec les dieux de l’Inde » de Catherine Clément. On s’y régale ! Shiva ? «  Il est sauvage, il est paradoxal, il est farouche, il est très mal élevé ».

Ici, Shiva défie la déesse Kali, la terrible, dans une joute cosmique destinée à mettre le monde en mouvement. Durant sa danse, Shiva qui aime se parer de têtes de mort en sautoir et s’embijouter perd une bague, qu’il rattrape avec son pied. Le mouvement est si prompt et si gracieux qu’il est désigné vainqueur. Représenté dans un cercle de feu où se consument les passions humaines, il écrase un démon sous son pied droit tandis que sa jambe gauche légèrement levée conduit à la voie du salut -puisqu’elle récupère un joyau perdu. Dans une main un tambourin qui rythme la création, dans l’autre le feu symbolisant l’énergie vitale. Les deux autres, car Shiva comme tous les autres dieux de la religion hindoue ne manque pas de bras, sont l’une, la paume en avant ( « N’ayez pas peur ») l’autre, la main levée (« Je suis là »). Et il est là, en effet, partout gracieux et…. éthéré.

En Inde, un temple n’est pas seulement un monument, c’est une ville sacrée, avec ses enceintes, son bassin, ses templions, ses coursives, ses pavillons, ses kiosques, ses mandapas, vastes salles à colonnes où l’on confectionne des guirlandes de fleurs, où l’on se repose, où l’on discute entre amis. Le plus beau mandapa est le plus ancien, dédié à un avatar de Parvati, la seconde épouse de Shiva, avec ses piliers sculptés d’asparas, gracieuses créatures féminines, et d’animaux fantastiques.

Ici, les desservants sont à demi-nus, enveloppés dans des dhotis blancs, front rasé et cheveux ramenés en chignon sur l’arrière de la tête. Ils sont des dizaines à s’affairer partout. Certains nettoient le sol devant leur temple avec des balais de joncs, d’autres bichonnent des statues, entretiennent le feu dans de petits brasiers, vendent des pâtisseries ou sont en cuisine. Le tout dans la pénombre. Et tous ces hommes nus, à la peau sombre, enveloppés dans leur pagne de coton, glissant dans la semi-obscurité entre les vénérables colonnes des temples, donnent au tout une allure de bains romains ou de hammam oriental. Certains sont manifestement heureux de s’exhiber ainsi, le torse luisant et le front barré d’un tika, ces marques religieuses de pâte de safran ou de bois de santal, de poudre de vermillon ou d’argile blanche. Trois grands motifs horizontaux, avec quelque fois un point, le bindu, le troisième œil de Shiva que Parvati, innocente, avait rendu aveugle en lui caressant les yeux. Ne seraient ces signes, la plupart des jeunes officiants constamment occupés à réajuster les grands plis de leur dhoti ne dépareraient pas dans un défilé de Jean-Paul Gauthier…

Mais voilà soudain un tintamarre de coches et le gong qui sonne C’est la puja. L’agitation est à son comble. Les pèlerins et les visiteurs se rangent comme un seul homme en file indienne face aux portes d’argent des petits temples qui s’ouvrent. Un prête porte à bout de bras une large vasque dorée de laquelle surgissent des flammes qu’il agite devant ce que je ne vois pas, sans doute le lingam sacré, représentation de Shiva, «  un pénis de pierre en érection, écrit Catherine Clément, enfoncé dans le yoni, le vagin de pierre creusée de Parvati ». Un lien entre le ciel et la terre. Car l’hindouisme est une religion sexuée jusqu’à l’exacerbation. Brahma, le dieu créateur, était un père incestueux qui désirait sa fille Saraswati, à un point tel qu’il lui poussa cinq têtes pour mieux la voir danser autour de lui ; Krishna, un des avatars de Vishnou, que Catherine Clément surnomme drôlement «  gueule d’amour », est un prédateur de gentilles bergères ; Shiva, devenu veuf, s’accouple avec Parvati, la nouvelle femme qu’on lui envoie, durant mille ans tant il peine à jouir, et quand il le fait, son sperme tombe dans le Gange, où des gouttes sacrées du liquide séminal naîtra Bénares, la ville sainte. Shiva, toujours lui, est d’ailleurs souvent représenté sous sa forme bisexuelle, c’est alors Ardhanarishvara. Quant à Kali, la déesse hystérique, elle chevauche le pénis de Shiva dans son sommeil et s’adonne à des orgies tantriques…..

On sort de là, de cette ville-temple aux sombres allées de pierre où l’on entretient à la lueur de flammeroles, les pieds nus sur les dalles froides, des rites millénaires autour de dieux de granit, brin d’encens, guirlandes de jasmin ou fleurs de lotus, comme on descendrait d’une machine à remonter le temps, soudain étourdi par le soleil, le grand ciel bleu au-dessus de nos têtes, et la poussière des vivants.

Mahabalipuram ou Mamallapuram

Voici une langue de plage, un village de pécheurs avec ses pirogues colorées échouées sur le sable qui ne sortent qu’avant l’aube (de 4 à 7 heures du matin), l’après-midi étant consacrée à la reprise des filets. Le vent y bat les cocotiers et la mer agitée est d’écume blanche. Quelques rues en désordre, la plupart de terre battue.

Mama, comme on dit entre initiés, fut un spot de hippies dans les années 70. Aujourd’hui on tente avec peine d’y introduire le surf ! Il y a quinze siècles, Mama était la capitale et le grand port des Pallavas (VIIème, VIIIème) qui ont laissé des témoignages éblouissants de leur art rupestre. Temples construits ou excavés, bas-reliefs à même la roche, temples monolithes taillés dans des moraines de l’ère glaciaire. Le tout d’un joli beige qui donne des allures de châteaux de sables à ces maquettes de granit. Trois sites classés patrimoine de l’Unesco. Mama est le clou de mon séjour indien.

