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01/05/2017

"La Société du mystère" Dominique Fernandez,Grasset

Dominique Fernandez chez les maniéristes. Les peintres. Une plongée savoureuse, colorée – évidemment-, érudite mais sans pédantisme dans la Florence du XVIème siècle.

Celle où tout en art paraissait avoir été accompli. « Nous sommes arrivés trop tard, dit un des personnages. Nos aînés ont tout inventé, tout pris ! Perugino a pris le sentiment, Fra Angelico les Anges, Titien le coloris, Raphaël la forme, Michel-Ange l’expression, Corrège la grâce, Léonard le mystère ». Reste les autres, ceux que Vasari dans ses « Vies des Peintres » va nommer « maniéristes » parce qu’ils seraient dans la manière de Michel-Ange, dans son sillon. « Manière », le nom va rester et donner « maniériste », pas si loin de « maniérés ».

« Maniérés » ? Dominique Fernandez enrage et se venge de cette bascule péjorative de l’histoire de l’art en mettant en scène ces peintres moins glorieux, condamnés à la décadence, à ce qui reste après la perfection. Andrea del Sarto, Rosso Fiorentino, Jacopo Pontormo, Bronzino et Alessandro Allori, à quoi il ajoute le sculpteur Benvenuto Cellini.

La vie d’atelier, le rapport des artistes au pouvoir ou à l’ordre moral que font régner alors l’épouse espagnole de Cosme Ier de Toscane, un Médicis autocrate mais protecteur des arts, ou l’Inquisition (« Une institution typiquement espagnole, aussi étrangère que possible au tempérament italien ») en une époque qui va du sac de Rome par les troupes de Charles Quint (1527) aux premières années du siècle suivant en passant par le Concile de Trente (1545) et les funérailles de Michel-Ange à 88 ans (1564). Funérailles que Rome et Florence se disputent (et ce sera Florence) ; puis les dominicains et les franciscains et ce sera à San Lorenzo, le mausolée des Médicis, en présence de l’envoyé du Sultan de Constantinople, les quatre grands artistes toscans du temps étant appelés à décorer le catafalque parmi lesquels Vasari, Cellini et Bronzino.

Avec un art consommé du récit, un style ample, une narration gorgée de vie, d’anecdotes et de drôleries, Dominique Fernandez nous régale. Qui aime la peinture, l’histoire, Florence et la littérature ne peut pas passer à côté de ce livre. On le dévore, non loin d’Internet pour avoir les œuvres sous les yeux quand l’auteur nous en raconte la commande, les secrets ou les vicissitudes d’exécution, l’accueil par les commanditaires ou par le public. Les fesses rebondies du Percée de Benvenuto Cellini qui valent au sculpteur d’être condamné par l’Inquisition tandis que la foule, conquise, vient jeter des bouquets de fleurs sur le corps du délit sont un des épisodes piquants de cette « Société du mystère ».

« Société du mystère » ? Eh oui….parce que tout à sa vengeance contre l’ingrate imbécilité de l’histoire à l’égard des « maniéristes », dont Vasari, le vaniteux, a donné le là, Dominique Fernandez ne nous épargne rien de la sexualité de ces « maniérés » qui ne l’étaient guère ni de la sève que chacun y puisait au service de son art, si l’on ose écrire…. . « Jacopo [Pontormo] m’a-t-il violé, à quatorze ou quinze ans comme beaucoup de ses confrères le faisaient pour le bien de ceux-ci, selon une coutume réprouvée par les prudes et sévèrement condamnée par les lois mais répandue dans les ateliers ? je ne saurais ni l’affirmer ni le nier » fait-il écrire dès les premières pages à Bronzino, assistant, apprenti, fils adoptif -et tant d’autres choses donc- de Pontormo, Bronzino dont Fernandez imagine un livre de mémoires qu’il aurait exhumé par hasard dans une boutique d’ouvrages anciens des bords de l’Arno.

La vieillesse d’un écrivain l’affranchit des pesanteurs et des conventions. Et Dieu sait que, même jeune à une époque où l’homosexualité était encore un tabou, Dominique Fernandez ne répugnait pas avec courage et panache à les bousculer.

Il s’en donne ici à cœur joie ! Quelques fois à l’excès en certaines pages. Mais peu importe, au travers de ces portraits d’artiste, Pontormo misanthrope et atrabilaire, qui se fait passer pour fou et erre comme un vagabond dans les rue de Florence, Benvenuto Cellini et son arrogante liberté, Bronzino plus conformiste, courtisan et peintre officiel (« cette perfection glacée qui brûle comme la glace d’un lac gelé », « cette  manière privée d’émotion »), Fernandez part à nouveau à l’abordage d’un de ses thèmes favoris, déjà amplement traité dans « Dans la main de l’Ange » (Pasolini), « Le Tribunal d’honneur » (Tchaïkovski) ou « La Course à l’abime » (Caravage) : le rapport entre homosexualité et art.

