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26/08/2018

"L'Expulsion" Michel del Castillo, Fayard

On a toujours scrupule à tancer les vieux écrivains. Après tout, ils ont leur œuvre derrière eux et si la passion d’écrire les tient encore en vie, il faut s’en réjouir. J’ai toujours bien aimé Michel del Castillo, même si son «  Au temps de Franco », oblique tentative de réhabilitation du « caudillo », m’avait stupéfié et chagriné.

« L’Explusion » est son dernier roman. L’expulsion est celle des « morisques » en 1609-1610, un peu plus d’un siècle après la Reconquista. Par décret royal, ces descendants de musulmans convertis au christianisme et suspectés de trahison ou d’apostasie seront renvoyés en masse et de force en Afrique du Nord.

Le roman s’ouvre alors que le roi Philippe III d’Espagne hésite sur la décision à prendre et réunit son conseil. L’église catholique, ici représentée par le cardinal Laguna, est partisane de l’expulsion. Les nobles qui ont les morisques pour main d’œuvre s’y opposent. La figure de cette position est incarnée dans le roman par le généreux don Alvaro, duc de Gandie qui va adopter le jeune Hassan dont il avait remarqué l’intelligence pour en faire un gentilhomme de son entourage.

On aurait pu imaginer que cette page historique fasse le matériau d’un beau et ample roman.

Mais hélas, notre vieil écrivain, s’il en conserve apparemment la forme, a fui son sujet. Des morisques de l’époque, il est à peine question. La tragédie et les déchirements de la déportation sont traités en quelques pages. Les caractères ne sont que stéréotypes.

Car Michel del Castillo veut nous parler, hélas, d’autre chose. De la présence des « musulmans » en Europe aujourd’hui. Et nous instruire sans doute que les craintes des temps présents sont de même ordre qu’il y a trois siècles, en Espagne. Le long dialogue entre le cardinal et le duc de la cour de Philippe III en devient vite, sous les atours du joli style - joli mais scolaire et amidonné- aussi insupportable qu’une discussion à bâtons rompus de café de commerce. Où les deux positions qui s‘expriment auraient une même légitimité.

Del Castillo s’applique à nous convaincre, et avec une belle et cruelle réussite, que le cardinal, partisan de la manière forte (expulsion, déportation), est aussi sincère et attaché à son pays que le duc. Que ses arguments ne sont pas sans valeur. Qu’ils méritent d’être entendus ; qu’il est d’ailleurs plus proche du sentiment populaire et qu’au fond, en voulant bannir les musulmans des « terres chrétiennes », il permet de sauvegarder les valeurs que les libéraux et les progressistes chérissent.

Bien sûr le duc donne la réplique, mais le ton paraît alors plus personnel, plus individuel, plus loin des préoccupations communes ; le propos est celui d’une élite soucieuse de valeurs ; il n’est plus à la survie.

Et peu importe au fond, les positions de l’un et de l’autre ; ce qui est terrible, c’est que leur confrontation est présentée dans des termes constamment à la recherche d’un écho métaphorique dans les angoisses du temps présent avec pour seul effet d’instruire ou de convaincre le lecteur que la présence de populations de religion ou de culture musulmanes en Europe est un problème d’aujourd’hui et un problème ancien comme l’Histoire : « Les morisques divisent, Excellence, et la preuve en est : notre discussion. Tant qu’ils vivront parmi nous, l’Espagne ne connaîtra pas la paix ».

Alors, qu’importe la solution finale ? « On n’attend pas du pouvoir qu’il soit bon ou méchant. On lui demande d’être fort » proclame le cardinal.

La messe est dite !

Bien sûr del Castillo croit-il devoir prendre quelque précaution. Mais c’est alors pire encore ! Comme lorsque le cardinal confesse à un jeune prêtre l’inanité de la position qu’il a défendue lors de son dialogue avec le duc (p. 160). Hélas, c’est alors pour dire qu’il aurait dû «  prendre le parti de garder [son] opinion de citoyen » ! « J’avais politiquement raison, c’était la part de César [ …] Je m’aperçus que j’avais défendu avec éloquence et justesse le parti de César, oubliant un Dieu auquel je ne croyais peut-être pas ». Qu’est-ce à dire  de ce que commande l’intérêt de l’Etat ?