Un clou un peu chérot, pour ne rien vous cacher, qui se rappelle à moi lorsque j’arrive au Radisson Blue Hôtel, un immense parc piqueté de villas entre des pelouses nickel, sous des palmiers géants, qui font face à la mer. Piscine à débordement face au golfe du Bengale, une autre longue comme un canal sous les flamboyants, les tamarins, les bougainvilliers et autres frangipaniers, des hamacs noués aux cocotiers sur des brins de plages privées, une paillotte sur la plage où l’on déjeune délicieusement et …ma maison avec terrasse face à la mer, baignoire à remous et extension de douche à l’extérieur. Et avec ça, vous ne croisez personne, hormis le personnel, sauf au petit-déjeuner, abondant mais servi dans une salle de réception un peu triste et curieusement bondée.

Le paradis ! Me souvenais pas que j’étais à ce point déprimé quand, le 1er janvier, j’ai décidé d’un clic sur Internet de m’offrir un luxe pareil. Mais, bon à être là, autant en profiter…. Je dînerai trois soirs de suite de bananes et de biscuits, bercé par les rouleaux depuis ma terrasse. Ce sera autant d’économisé…. Il faut toujours s’employer à réduire le déficit !

C’est dans cet esprit que, fuyant les massages ayurvédiques de l’hôtel proposés par des philippines sanglées dans des uniformes blancs de type bloc opératoire, je vais m’en chercher de plus authentiques « en ville ». Le « Lonely Planet » en conseille un, le « Sri Durga », situé dans une dépendance d’un hôtel de plage plus modeste. Je loue un rickshaw débrouillard, à gueule de voyou, qui me le dégote. Une petite maisonnette sous galerie avec son petit trottoir et ses pots de fleurs sur le pas de porte, un jardinet qui fait face à l’hôtel et un salon en teck en plein air, avec sa chaise à bascule. Charmant. Je ne suis pas très sûr que son propriétaire ni le petit jeune de 20 ans qui dispense les massages soient des thérapeutes comme annoncé par le guide, mais l’accueil y est parfait, la table de massage en bois massif réglementaire et mon masseur très pro. J’irai les trois jours de suite, à 16h30, n’y rencontrant jamais personne, m’abandonnant aux huiles chaudes (sésame, cardamome, santal, camphre, gingembre et menthe poivrée), et aux mains expérimentées de la jeunesse, en ressortant luisant comme un bouddha, en dépit de l’étrange séance d’essorage par serviette rêche qui constitue la dernière prestation du masseur, lequel vous frotte de son bras court l’huile sur la peau, par petits gestes recommencés -on songe à un chat qui lape-, tout à sa tâche, son torchon dans les mains, comme qui craindrait de casser la vaisselle. On est soudain pris de scrupules, nous, géant, face à une si petite chose qui peaufine son chantier, de s’apercevoir il n’y a pas de douche pour le service après-vente. Le tout, très authentique : pas de musique d’ambiance - on entend le masseur qui s’essouffle-, de petites coupelles d’huile sur des chaufferettes directement branchées à d’énormes bouteilles de gaz et, quelquefois, une très légère odeur, vaguement écoeurante, de fleurs écrasées et de sueur… Les grands solitaires sortent de là ravis, comblés que l’on se soit un peu occupé d’eux, détendus et souriants de tant d’attention, leur corps retrouvé. Si c’est pas miracle, l’ayurveda….

Ceci fait, vient mon heure apéritive, bières sous la paillotte d’à côté, vue sur les barques de pécheurs, promeneurs sur la plage. La nuit tombe, des tablées de mecs viennent s’installer- pas une seule femme sauf un soir, sans doute une jeune mariée avec son époux de la veille, suivie par un type à camescope. J’y lis, j’y prends des notes, j’y médite, j’y prépare mes visites du lendemain. Puis je tente de rentrer, me perds, interpelle un motard, bredouille mon adresse, il m’invite à monter à l’arrière de sa moto et le voilà qui me ramène jusqu’à mon hôtel, refusant tout pourboire. Un fils de bourge, sans doute…. Soirée bananes en terrasse donc, bercé par le bruit des flots. Couché à 22h !

Le Temple du Rivage

« Le temple » en fait sont deux ! Un grand et un petit, mais tous deux au fond d’assez modeste taille, couleur sable, mélancoliques. Il s’agit des premiers temples maçonnés, construits, du Tamil Nadu, les autres étaient excavés ou taillés dans des blocs. Base carrée, mitre pyramidales à six pans rehaussée d’un pavillon miniature, le tout décoré de petites divinités s’envolant des étages.

Le travail érodé, poli par le vent et les fracas des vagues depuis quinze siècles, confère au tout, dédié à Shiva, un aspect étrangement gourd, non pas malhabile mais anesthésié et un peu flou, comme des embruns de pierre au bord des vagues. Mais la mer, on ne la voit pas. On ne peut guère s’en plaindre : la digue de protection qu’Indira Gandhi a fait construire pour protéger ces temples du VIIème siècle les a sauvés du tsunami de 2004.