Les pages les plus brillantes de ce livre sur ce qui dans l’oeuvre de ces artistes révèle leur homosexualité ou au contraire la dissimule, comme un code caché, un envers de l’œuvre, accessible aux seuls « initiés », illustrent la conviction maintes fois exprimée par l’auteur : en cette matière, les interdits font l’œuvre,  « les subterfuges, échappatoires, faux-fuyants, masques, ruses, toute ce qui constitue l’essence même de l’art et lui donne sa tension ». «  L’Index vous sauvera » faut-il dire drôlement à un prélat qui aime les artistes. Dominique Fernandez n’aime guère les effusions du temps et on l’imagine ne pas affectionner plus qu’il ne faut les parades gays du Marais.

C’est un des mystères de cet homme, qui s’est pourtant un des premiers publiquement dévoilé quand il y fallait du courage, que de préférer encore la clandestinité qu’il n’a eu pourtant de cesse de dénoncer. Comme si dans l’oppression, il fallait certes bannir l’oppresseur mais conserver, par fidélité aux origines et authenticité ontologique, tout ce qui fait la densité de l’opprimé. L’expérience intransmissible des hontes, des culpabilités, des plaisirs sans confidences possibles. Le goût de l'ombre et l'illusion du péché.

22/01/2017

"La vie des autres" Neel Mukherjee, Ed Piranha, trad. Simone Manceau

Ici, c’est l’Inde, Calcutta, Bengale. Années 60 et 70 avec épilogue en 2012. « La vie des autres », c’est d’abord un roman qui nous transporte loin.

Dans la famille Ghosh, famille à l’indienne, c’est-à-dire élargie, trois générations vivant sous le même toit. Le patriarche qui a réussi dans la papeterie, trois fils et leurs épouses, une fille qu’on n’arrive pas à marier, une belle-fille veuve que l’on isole au rez-de-chaussée car elle n’est pas de la même caste, et les enfants de tous ces couples, dont un génie de la théorie des nombres qui est comme une lumière dans la nuit.

Ecrit par un jeune auteur Indien, dont le premier livre («Le passé continu ») avait été salué par la critique anglophone, ce roman est tout sauf exotique. Mais les annotations sociales et psychologiques sont telles qu’on y apprend beaucoup sur l’Inde.

Le corset des traditions, la distinction et la concurrence des castes, le poids de la famille, les mariages arrangés, le sort des femmes, les rapports avec les employés et autres domestiques (Madan, le majordome de la famille sur trois générations qui a fait sauter enfants et petits-enfants sur les genoux avant de se trouver soudain accusé d'un vol de bijoux, en est un personnage central), le portrait d’une société d’inégalité et d’apparence où le regard des autres sur soi, celui de la famille, des voisins, du quartier, des collègues, est un reflet dans lequel on s’enkyste.

Tout n’y est que statut social. A un point tel, au moins au Bengale, qu’on ne désigne jamais un membre de la famille par son prénom seul, on y ajoute toujours un suffixe qui rappelle sa place dans la fratrie ( l’ainé, le cadet, le benjamin, un dernier suffixe désignant tous les autres, les frères ou sœurs qui se trouvent dans le creux, entre le cadet et le benjamin…), l’aînée des belles-filles a elle aussi son suffixe ( c’est « Jaa ») et se voit reconnaître d’importantes prérogatives : elle est une manière de bras droit de la belle-mère, la tenue de la maison lui incombe, et les relations avec le personnel et la préparation du temple domestique, un vrai premier ministre type Vème République, sous l’autorité de la matrone.

Le curieux, c’est que cette immersion dans une maisonnée du golfe du Bengale sur trois générations nous rappelle bien des choses familières, les états d’âme, les sentiments, les peurs, les fantasmes, les positions qui se disloquent, les héritages que l’on dissipe, le passé auquel on se raccroche en sachant que c’est fini, les ravages de la drogue, les vices secrets, les combats intimes, les révoltes.

La révolte ici est portée par un des petits-fils qui, scandalisé par l’indifférence familiale à « la vie des autres », s’enfuit sans prévenir dans les années 70 rejoindre la rébellion « naxalite », des combattants maoïstes qui tentent d’organiser les paysans sans terre, pressurés par les propriétaires ou les usuriers, en vue de provoquer une révolution agraire. Le « Petit livre rouge » sous le bras, ces militants de 18, 20 ans s’immergent dans les campagnes, travaillent dur pour convaincre les pauvres hères qui crient famine de se révolter, doivent être longtemps les témoins impassibles de scènes effroyables de dureté et de violence avant de passer à l’action, troquant alors leurs idéaux pour la barbarie (tueries, attentats, etc.).