Que la vieillesse soit un naufrage est chose pénible. Mais que la sagesse et la pensée humaniste aient à ce point déserté sur un tel thème l’œuvre d’un écrivain aussi estimable que del Castillo fait redouter le pire. S’il n’est déjà trop tard pour tout le monde…

 

"Le fond du problème" Graham Greene, Pavillon Poche R. Laffont

J’ai toujours aimé les écrivains catholiques. Bernanos, Mauriac, Greene (Graham), Green (Julien). Parce que ce sont eux qui parlent le mieux du péché. Et donc de l’homme. Contrairement à ce que l’on imagine, ils sont tout sauf des raseurs. Au fond, le Bien et le Mal ne leur importent guère comme norme morale. Le Bien et le Mal sont le décor des ébats de l’homme, de ses tourments, de ses déchirements. Deux faisceaux extérieurs qui vont traverser les âmes, les retourner comme des gants, dans une étrange radiothérapie qui va choisir sa proie (en général un seul personnage du récit, comme si les autres, moins catholiques, devaient échapper à une telle auscultation) et nous la donner en offrande. Il y a chez l’écrivain catholique une placidité et une cruauté d’entomologiste qui se délecte à voir un insecte se débattre. Comme si le spectacle de la souffrance intérieure confirmait l’existence de Dieu.

Graham Greene est sans doute le plus aimable de tous les écrivains catholiques, le moins cruel, le plus charitable.

« Le fond du problème » publié à la fin des années 40 est un roman colonial. Nous voici en Sierra Leone pendant la Seconde guerre mondiale. Scobie, le personnage principal, et de foi catholique, est « un obscur officier de police dans une colonie sans prestige » où l’on lutte contre le trafic de diamants, principalement aux mains des Syriens, et où on se méfie des Français non loin demeurés fidèles à Pétain. L’Afrique, hélas, n’a pas l’air d’intéresser beaucoup Greene, les Africains sont quasiment absents de son roman et il évoque ici ou là des « négrillons » qui agacent la lecture et affligent le lecteur.

L’Afrique est, ici, un comptoir de la vie coloniale, c’est-à-dire un club de colons et d’expatriés, Européens ou Arabes, écrasés par la chaleur et l’ennui. Un enjeu d’affrontements géopolitiques et une terre de commerce. (Greene mena ici sa première mission pour l’Intelligence Service, car l’on peut être écrivain catholique et espion). La vie, les rumeurs, les curiosités indiscrètes, les combines, une manière d’indolence morale et de corruption propres aux lieux clos, sont très bellement rendues. On songe au détour de quelques pages à Conrad, celui d’ « Au coeur des ténèbres » ou de « Sous les yeux de l’Occident » ou à Orwell, celui d’ « Une histoire birmane », mais alors totalement dépourvues d’intention anticolonialiste, beaucoup plus ethnocentrées…

Scobie s’occupe avec pitié de sa femme, petite bourgeoise dépressive mais soucieuse de la carrière de son mari et intellectuelle qui s’ennuie de la médiocrité locale. Le couple s’étiole, mais sauve les apparences. L’épouse s’éloigne pour quelques mois en Afrique du Sud, Scobie tombe amoureux d’une jeune réfugiée, sa femme revient, les scrupules l’envahissent plus que les remords. Mais des scrupules non pas d’homme médiocre partagé entre deux femmes, des scrupules de catholique qui voit les deux femmes souffrir et s‘en juge damné. « Je suppose que c’est ainsi lorsque nous apprenons le pire : nous demeurons seuls avec le pire et c’est une sorte de paix ».

Il y a dans ce livre, en dépit de traits d’époque, une finesse des émois et des sentiments (pudeur, tendresse amoureuse, tourments) et une profondeur bouleversantes, étonnantes chez un homme et sans doute plus encore chez un espion…. Nous voilà bien loin de OSS 117….

« Il avait appris l’âge venu que les humains ne se comprennent jamais les uns les autres. L’amour est fait du désir de comprendre et bientôt, à force d’échecs répétés, ce désir meurt et l’amour meurt aussi, à moins qu’il ne devienne cette affection pénible, cette fidélité, cette pitié ».

L’exergue du livre ? Une phrase de Péguy : « Le pécheur est au cœur même de la chrétienté… Nul n’est aussi compétent que le pécheur en matière de chrétienté. Nul si ce n’est le saint ».