Dans la cella du temple principal, la sacristie, un lingam fait face à la petite famille du Somaskanda sur un banc sacré, Shiva, torse nu et en dhoti, une jambe repliée devant lui, l’autre d’une grande sensualité, largement ouverte, se touchant le talon, Parvati sa femme, seins nus, assise en amazone, et entre les deux leurs fils Skanda, minuscule et facétieux, le tout taillé dans du basalte, aux reflets glacés. On croirait une sculpture en fer forgé. S’agissant de Skanda, il n’est le fils que du seul Shiva, né d’une goutte de sperme perdu que les dieux souhaitaient récupérer pour lutte contre les démons, mais qui était si brûlante qu’ils la jetèrent dans le Gange. Le liquide séminal enfanta les eaux du fleuve sacré. Ainsi naquit Skanda dont la traduction littérale est « jet de sperme »….

Les Cinq Rathas

Les Rathas du sud sont non loin, mais on ira aussi en rickshaw ; j’ai finalement salarié celui d’hier à la gueule de voyou pour la matinée.

Les Rathas, ce sont des chars sur lesquels on transporte les dieux. Les chars sont évidemment dotés de roues. L’architecture dravidienne (tamoule) a taillé de tels chars dans des blocs de pierre au VIIème et VIIIème siècle. Mais, ici, de roues il n’y pas. Ce sont des chars immobiles, comme voitures sur jantes, mais on continue à les appeler «  rathas ». Il s’agit en fait de temples. Un Ellora ou Ajanta inversé. Là-bas, les grottes, les temples excavés, pour certains beaucoup plus anciens (les premiers sont du Ier siècle avant JC) bouddhistes, hindous ou jaïns, sont des décors intérieurs de pierre, une parure. Ici, les temples ne sont que façades extérieures. Des temples- sculptures, des maquettes de granit. On n’y entre pas, sauf dans la cella creusée en leur sein, accessible, après s’être déchaussé, sur un seul côté.

Cinq temples, taillés, chacun, dans un bloc monolithe, que l’on dit dédiés aux cinq frères du Mahabharata, cet « Iliade » et l’ « Odyssée » du monde indien, qui signifie « Le Grand ancêtre ». Les cinq frères Pandava dans leur lutte contre leurs cousins, les cent Kaurauva. Mais ici, pas de trace de lutte et les temples sont bien dédiés à des dieux et non à des personnages de légende, enfin si vous voyez ce que je veux dire….. On y aperçoit Vishnou, Shiva, et Durga, une Durga curieusement apaisée, en majesté, déshystérisée, quoiqu’un desservant, sans doute indifférent à la mutation, à ses pieds, se tranche la gorge d’un coup de sabre, comme les adulateurs de la déesse le faisaient jadis quand elle était encore sanguinolente et orgiaque.

Le plus beau et le plus expressif est le temple d’Arjuna, le héros du Mahabharata, hélas sous un échafaudage de bambous pour restauration. Autour de lui, à la manoeuvre, des ouvriers s’agitent, arrosant la pierre d’un produit à l’odeur de vinaigre et, au passage du touriste, se proposent comme guides. Z’ont pas l’air bien riches nos conservateurs…

Deux autres temples paraissent avoir des toits de chaumes, genre village d’Astérix.

Le dernier, le plus imposant, gigantesque en fait si l’on songe qu’il est taillé dans un seul bloc, est une débauche de pilastres, de corniches, de faux étages à toits superposés, de chapiteaux, de divinités gracieuses. Shiva y est androgyne, c’est Ardanishwara et le grand roi pallava Narashimab, auquel on doit tous ces chefs d’œuvre, s’y est fait représenter. Cette signature du maître d’ouvrage a traversé les siècles, ensevelie sous le sable avant d’être découverte, en même temps que les autres rathas, par les Anglais au XVIIème.

J’adore ces résurrections, ces surgissements d’art dont le temps avait tamisé l’existence et que l’on découvre fortuitement, à l’occasion d’une partie de chasse dans la forêt (Angkor au Cambodge ou les grottes d’Ajanta au nord de l’Inde), d’une expédition de spéléo entre potes (la grotte Chauvet), ou en s’embronchant dans un caillou, comme ici. J’imagine l’hésitation à poursuivre sa tâche, la curiosité finalement plus forte que le traintrain, la surprise quand on commence à gratter un peu la terre et l’embarras des premiers mots de ce dialogue au-delà des siècles entre un quidam et un chef d’œuvre oublié au langage inconnu. On imagine le saisissement et le vertige, tels ceux de l’homme civilisé qui trouve un enfant sauvage. Mais alors à front renversé. Le découvreur en de telles circonstances n’est ni explorateur ni archéologue. Il ne cherche rien, il vaque à ses occupations. C’est vous, c’est moi. Et le voilà soudain face à un chef d’œuvre. Qui est alors l’enfant sauvage ? Et qui la marque de la civilisation ?

Ajoutez un taureau, Nandi, le véhicule sacré de Shiva, un bel éléphant de pierre, un grand soleil, une légère brise et vous aurez une idée des bonheurs du voyage.

Cependant, il est midi et il fait assez chaud : vite à l’hôtel ! Piscine, déjeuner à la paillote, jouer dans le déchaînement des vagues, massage, bières, puis bananes et biscuits sur ma terrasse à la nuit tombée, comme d’hab…..

L’Ascèse d’Arjuna

Il faut imaginer une immense fresque sculptée dans la roche, à flanc de colline. 27 mètres de long, 9 mètres de haut. Quand j’y arrive une brochette de femmes en sari aux couleurs éclatantes, des jaunes, des abricot, des vermillons, des carmins – ce sera ma plus jolie photo- font face à un des plus grands chefs d’œuvre de l’art indien. C’est « La Descente du Gange » ou « l’Ascèce d’Arjuna ». Toujours cette manie des hindous de mêler légendes, épopées et textes sacrés.

