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04/09/2016

"Province" Richard Millet, Editions Léo Scheer

Richard Millet est un écrivain méconnu et désormais proscrit. Il a été longtemps un homme de lettres puissant, éditeur chez Gallimard, jusqu’à son suicide en direct lorsqu’il a publié il y a quelques années son « Eloge littéraire à Anders Breivik », le tueur de masse norvégien, où d’aucuns ont découvert en lui un fasciste, le contraignant à la démission. C’est qu’ils ne l’avaient point lu auparavant…

Sa « Confession négative », récit de sa guerre de jeunesse auprès des milices libanaises chrétiennes au plus fort de la guerre à Beyrouth contre tout ce que le Liban comptait de Palestiniens et autres musulmans disait l’essentiel. Ce livre est un chef d’œuvre intense, noir, cruel, magnifiquement écrit, dérangeant et puissant. Le pendant d’un «  Captif amoureux » de Jean Genet ou de son « Sabra et Chatila » (même engagement, même goût de la langue, même sincérité crue, même exaltation jouissive à choquer), mais à l’envers, de l’autre côté.

Et quand on aime la littérature, on peut aimer à la fois le très réactionnaire Richard Millet et le pro-palestinien et gauchiste Genet.

D’autant qu’il y a chez l’un et l’autre un narcissique (plus que masochiste) désir de déplaire très rafraîchissant.

« Province » le dernier Richard Millet, dont nul ne parle, est un roman qui peut déplaire. On y retrouve ses idées fixes (la théorie du grand remplacement, l’héritage chrétien de la France gravement menacé, quelques règlements de comptes littéraires subalternes), des phrases comme celles-ci «  nous assistions à ce progressif remplacement en tâchant de le minimiser, quelques opportunistes se montrant même prêts à pactiser avec les Turcs », ou celle-là «  un romanichel amputé d’une jambe et qui demandait l’aumône avec une sorte de colère qu’on avait peine à trouver juste », ou celle-là encore « les Maghrébins, que nous aimions encore moins que les Turcs, pour des raisons historiques et surtout parce qu’ils nous sont pour la plupart hostiles ». J’accorde que cela peut rebuter, mais Richard Millet a une circonstance atténuante à mes yeux, il disait et écrivait ce genre de choses quand ce n’était pas encore à la mode. Et au fond, à la différence de tous, en dépit des événements, il n’en rajoute pas.

Car le thème de son livre est autre.

L’intrigue ? Le retour d’un Don Juan, la soixantaine, qui a fait carrière à Paris dans une ville imaginaire de Corrèze (Uxeilles), petite-bourgeoise et léthargique, terriblement provinciale. Parisien, il se faisait appeler Saint-Roch, ici on le connaît sous le patronyme Mambre. Chacun s’interroge. Que vient-il faire ici ? , cet ici qu’il a déserté au point qu’on l’y considère presque comme un étranger. Retrouver son père malade ? Reprendre le journal local ? Pire : écrire un roman qui compromettrait la tranquillité des habitants ? Non, c’est plus simple « Je suis revenu à Uxeilles pour baiser le plus de femmes possible » annonce le personnage.

Mais l’intrigue au fond importe peu. Ce à quoi Richard Millet ambitionne, c’est d’écrire le roman de la province au XXIème siècle. «  La province n’est pas forcément la région, plus récente, plus politique, donc insignifiante. La région est moindre ; la province est une essence ». «  Nous sommes des provinciaux qui avons fini par aimer la province pour elle-même, et non seulement la nôtre, en particulier, mais le fait provincial, un peu comme on s’habitue à l’idée de mourir, par désirer l’idée de la mort parce qu’elle est universelle et apaisante, comme la province, l’amour, la littérature, la maladie ».

Mais le roman et spécialement le roman de la province, façon Balzac, Mauriac, Bernanos, n’est-il pas mort ? C’est le défi que tente de relever Millet, dans une langue sinueuse et enveloppante, que ses exigences de style rendent quelquefois hélas un peu raide, une prose aux phrases longues, interminables comme un pari littéraire sans fin, qui, boursoufflées d’orgueil, reprennent rarement leur souffle, qui se nouent, se retournent et tardent trop souvent à trouver leur conclusion, comme s’il fallait sans cesse en différer l’issue, tel qui repousse la mort. Des raideurs mais des pépites.