 

 

 

 

02/05/2018

"Règne animal", Jean-Baptiste Del Amo, Folio

Voici un très grand roman par quelque bout qu’on le prenne.

Qui se rattache à une école littéraire dont il consacre une inattendue Renaissance : le naturalisme. Celui de Zola et des frères Goncourt qui se demandaient «  vivant au dix-neuvième siècle, dans un temps de suffrage universel, de démocratie, de libéralisme, si ce qu'on appelle «les basses classes» n'avait pas droit au Roman; si ce monde sous un monde, le peuple, devait rester sous le coup de l'interdit littéraire et des dédains d'auteurs, s’il y avait encore, pour l'écrivain et pour le lecteur, en ces années d'égalité où nous sommes, des classes indignes, des malheurs trop bas, des drames trop mal embouchés, des catastrophes d'une terreur trop peu noble ».

« Règne animal » est du naturalisme au carré, épique, halluciné.

Par le sujet : l’histoire d’une famille d’éleveurs porcins sur cinq générations (des années 1880 à 1981). Par la documentation et le ton du récit : à la dissection sans complaisance, à la rêche auscultation des âmes. Par le propos : la malédiction de l’exploitation animale et ses effets sur l’Homme.

Ce livre, c’est les Rougon-Macquart chez Justin Bridou. Tout y est.

Les personnages : Eléonore, le fil conducteur, fille du fermier et de la « génitrice », sa mère sans amour ; Marcel son cousin qui vient vivre à la ferme avant de devoir partir à la guerre de 14 et d’en revenir gueule-cassée, qu’Eléonore épouse parce qu’elle en était amoureuse avant ; lui, bosseur, buveur, prompt aux coups ; Henri leur fils, dur à la tâche, veuf très tôt, qui modernise la ferme pour la mettre aux normes du temps, fût-ce au détriment du foyer qui se déglingue ; ses deux fils sous son emprise : Serge le préféré qui boit pour oublier l’odeur et sa femme que cette odeur a rendu folle, et Joël plus mélancolique, jugé bon à rien, qui s’échappe quelques fois de la soue pour se frotter à quelques plaisirs du corps, furtifs et clandestins ; les deux enfants de Serge, le petit Jérôme muet par autisme qui aime aller s’allonger sur les tombes et tenir compagnie à son aïeule taisante, et sa sœur Julie-Marie, longtemps si docile qui devient la marie-couche-toi-là des fêtes de village.

Les scènes : la fausse couche de la mère à côté d’un truie gestante ; un porcelet que l’on dépose, par superstition, dans le couffin du nouveau-né avant de le sacrifier tandis que l’on fait téter le bébé à la mamelle d’une truie ; la fuite d’un verrat d’une demi-tonne qui s’est volatilisé et les battues obsessionnelles pour retrouver «  La Bête », fleuron d’un élevage mutant ; la saleté des porcs, les odeurs de la soue ; la saleté des hommes et leur odeur ; le châtrage des truies, la castration des porcelets, la mise à bas (« certaines mettent à bas debout, laissant tomber leurs petits comme des fientes sur le sol dur »).

Car le naturalisme a aussi son idéologie, généralement un rien annonciatrice des temps prochains. Ici, celle de l’anti-spécisme.

Les corridas de toros m’étant une passion, le sujet m’avait longtemps retenu ! Je redoutais, en dépit de l’excellent accueil critique du livre à sa sortie, en être agacé ou chagrin. Ou trahir à lire un livre sur les porcs.

Le goût de la lecture a été le plus fort. Tant mieux !

Car les procédés de persuasion auxquels recourt l’auteur qui avance masqué sont d’une subtilité, d’une intelligence, d’un brio qui épate. Del Alamo ne s’attaque pas ici au sujet facile, évident et au fond assez consensuel des abattoirs. Son propos est beaucoup plus radical, qui vise à dénoncer non la mort des bêtes mais leur exploitation leur vie durant.

La prouesse ? Poser d’abord, pour prendre son lecteur par la main – cela ne va pas toujours de soi chez les animalistes-, que l’homme n’est pas pire que le cochon. Pas beaucoup mieux, mais pas pire. On respire.