Qu’y voit-on ? Un ascète bien maigre, debout sur une jambe, les bras levés au-dessus de la tête, qui fait pénitence. A côté Shiva, qui d’un geste de la main, paume ouverte à l’extérieur, lui donne le mantra de l’invincibilité. Au centre de la roche, une faille verticale dans laquelle sont représentées de gracieuses divinités aquatiques à queue de serpent à sept têtes, lesquelles leur font comme une ombrelle ou une auréole sainte. De part et d’autre de la faille, des asparas qui se précipitent pour faire fête, légères comme sur tapis volants, des ascètes faisant leurs ablutions dans le fleuve ou leurs dévotions autour d’un petit temple dédié à Vishnou, un berger qui médite, la tête penchée sur son bâton, deux éléphants et leurs éléphanteaux qui font des cabrioles et même un chat dressé sur ses pattes en position de yogi, les souris soulagées faisant farandole autour de lui….

Une merveille de mouvement, de précision du trait, d’expressivité et d’humour. Ce chef d’œuvre est à la joie, à la fête, celle des mondes réconciliés.

Mais alors, l’histoire c’est quoi ? Il semble que ce soit l’ascèse du descendant de 60 000 fils d’un roi, un peu vite carbonisés par Vishnou qu’ils avaient dérangé dans sa méditation. Un de ses aïeux avait obtenu le pardon et la résurrection de ses oncles, mais pour cela il fallait de l’eau, et de l’eau il n’y avait pas. Le descendant à l’esprit de famille supplie Ganga, la déesse du Gange, de faire quelque chose pour lui, elle y consent après mille ans de pénitence, le pauvre homme debout sur une seule jambe parvenant à la convaincre de faire un geste. Mais le geste, la libération des eaux du Gange, c’est l’inondation assurée. Notre héros supplie alors les dieux de lui venir en aide en retenant un peu les eaux du Gange, et se remet en méditation sur une jambe jusqu’à ce que Shiva sauve la situation en prêtant son chignon pour faire barrage. Ganga y tombe, c’est pour cela que l’on voit souvent sur les représentations une petite fillette dans le chignon de Shiva. C’est Ganga, la facétieuse, très Fifi Brindacier !

A cette histoire sacrée, s’en est superposée une autre tirée du Mahabharata. Le héros Arjuna à la recherche du mantra de l’invincibilité va faire pénitence sur l’Himalaya. Il se met sur une jambe les bras croisés au-dessus de la tête, et s’abstient de toute nourriture. Shiva, curieux, lui envoie incognito quelques épreuves, genre les travaux d’Hercule. Un sanglier, puis des flèches. Tout ascétique qu’il soit, Arjuna se bat férocement contre l’adversité, terrasse le sanglier, détourne les flèches. Pour sûr, il n’est pas un Saint Sébastien ! Convaincu par cette alliance de grande piété et de grande bravoure, Shiva lui accorde l’invincibilité. Et Arjuna de repartir au combat. Quelle vie !

Mais ce décalcomanie de pierre m’apparaît plus la «  Descente du Gange » que « L’Ascèse d’Arjuna ». De la faille en son milieu coulait jadis de l’eau depuis un réservoir disparu. C’est la faille, la descente des eaux du Gange, qui a donné le motif. Le reste est venu par surcroît. Le tout date également comme pratiquement tout le reste à Mamallipuram du VIIème siècle. Chez nous, à pareille époque, c’était le roi Dagobert et nos rois fainéants. Dont il ne reste rien. C’est pour cela aussi que j’aime les voyages. La civilisation n’est pas toujours du même côté….

La colline des mandapas (les temples excavés)

Une colline ombragée aux pentes douces où l’on a creusé des temples dans des grottes. Il y en a cinq ou six, pas tous achevés, trois sont des merveilles.

Celui dédié à Krishna pour son décor sculpté. On y voit Krishna soulever la montagne d’un bras pour protéger des bergers, un vieil homme qui s’appuie sur un bâton, portant un enfant sur les épaules tel un saint Christophe fatigué, et des scènes champêtres de toute beauté : une bufflesse qui lèche son petit pendant qu’on lui tire le lait ; une gopi avec ses pots de lait superposés dans un filet à commission ( ! ), un pâtre avec sa flute au milieu d’animaux fantastiques.

La grotte de Varaha. Varaha est un homme à tête de sanglier et c’est le troisième avatar de Vishnou quand il est rappelé sur terre et qu’il vient faire le bien, toujours dissimulé. Face à ce haut relief, Lakshmi, sa femme, baignée de lait par deux éléphants. C’est le motif de la vieille lithographie brodée, entre kitsch et art nouveau, que j’ai dénichée chez un antiquaire à Pondichéry.

La plus belle est dédiée à Durga. L’art Pallava y est à son apogée. Des lions assis enchâssés dans des colonnes aux futs cannelés et gainés de vagues ciselées dans la pierre, un peu comme nos atlantes de façade, marquent la cella. De part et d’autres deux bas-reliefs, l’eau et le feu. Sur l’un, Vishnou endormi sur le serpent Ananta, le cobra à cinq têtes, le serpent d’éternité. Il s’agit du moment sacré de la régénération. Luxe, calme et volupté. De petits personnages volettent autour du dieu, mais aussi des démons qui se tiennent quiets. On aperçoit la fleur de lotus qui sort du nombril de Vishnou, c’est le dieu Brahma, celui de la création, le dieu qu’on ne voit guère représenté, né du cordon ombilical de Vishnou, qui est pourtant son fils. Va-t-en comprendre….