Le thème de ce livre est évidemment le déclin, déclin de la province, de la langue et de la littérature. Et cette nuit qui vient ( «  celle qui vient en fin de journée comme celle qui monte en chacun de nous ») étreindre un monde qui s’achève est le propos essentiel de ce livre mélancolique, résigné, non pas défaitiste, mais las. Un livre de vaincu (« La province est l’ultime argument des vaincus » écrit Richard Millet) . En forme d’hommage au temps au ralenti, aux noms qui sonnent « bien français » aux «  syllabes dans lesquelles nous avons vu le jour et qui est le plus précieux de ce qui roule dans une langue, la province restant le grand réservoir des noms français, le chant de l’originel, un cantique de l’étymologie, de ce qui est propre et éternel dans un nom ».

Ce « vieux cerf blessé », cet « écrivain ténébreux et rare » ressemble à son personnage, le fameux Mambre qui, lui, n’écrira pas le livre que son entourage redoute, mais offre à l’auteur quelques merveilleuses pages de ses aventures avec de jeunes filles (la relation avec Amandine un des plus beaux personnages du livre) ou sur la fin de son père, lesquelles font de la petite ville imaginaire du roman un continent fragile, crépusculaire et tragique comme le «  Monsieur Ouine » de Bernanos, mais avec, hélas – on ne se refait pas- moins de mystère et certes moins de charité.

 

 

02/09/2016

" Ce vain combat que tu livres au monde" Fouad Laroui, Julliard

Petit livre, pas très écrit et vite lu. Sans épaisseur littéraire mais avec un ton, cursif, très dialogué, rapide, allant à l’essentiel. Et non dépourvu d’enseignements.

La vie de quatre jeunes gens et singulièrement d’Ali, brillant ingénieur informatique auquel sa boîte doit beaucoup mais qui se trouve soudain privé de la possibilité de mettre en œuvre un projet dont il est pourtant le maître d’œuvre, pour cause de méfiance d’un partenaire américain : il est né au Maroc et son cousin Brahim est assez religieux…! Pour Ali, c’est l’incompréhension, la honte, et la bascule. La grande. Celle que l’on devine. Autour de lui, sa fiancée Malika, née en France, sa copine Claire et son cousin, le fameux religieux.

Ce récit sans surprise serait peu de chose sans le ton enjoué du départ, les interventions tantôt comiques tantôt savantes du narrateur et, en dépit de tout, un grand effet de vérité.

Car la narration, au fond assez pauvre, est entrecoupée de passionnantes digressions sur l’histoire du Proche-Orient vue du côté des Arabes. Ce récit arabe de l’Histoire est édifiant, autant que le nôtre. Et saisissant quand un chef djihadiste, tout à sa leçon de choses auprès des nouveaux combattants arrivés d’Europe, tient le même discours ou à peu près que celui du narrateur.

Non que Fouad Laroui, fasse de ce livre un opuscule djihadiste ! c’est bien sûr tout le contraire. Ce que nous enseigne l’auteur, c’est que cette histoire du Proche-Orient, vue de l’autre côté, comme l’avait fait Amin Maalouf – notre Académicien- s’agissant des croisades, à force d’être tue chez nous, passe pour une révélation à la force d’adhésion inouïe au bénéfice du premier qui s’en empare. Et si le premier qui s’en empare est l’odieux recruteur d’une secte criminelle, la partie est perdue.

Lawrence d’Arabie, Sykes-Picot, Nasser, Khomeyni, Bush, Paul Bremer, tout y passe, écrit avec intelligence, clarté et l’heureuse pédagogie de la collection «  Pour les Nuls » que l’on n’ose pas afficher dans sa bibliothèque mais dont nous possédons chacun plusieurs ouvrages, aussitôt lus aussitôt dissimulés…

Celui-ci est du même genre. Mais à vous donner des remords en plus. Non par inclinaison pour la repentance, par souci de refaire l’histoire ou de la juger. Mais parce qu’elle met en lumières un aveuglement collectif qui tient pour négligeable la présence de millions de Français que l’on renvoie constamment à leurs origines tout en leur demandant de les taire. A méditer, donc.

25/07/2016

Maître Gims aux arènes de Nîmes

C’est sûr, compte tenu des préjugés et de l’apartheid social et culturel qui prévaut en France, il faut avoir un peu de force d’âme pour aller voir Maître Gims aux arènes de Nîmes. J’en viens. Et ce fût une soirée merveilleuse. La première depuis Nice…..

Mes potes rappeurs le méprisent : variété, fric, chanteur pour ados.