Le génie de l’auteur consiste à entrecroiser ces deux récits, celui du chaudron familial avec ses jalousies, ses frustrations, ses désespérances, un archaïsme qui se délite tout en résistant, et celui de la lutte maoïste entre honneur et déshonneur, qui résiste en se délitant, celle-ci nous étant racontée au travers de lettres de Supratik à une destinataire dont nous ne connaitrons l’identité qu’à la fin. Cette « Vie des autres », c’est « Anna Karenine » et « Les Raisins de la colère » tricotés ensemble.

Un art du récit envoûtant, une très belle écriture, un ton sans commisération mais plein d’empathie, y compris pour les faiblesses humaines, des scènes d’une vérité psychologique inouïe, font de ce roman un livre immense. Qui nous hante longtemps, comme si ces personnages étaient nos voisins le temps de la lecture. Et cette mondialisation-là est une vraie leçon de choses pour nos lettres françaises si étriquées et nombrilistes.

Il est toujours difficile de juger d’une traduction. Celle-ci se fait oublier tant elle est merveilleuse d’élégance et de naturel.

20/12/2016

"Comment Baptiste est mort", Alain Blottière, Gallimard

Baptiste, ses deux frères et ses parents ont été enlevés dans le désert par un groupe de djihadistes. Baptiste, 14 ans, est seul libéré. On le «  débriefe » comme on dit maintenant.

« Comment Baptiste est mort » est le récit de ce débriefing, un dialogue à l’aveugle, son interlocuteur n’a ni nom ni visage, le lecteur ne sait pas s’il s’agit d’un psy ou d’un agent des services ; un dialogue ramassé, sans commentaires, fait de questions en suspens et de réponses partielles, retenues, cocasses ou tragiques selon l’état d’esprit du gosse ou son degré de confiance.

La typographie fait sa place au mystère, beaucoup de blancs, des espaces, des renvois à la ligne après quelques maigres mots qui semblent flotter sur la page, incertains comme nous le sommes nous-mêmes, lecteurs, en découvrant cette histoire d’un gosse qui dit « maintenant je m’appelle Yumaï », le nom que lui ont donné ses ravisseurs, celui d’un renard du désert, et qui proclame que Baptiste est mort. Ce trait seul d'un enfant prénommé Baptiste que l'on débaptise dans le désert pour en faire un renard à la Saint-Ex donne le ton: il sera au vertige.

Au milieu de ces dialogues, quelques pages plus serrées de souvenirs de Baptiste/Yumaï, souvenirs des privations, de la faim, du froid, des mauvais traitement bien sûr, de la déchéance d’un père, de l’accablement d’une mère, de l’effroi d’un frère, mais aussi des beautés d’une grotte couverte de peintures rupestres, du saisissement de l’aube, des nuits étincelantes d’étoiles ou des versets que l’on récite le soir venu « c’était comme une formule magique, abracadabra, une formule sans savoir ce qu’elle veut dire, mais j’aimais la vibration dans la bouche et le son dans mes oreilles ».

Il y a dans ce petit livre de 200 pages un effet de vérité, une puissance d’évocation, et une densité incroyables. La littérature à son meilleur, dans ce qu’elle a de plus profond et de plus troublant.

Car il y a le crime et il y a le reste, des signes d’affection dérangeants d’Amir, le chef des djihadistes, pour ce petit Prince du désert, des attentions inattendues d’Idriss, d’Ibrahim ou d’Adame, ses geôliers et ses compagnons, une initiation à la solitude qu’Yumaï évoque quasiment avec gratitude et, dans la grotte où ses ravisseurs le condamnent à éprouver la peur et la faim, le dessin sans doute millénaire d’un homme, une main devant la bouche, mais un bras levé vers le ciel, et plus haut, à l’aplomb, huit points blancs régulièrement espacés qui ne se découvrent que quelques minutes aux premières lueurs du jour, comme une « constellation du secret », «  le secret de toutes choses, l’inaccessible monde où se trouve la clef des énigmes ». Yumaï appelle ce personnage dont il se fait un ami « Motus » et il imagine que ce Motus lui conseille « de se bâtir une citadelle afin d’y retrancher la part la plus indicible, forcément la plus vraie, de lui-même ».

C’est cette citadelle dont son interlocuteur tente de le faire sortir et cet interlocuteur sans visage, parfois, on en vient à le maudire, à le détester, tant on se prend à aimer ce gosse et sa résistance à rejoindre le monde d’où il a été ravi, devinant que ce réveil sera son cauchemar.

Et c’est quand le lecteur est au plus profond de son propre syndrome de Stockholm, dans une mise en abîme par procuration où nous entraîne l’auteur, que ce dernier, d’un trait, nous rouvre les yeux. Un vrai électrochoc. La vérité nue du crime.

Ce livre qui se lit d’un trait en moins d’une heure vient d’être récompensé par deux prix littéraires prestigieux et « chics » : le Prix Jean Giono et le Prix Décembre 2016.