De l’autre c’est le déchaînement. Le monde est menacé, les dieux n’y arrivent pas, ils font appel à Durga, la déesse à 16 bras qui, chevauchant son lion, décoche des flèches en direction du démon-buffle. Vive les femmes ! Là encore, la précision, le rythme, la finesse sont inouïs, on y voit très nettement les bijoux de la déesse et le collier ou la ceinture du démon-buffle sculptés à fleur de pierre. Pourtant du granit, la roche la plus dure.

Le face à face de ces deux scènes est saisissant. Je m’assois sur un rocher face à ce temple et je contemple en méditant, avec les singes non loin que j’hésite à prendre en photo, en me demandant un instant s’ils aiment ça…. J’en ris moi-même.

Kanchipuram

Il faut bien quitter le paradis. Je vais à Kanchipuram et c’est l’enfer. Ou plutôt une des sept villes sacrées de l’Inde. Soit à peu près la même chose dans tous les pays du monde, sauf Fès et Rome. Laide et sans charme, saturée de bruits et de circulation, polluée, sale, l’horreur pour le touriste à la puissance Inde. Et avec ça triste et sans alcool, comme mon hôtel, le meilleur de la ville mais sinistre en dépit du marbre partout. Ne viennent ici que quelques grossistes en soie – c’est la ville des plus beaux saris de l’Inde, dit-on (ils doivent tous partir à l’export, ma parole….)- et des touristes égarés, tous logés à la même enseigne. Après trois jours dans ma villa en bord de mer sous les cocotiers, le choc est rude.

Mais alors, pourquoi y venir ? Parce que je suis un peu intello, et que Kanchipuram fut la capitale de la dynastie Pallava dont j’ai vu tant de chefs d’œuvre…. Il y a en quelques autres ici, un peu dispersés mais joignables en tuk-tuk. Mon chauffeur de rickshaw sera d’ailleurs ma seule consolation, avec les temples. Garçon agréable qui me suit à deux pas à toutes les visites – vous dire s’il doit s’ennuyer ici ! généralement pendant que le client fait du tourisme, le chauffeur en profite pour faire quelques courses en loucedé avant de revenir au point de rendez-vous comme si de rien n’était-, gentil et débrouillard, me conseillant de me déchausser dans sa carriole et de partir pieds nus visiter les temples afin d’économiser le pourboire normalement exigé pour la surveillance des chaussures (je m’exécute n’osant pas contrarier une si grande sollicitude….) et au fond assez curieux et ouvert : je le vois s’approcher des sculptures que j’ai observées avec attention et quelque fois s’y intéresser vraiment comme qui découvre son pays au regard des autres…

Le Temple de Kailsanatha se situe dans les faubourgs de la ville. Contemporain du Temple du Rivage de Mamallapuram, il n’est pas sans charme avec ses 58 niches sur le mur d’enceinte, qui sont autant de temples en miniatures et un catalogue ouvert de la multitude des dieux en Inde. C’est d’ici que dateraient les plus anciennes représentations de Ganesh, le dieu à tête d’éléphant.

Vous connaissez l’histoire ? Sa mère Parvati entend se reposer et demande à Ganesh de garder la porte en ne faisant entrer personne. Son père, Shiva, arrive et veux voir son épouse. Ganesh qui n’est qu’un enfant mais un enfant têtu s’y oppose. Son père lui coupe la tête d’un coup de sabre. Pris de repentir, Shiva promet à Parvati de trouver une nouvelle tête pour le gosse en décapitant le premier vivant qu’il rencontrera. Et il rencontra un éléphant… Ganesh est donc le dieu gardien de la maison, c’est aussi le dieu des écrivains car il serait l’auteur du Mahabharata, écrit grâce à une de ses défenses… Vous en voulez encore une, vaguement dépaysante pour la route ?

Vous vous souvenez de son demi-frère, Skanda, né d’un jet de sperme de Shiva dans le Gange ; Skanda, né de son père seul donc. Eh bien Ganesh lui serait né du sang menstruel de Parvati, de sa mère seule donc, laquelle, lassée du harcèlement sexuel de son époux – après la fameuse étreinte de 1000 ans sans jouir-, aurait fabriqué ce fils dans une glaise répugnante faite de rouleaux de peaux mortes et de sang menstruel…. pour garder sa porte !

Mais revenons au temple, c’est un des premiers, avec le Temple du Rivage, à être coiffé d’un haut shikara, ici couleur crème anglaise, ces tours pyramidales qui chapeautent les sanctuaires, ornées à profusion. A deux pas, le taureau Nandi, le véhicule de Shiva, veille. Le tout calme et bucolique.

Ekambareshwara est un des temples les plus vénérables de la ville. Ce nom si long signifie « le signe du manguier », l’arbre auprès duquel Shiva et Parvati se seraient rencontrés. Et un vieux manguier est en effet planté dans une des cours du temple autour duquel on circule dans le sens des aiguilles d’une montre et il n’y pas intérêt à se tromper, on serait vite rappelé à l’ordre !

Nous avions vu à Chidambaram un temple dédié à Shiva sous sa forme d’éther. Celui-ci est dédié à Shiva associé à l’élément «  Terre ». Sans doute antérieur aux Pallavas, le temple a été agrandi et reconstruit sous la dynastie prestigieuse des Vijayanagar, celle de Hampi, au XVIème siècle, laquelle a entendu honorer l’œuvre de ses prédécesseurs. Tout ce qu’on y voit est donc de cette époque ; nous sommes en France sous François Ier et ce temple est un peu le château de Chambord local. Immense et compliqué.