Les amis de mon âge l’ignorent, ne le connaissent pas même, faute d’enfants en âge. Sexion d’Assaut, le groupe d’où il vient, ils n’en ont jamais entendu parler… Mes amis, hors GPA, vont au théâtre à Avignon et à l’opéra à Aix et s’ils sont non loin de Nîmes en plein été, ils s’installent en terrasse près des arènes pour profiter des miettes de Téléphone, de Johnny H. ou du « capitaine » Michel Polnareff, en économisant le prix de la traversée.

Mes potes d’aficion a los toros en sont quant à eux à blâmer Francis Cabrel d’avoir chanté l’autre soir une de ses plus belles chansons, « La corrida », dans les arènes de Nîmes au motif qu’elle est « anti ». C’est fou les fractures entre amis… Je suis aficionado depuis 30 ans et j’adore cette chanson. Mon Dieu qu’elle est belle… Et la sensibilité du type qui l’a écrite est saisissante. Peu m’importe qu’il soit « pour » ou « contre » la corrida. Pour moi Cabrel est un frère poète en aficion a los toros, beaucoup plus agréable que tant de voisins de rang, et peu m‘importe son intention. Sa chanson ne me chagrine pas, elle est le revers de ma passion, sa vérité cachée, le mouchoir dans la poche, la marguerite de Brassens («La petite Marguerite/ Est tombée/ Singulière/ Du bréviaire/De l'abbé/ Trois pétales/ De scandale/Surl'autel/ Indiscrète/ Pâquerette/ D'oùvient-elle? »).

Maître Gims est un grand artiste. La voix chaude et puissante d’un baryton, un répertoire agréable pour ados, une forte présence en scène et, l’air de rien, une fidélité aux origines qui en impose pour qui sait voir et entendre.

Fidélité aux origines du rap, avec un flow puissant, précipité et éclatant, miraculeux de jeu et de légèreté, entre feux d'artifice et champagne, avec la manière d’être de l’artiste sur scène, son comportement avec ses musiciens, sa sape, le contact avec un public qu’il connaît par cœur et l’invitation à le rejoindre de compagnons moins connus qui chantent avec lui – et le petit gros en survêt était top. Vous voyez, vous, Johnny ou Polnareff inviter le gars du bas de l’immeuble sur scène ? Moi pas. Et cette seule présence assumée, cette invitation à paraître faite à un pote genre "gras double", pas très «  bogoss » ni pompes à abdos mais à la voix d’or qui enchante la scène, un pote que MG devait appeler naguère « frère » ou « cousin », est aussi une leçon de fraternité et de partage. Force des serments de cage d’escaliers où se sont entretenus les rêves d’ados.

Fidélité aux errances, aux influences et à l’ouverture au monde : la musique cubaine ou afro est très présente. Son festif, déhanchements de folie, voyages. Les mélodies nous transportent loin, loin de la cité et loin de « chez nous », à Kinshasa, La Havane ou dans l'appart de notre voisin. Et si l’on dit quelquefois que Maître Gims c’est de la « variété », ce n’est pas faux, mais ce n’est ni celle de Michel Drucker ni celle des Carpentier….

Fidélité à son Afrique à lui, la RDC, l’ancien Zaïre, dont il se pare drôlement en se vêtant d’un long manteau panthère genre Mobutu de la grande époque. 

Et avec ça, un public jeune, assez blanc, assez fille, des enfants avec leurs parents, des ados qui connaissent les paroles par cœur, des bermudas en pagaille, des tongs et des baskets pas chères, le maire de Générac qui avait dû avoir une place gratos, quelques casquettes à l’envers, des volutes de shit un peu partout, une ambiance insouciante et festive.

La France que j’aime. L’anti-Nice, la France qui ne s’abîme pas en étant addict à BFM TV, qui peut vivre en pensant à autre chose qu’à Daesh ou aux barrières de sécurité qui usurperaient leur nom.

La France qui a confiance, qui ne proscrit pas son prochain, qui est absolument indifférente aux origines, à la couleur de peau ou aux jolis foulards des jeunes filles qui se dandinent en prenant des selfies à envoyer aux copines.

Et quand Maître Gims a entonné « Bella », sa chanson hispanisante, une video de corrida- sans doute une novillada non piquée, peut-être Thomas Joubert à l’œuvre- a électrisé les arènes. Il n’y avait pas trace de sang, mais il y avait bien un homme, une muleta et un toro.

Oui, vraiment, ce soir, Maître Gims et son public, c’était la classe.