Evoquer ensuite tous les animaux et tous les insectes, toutes espèces confondues, avec un soin égal, une égale minutie dans la description, une même considération. C’est l’antispécisme qui se déploie : les vers, les rats, les serpents, les écrevisses, un crapaud qui coasse dans la tombe au moment de la dernière prière, des argiopes (araignées) : tout fait récit. Et l’indignation égale au sort qu’on leur fait est prétexte à des pages très fortes : le lapin qu’on énuclée, « un poussin déjà formé qui tombe depuis la coquille brisée, dans la poêle à frire », un « chat noir au pelage vermineux », un « châton blanc et bicéphale dont les deux têtes tétaient tour à tour ». Les Goncourt seraient heureux : avec Del Alamo, mêmes les drosophiles, les forficules et les scolopendres accèdent à la littérature.

Filer le plus souvent possible l’analogie entre les hommes et les bêtes (les fausses-couches humaines et animales, le sans-façon des accouplements, un égal accommodement à la saleté et aux odeurs ; « Dans le même temps, le même lieu, hommes et bêtes naissent, vivotent et disparaissent ») jusqu’à la mêlée confuse (le porcelet dans le berceau et le bébé suspendu à la mamelle de la truie ou le jeu érotisé de l’enfant autiste avec une couleuvre sur son torse), la porosité ( «Ils ont acquis, au fil des générations, cette capacité de produire et d’exsuder l’odeur des porcs, de puer naturellement le porc »), la transfusion (les hommes quand ils aident à la saillie, penchés de tout leurs poids sur le dos du verrat pour faciliter la chose, « comme si c’était eux qui s’accouplaient aux bêtes femelles »).

Avant d’inverser la scène et l’ordre des priorités narratives. Ainsi un passage très fort sur les réquisitions de bestiaux durant la Grande guerre qui menacent la survie de l’exploitation alors tenue par les femmes auxquelles on donne quelques bons du Trésor en échange, les laissant désemparées. Le lecteur en est ému aux larmes, impatient de connaître la suite. Mais Del Alamo se joue alors de nous : la suite n’est pas le sort de ces femmes que l’auteur abandonne ainsi, en bas de page, à l’ombre de l’élevage confisqué, mais cinq pages serrées et d’une cruauté grandiose sur les conditions de transport du bétail par train jusqu’au front ! Dans la narration, l’animal est substitué à l’homme, en devient le fil conducteur, le personnage premier. Faut oser. Faut le faire.

Si l’on tient ces quelque 500 pages inouïes, si on les lit avec passion en dépit d’un sujet assez peu ragoûtant, tantôt oppressé par ce huis-clos familial que la succession des générations asphyxie davantage encore, tantôt pris par les mécaniques subtiles d’une fatalité qu’on aimerait voir déjouée, c’est que la lecture en est transcendée par le style. La langue. L’immense ambition du travail d’écriture. Une langue précise, dense, sans concession, d’une grande beauté et qui triomphe de tous les risques qui menaçaient : celui de la répétition, le risque documentaire, et le gras bien sûr, vu le sujet !

C’est aussi que même un animaliste peut être un grand écrivain. Et qu’un grand écrivain se reconnaît à ce qu’il nous dit des hommes. La vie à la campagne, la claustration d’une vie à la ferme, la façon dont les familles se font et se délitent, l’autorité d’un père sur ses fils, les désamours d’une mère, les silences et leurs blessures, l’orgueil, la dureté des sentiments, la folie ou l’alcool qui font écran à la tragédie mais ne conjurent pas la malédiction. Le propos est radical mais la force de l’écriture tient à ce que l’auteur n’est jamais en surplomb, méprisant ou dépréciatif à l’égard de ses personnages. Mieux, il nous les fait aimer, comprendre, non qu’ils seraient bien aimables ou séduisants mais parce que soudain on est à l’os de l’humanité.

Ce « Régne animal », c’est la puissance tellurique d’un Giono, la densité de silex des personnages d’un Faulkner et l’art du récit d’un Zola.

Avec ce point final philosophique, en croc de boucher auquel Del Alamo suspend cet inouï trophée littéraire : « Il lui arrive de se demander si la porcherie a enfanté leur monstruosité, ou si ce sont eux qui ont donné naissance à celle de la porcherie ».

11:48 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)