Le gopuram, la haute tour de la porte d’entrée, est le plus haut de la ville, onze étages en pyramide (56 mètres), de cette couleur crème ici affectionnée, auquel les décorations sophistiquées, si haut perchées qu’on ne peut que les deviner, donnent un aspect de grumeaux. J’étais beaucoup plus sensible à la pierre nue de Mamallapuram.

Mais ce temple est en activité, des prêtres, des fidèles un peu partout et quelques singes entre les colonnes de la salle aux mille piliers, immense, impressionnante et obscure, avec les motifs de pierre des Vijayanagar, cavaliers enchâssés dans les colonnes. Quand on passe non loin, on redoute un écart de ces chevaux qui se cabrent. Dessins à la craie sur les dalles. Sous ses beautés de pierre, ce vestibule a quelque chose de froid, d’inhabité, de terriblement médiéval.

Le temple de l’énergie féminine. Dédié à Parvati sous son aspect «  Kamakshi », la déesse aux yeux lubriques. Ca commence bien ! L’énergie féminine en Inde, c’est Shakti « qui se divise, informe et irrigue les dieux mâles » nous dit Catherine Clément. C’est la «  sans-limite, généreuse, donneuse de vie, dispensatrice de nourriture mais aussi colérique, meurtrière, porteuse d’épidémies ». Méfiance ! Ce n’est pas une déesse reine, c’est la déesse roue de secours, carburant, klaxon, tout à la fois, qui se manifeste quand rien ne va plus. « Ote-toi de là que je m’y mette, pauvre boloss ». C’est à elle que l’on fait appel quand les dieux mâles sont en échec face au démon-buffle, et c’est alors Durga ; c’est la Kali buveuse de sang ; c’est Sati, la première épouse de Shiva, qui, pour protester contre le refus de son père d’accueillir son gendre lors d’une rencontre entre dieux, soudain s’immole par le feu. Nous voilà avertis !

Je prends évidemment mes précautions en pénétrant dans un temple pareil en achetant une belle guirlande de fleurs de jasmin à déposer aux pieds de la déesse et me glisse dans la file indienne qui va lui rendre hommage à l’heure de la pura. J’aurais dû m’aviser que quelque chose n’allait pas lorsque, à la vue de la foule, mon chauffeur de rickshaw a rebroussé chemin. Moi, je reste. Bien mal m’en a pris ! Les fidèles s’agglutinent entre des barrières surveillées par des gardes. Rien ne bouge. Quelques-uns bénéficient manifestement d'un passe-droit et sont accompagnés par des prêtres directement au temple que je ne vois pas. 5 minutes, 10 minutes, Un quart d’heure, toujours rien. On ne piétine pas même, on s’enkyste. Des ventilateurs électriques brassent un air chaud chargé d’odeurs de toute sorte. Que faire ? Je vois une femme chargée d’un bébé rebrousser chemin. Je m’impatiente, je m’interroge, je m'angoisse soudain. Qu’est-ce que je fous au milieu de tous ces gens qui vont honorer une déesse dont je ne sais rien, qui n’est pas la mienne, avec des fleurs qui puent et qui s’étiolent dans mes mains. Je me sens soudain ridicule, honteux, un peu abattu. C’en est trop ! Shakti a gagné. Et c’est avec un sentiment de soulagement de mâle vaincu et humilié mais qui reconnaît sa défaite que je rebrousse finalement chemin en traversant ce fleuve de fidèles, mon sac à bout de bras au-dessus de la tête pour mieux remonter le courant, jusqu’à une barrière dégagée qu’un brave agent de sécurité, surpris mais compatissant, a la délicatesse de déplacer pour me ménager une sortie…. Grand éclat de rire de mon chauffeur de rickshaw qui, me voyant revenir, la chemise hors du pantalon, transpirant et décoiffé, devine que mon combat contre l’énergie féminine s’est conclu par KO….

Vishnou- Les visites du lendemain matin seront consacrées aux deux autres temples de la ville, dédiés eux à Vishnou.

Le premier (Vaikuntha Perumal), au soleil du matin, est couleur pèche, avec des cycles de reliefs sur le mur d’enceinte, apaisés par le temps, d’une grande beauté. Eléphants, chevaux caparaçonnés, asparas, scènes de bataille. C’est un vrai temple Pallava mais un peu plus tardif que ceux que j’ai vus à Mamallapuram (VIIIème siècle). Je le visite en compagnie du chasseur de poussière qui, un balais de joncs à la main, m’avait reçu, furieux que j’arrive pieds nus, ce qui le privait de quelques roupies. J’ai su me monter compréhensif et généreux ; enfin, je crois.

Le second, beaucoup plus grand (Varadaja), est de l’époque Vijayanagar (XVIème siècle). Le mandapa (salle à colonnes) ouvert non loin du bassin sacré est une merveille de sculptures qui rappellent vraiment ce que l’on voit à Hampi. 96 colonnes ornées à profusion mais d’une lisibilité parfaite, animaux fantastiques, cavaliers, couples enlacés, Krishna jouant de la flute, petites bergères, le tout balayé par l’ombre et le soleil, beaucoup moins oppressant que le mandapa d’Ekambareshwara.

Ainsi prend fin cette étape et bientôt mon voyage. Retour à Madras, refuge à l’hôtel, après-midi au bord de la piscine dans l’attente de mon vol retour au milieu de la nuit. Celui-ci se révélera catastrophique, surbooking à Abu Dhabi, je dois attendre un vol pour Manchester qui part une heure après, puis quasiment 5 heures en transit dans l’aéroport gallois, avant qu’un vol Air France ne me rapatrie enfin sur Paris où bien sûr ma valise, parfaitement indifférente à toutes ces vicissitudes, ne m’attendait pas. Je la récupérai à Nîmes trois jours plus tard. Heureusement que j’avais ma délicieuse Lakshmi sous le bras. Pour sûr, pas très bavarde, toute empaquetée et baillonnée qu’elle était, ma déesse épouse de Vishnou se baignant dans du lait d'éléphante, mais d’un grand réconfort tout de même. Et moi, très soulagé qu’elle ne fût pas en soute….

Quelques infos utiles. Les trajets en voiture avec chauffeur sont d’un coût très raisonnable. Compter environ l’équivalent de 30 euros pour deux heures de route, soit 100 kilomètres. Chennai/Pondi ne devrait pas dépasser 70 euros, qui me paraît un maximum.

Contrairement à ce que laissent penser les guides de voyage, Pondichéry est une très belle étape. Ville de villégiature sans doute plus que de trésors du patrimoine, mais on peut facilement un profiter deux jours avec une demi-journée aller-retour  pour Chidambaram. On y mange divinement bien et on y est bien logé.

Mamallipuram fait partie de ce que j’ai vu de plus beau en Inde où je suis allé cinq fois. Bien sûr, il vaut mieux y être bien logé et le Radisson Blue Hôtel me parait s’imposer. Les villas indépendantes en bord de mer de ce cet hôtel sont évidemment un luxe, mais il y a aussi des chambres belles et spacieuses beaucoup à des prix beaucoup plus abordables dans de petits bâtiments en bord de piscine et sous les bougainvilliers. Les quatre sites à visiter peuvent l’être dans la journée, mais un séjour de deux jours me paraît bien préférable.

Kanchipuram peut être zappée. La ville n’a vraiment aucun charme et les temples, certes intéressants, ne me paraissent pas, à l’expérience, justifier qu’on s’y morfonde.

A lire - «  Promenade avec les dieux de l’Inde » de Catherine Clément est indépassable. Il s’agit de l’adaptation d’une série d’émissions qu’elle avait faites sur France-Culture. C’est léger, amusant, savant et très pédagogique.

Le «  Dictionnaire amoureux de l’Inde » de Jean-Claude Carrière est très décevant. Le livre est bâclé et son contenu aléatoire, sauf sur le Mahabharata bien sûr que Carrière a adapté pour Peter Brook dans les années 80.

Un très joli roman que nul ne lit plus mais que l’on trouve encore sur les sites en ligne , «  Le Nabab » d’Irène Frain. Récit, certes très romanesque, des aventures d’un matelot breton, Madec, qui a vraiment existé, et a déserté à Pondichéry pour y devenir plus ou moins mercenaire à la solde de princes indiens. Le Pondichéry du XVIIIème siècle (dans le tome I) y est très bien rendu.

Sur la sculpture indienne, le « Musée imaginaire » de Malraux est un ouvrage culte. Il se trouve et doit vraiment se lire.  

22/01/2017

"La vie des autres" Neel Mukherjee, Ed Piranha, trad. Simone Manceau

Ici, c’est l’Inde, Calcutta, Bengale. Années 60 et 70 avec épilogue en 2012. « La vie des autres », c’est d’abord un roman qui nous transporte loin.

Dans la famille Ghosh, famille à l’indienne, c’est-à-dire élargie, trois générations vivant sous le même toit. Le patriarche qui a réussi dans la papeterie, trois fils et leurs épouses, une fille qu’on n’arrive pas à marier, une belle-fille veuve que l’on isole au rez-de-chaussée car elle n’est pas de la même caste, et les enfants de tous ces couples, dont un génie de la théorie des nombres qui est comme une lumière dans la nuit.

Ecrit par un jeune auteur Indien, dont le premier livre («Le passé continu ») avait été salué par la critique anglophone, ce roman est tout sauf exotique. Mais les annotations sociales et psychologiques sont telles qu’on y apprend beaucoup sur l’Inde.

Le corset des traditions, la distinction et la concurrence des castes, le poids de la famille, les mariages arrangés, le sort des femmes, les rapports avec les employés et autres domestiques (Madan, le majordome de la famille sur trois générations qui a fait sauter enfants et petits-enfants sur les genoux avant de se trouver soudain accusé d'un vol de bijoux, en est un personnage central), le portrait d’une société d’inégalité et d’apparence où le regard des autres sur soi, celui de la famille, des voisins, du quartier, des collègues, est un reflet dans lequel on s’enkyste.

Tout n’y est que statut social. A un point tel, au moins au Bengale, qu’on ne désigne jamais un membre de la famille par son prénom seul, on y ajoute toujours un suffixe qui rappelle sa place dans la fratrie ( l’ainé, le cadet, le benjamin, un dernier suffixe désignant tous les autres, les frères ou sœurs qui se trouvent dans le creux, entre le cadet et le benjamin…), l’aînée des belles-filles a elle aussi son suffixe ( c’est « Jaa ») et se voit reconnaître d’importantes prérogatives : elle est une manière de bras droit de la belle-mère, la tenue de la maison lui incombe, et les relations avec le personnel et la préparation du temple domestique, un vrai premier ministre type Vème République, sous l’autorité de la matrone.

Le curieux, c’est que cette immersion dans une maisonnée du golfe du Bengale sur trois générations nous rappelle bien des choses familières, les états d’âme, les sentiments, les peurs, les fantasmes, les positions qui se disloquent, les héritages que l’on dissipe, le passé auquel on se raccroche en sachant que c’est fini, les ravages de la drogue, les vices secrets, les combats intimes, les révoltes.

La révolte ici est portée par un des petits-fils qui, scandalisé par l’indifférence familiale à « la vie des autres », s’enfuit sans prévenir dans les années 70 rejoindre la rébellion « naxalite », des combattants maoïstes qui tentent d’organiser les paysans sans terre, pressurés par les propriétaires ou les usuriers, en vue de provoquer une révolution agraire. Le « Petit livre rouge » sous le bras, ces militants de 18, 20 ans s’immergent dans les campagnes, travaillent dur pour convaincre les pauvres hères qui crient famine de se révolter, doivent être longtemps les témoins impassibles de scènes effroyables de dureté et de violence avant de passer à l’action, troquant alors leurs idéaux pour la barbarie (tueries, attentats, etc.).

Le génie de l’auteur consiste à entrecroiser ces deux récits, celui du chaudron familial avec ses jalousies, ses frustrations, ses désespérances, un archaïsme qui se délite tout en résistant, et celui de la lutte maoïste entre honneur et déshonneur, qui résiste en se délitant, celle-ci nous étant racontée au travers de lettres de Supratik à une destinataire dont nous ne connaitrons l’identité qu’à la fin. Cette « Vie des autres », c’est « Anna Karenine » et « Les Raisins de la colère » tricotés ensemble.

Un art du récit envoûtant, une très belle écriture, un ton sans commisération mais plein d’empathie, y compris pour les faiblesses humaines, des scènes d’une vérité psychologique inouïe, font de ce roman un livre immense. Qui nous hante longtemps, comme si ces personnages étaient nos voisins le temps de la lecture. Et cette mondialisation-là est une vraie leçon de choses pour nos lettres françaises si étriquées et nombrilistes.

Il est toujours difficile de juger d’une traduction. Celle-ci se fait oublier tant elle est merveilleuse d’élégance et de naturel.

20/12/2016

"Comment Baptiste est mort", Alain Blottière, Gallimard

Baptiste, ses deux frères et ses parents ont été enlevés dans le désert par un groupe de djihadistes. Baptiste, 14 ans, est seul libéré. On le «  débriefe » comme on dit maintenant.

« Comment Baptiste est mort » est le récit de ce débriefing, un dialogue à l’aveugle, son interlocuteur n’a ni nom ni visage, le lecteur ne sait pas s’il s’agit d’un psy ou d’un agent des services ; un dialogue ramassé, sans commentaires, fait de questions en suspens et de réponses partielles, retenues, cocasses ou tragiques selon l’état d’esprit du gosse ou son degré de confiance.

La typographie fait sa place au mystère, beaucoup de blancs, des espaces, des renvois à la ligne après quelques maigres mots qui semblent flotter sur la page, incertains comme nous le sommes nous-mêmes, lecteurs, en découvrant cette histoire d’un gosse qui dit « maintenant je m’appelle Yumaï », le nom que lui ont donné ses ravisseurs, celui d’un renard du désert, et qui proclame que Baptiste est mort. Ce trait seul d'un enfant prénommé Baptiste que l'on débaptise dans le désert pour en faire un renard à la Saint-Ex donne le ton: il sera au vertige.

Au milieu de ces dialogues, quelques pages plus serrées de souvenirs de Baptiste/Yumaï, souvenirs des privations, de la faim, du froid, des mauvais traitement bien sûr, de la déchéance d’un père, de l’accablement d’une mère, de l’effroi d’un frère, mais aussi des beautés d’une grotte couverte de peintures rupestres, du saisissement de l’aube, des nuits étincelantes d’étoiles ou des versets que l’on récite le soir venu « c’était comme une formule magique, abracadabra, une formule sans savoir ce qu’elle veut dire, mais j’aimais la vibration dans la bouche et le son dans mes oreilles ».

Il y a dans ce petit livre de 200 pages un effet de vérité, une puissance d’évocation, et une densité incroyables. La littérature à son meilleur, dans ce qu’elle a de plus profond et de plus troublant.

Car il y a le crime et il y a le reste, des signes d’affection dérangeants d’Amir, le chef des djihadistes, pour ce petit Prince du désert, des attentions inattendues d’Idriss, d’Ibrahim ou d’Adame, ses geôliers et ses compagnons, une initiation à la solitude qu’Yumaï évoque quasiment avec gratitude et, dans la grotte où ses ravisseurs le condamnent à éprouver la peur et la faim, le dessin sans doute millénaire d’un homme, une main devant la bouche, mais un bras levé vers le ciel, et plus haut, à l’aplomb, huit points blancs régulièrement espacés qui ne se découvrent que quelques minutes aux premières lueurs du jour, comme une « constellation du secret », «  le secret de toutes choses, l’inaccessible monde où se trouve la clef des énigmes ». Yumaï appelle ce personnage dont il se fait un ami « Motus » et il imagine que ce Motus lui conseille « de se bâtir une citadelle afin d’y retrancher la part la plus indicible, forcément la plus vraie, de lui-même ».

C’est cette citadelle dont son interlocuteur tente de le faire sortir et cet interlocuteur sans visage, parfois, on en vient à le maudire, à le détester, tant on se prend à aimer ce gosse et sa résistance à rejoindre le monde d’où il a été ravi, devinant que ce réveil sera son cauchemar.

Et c’est quand le lecteur est au plus profond de son propre syndrome de Stockholm, dans une mise en abîme par procuration où nous entraîne l’auteur, que ce dernier, d’un trait, nous rouvre les yeux. Un vrai électrochoc. La vérité nue du crime.

Ce livre qui se lit d’un trait en moins d’une heure vient d’être récompensé par deux prix littéraires prestigieux et « chics » : le Prix Jean Giono et le Prix Décembre 2016.