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18/03/2012

"38 Témoins" de Lucas Belvaux, la solennelle instruction civique

Toute la presse en dit tant de bien que je me suis précipité.

Une femme poignardée dans la nuit en plein centre ville du Havre hurle, hurle à la mort encore, puis agonise durant de longues minutes dans l’entrée d’un immeuble où elle est parvenue à se réfugier. Tout le voisinage a entendu, vu peut-être, et nul n’est intervenu, n’a pas même avisé les secours. L’un des témoins, Pierre Morvand - Yvan Attal- pris de remords, se confie à son épouse pendant qu’elle dort, puis se dénonce à la police, laquelle, faute de criminel à se mettre sous la dent, reprend son enquête pour non assistance à personne en danger. Pas très emballée la police, le procureur non plus qui marmonne : « un témoin qui se tait, c’est un salaud qu’on dénonce, 38 c’est Monsieur Tout-le-monde ». Avant de classer sans suite. Un enquêteur en avise la presse et la conspiration du silence est éventée. C'est " LA HONTE" sur cinq colonnes à la une du journal local. On venait jusqu'alors déposer des bouquets de fleurs sur la scène du drame - c'est un tic contemporain ; on fait désormais son deuil de l’honneur perdu en ouvrant la chasse à l'homme contre qui a parlé.

Un tel fait divers s’est réellement produit dans les années 60 aux Etats-Unis et Didier Decoin en a tiré jadis un livre. Lucas Belvaux un film mutique et solennel, pesant de tout, et surtout de sa lourde démonstration.

Rien n’est traité durant les 40 premières minutes des raisons de chacun, comme si la lâcheté allait de soi (c’est vraiment « Le Chagrin et la Pitié »…). La solidarité craintive entre égaux en compromission est à peine esquissée. Seul le remords du personnage principal joué par Yvan Attal, dans un jeu très composé, à contre-emploi et plutôt réussi,  se donne à voir qui, par contraste, le rend héroïque. D’ailleurs il ne cesse de dire qu’il veut être jugé et que cela seul pourra le sauver, non la compréhension des autres. C’est la thèse du film (« il ne faut pas essayer de comprendre, il faut s’efforcer de juger ; aujourd’hui tout le monde veut être compris et personne ne veut être jugé »).  Rêche comme la morale.

Les personnages secondaires sont maltraités, ce sont à peine des visages, filmés en plans serrés comme la honte qui gagne. On songe alors à « Douze hommes en colère » de Sidney Lumet, film à thèse s’il en est, mais où chacun des jurés avait l’épaisseur de la vie. Seule l’amie des Morvand, mère célibataire qui a entendu aussi et vient gifler le « dénonciateur», a quelque densité ; Natacha Regnier défend sa place, et son talent paraît excéder le parti pris du réalisateur.

Les dialogues, très écrits, recherchent l'effet. Et hormis la séquence où, une fois le secret éventé, les éboueurs viennent ramasser les bouquets de fleurs  comme ordures sur le lieu du crime, nulle idée de mise en scène ne fait échapper le film à l’esprit de démonstration et aux bons sentiments sous amidon. Le pire étant ce voisin qui, de séquence en séquence, épie Morvand, depuis la terrasse d’en face, comme une statue du commandeur, un œil de Caïn au pays d’Auguste Perret.

Alors, c’est emmerdant comme la pluie. Même la si sensible Nicole Garcia, qui joue la journaliste, paraît s’y ennuyer.

Reste les images du Havre, du port surtout avec ses porte-containers et ses élévateurs où tout n’est qu’acier et mécanique, cybernétique parfaite et répétée, sans autre intervention humaine que celle du pilote de la capitainerie - Attal toujours, notre remordant qui prend les commandes de ces monuments en haute mer pour les remorquer jusqu'au port et en assurer l’accostage. Et ces images-là sont très belles.

Puis, vient la scène de la reconstitution générale, chacun des trente huit témoins chez soi, un policier à ses côtés, un cri insupportable qui traverse enfin le film et lui donne sens. La démonstration, tardive, est réussie. Mais, là aussi, il est trop tard.

 

04/03/2012

Transsibérien : trois écrivains sont dans le train...

Danièle Sallenave «Sibir »/ Dominique Fernandez «Transsibérien »/ Maylis de Kerangal «Tangente vers l’est »

 Un cortège d’écrivains français s’est vu offrir en juin 2010, lors de l’année « France-Russie », un voyage en Transsibérien. Quinze jours à contempler les paysages lents qui défilent à travers les vitres des compartiments. 9 200 kilomètres, près du quart de la circonférence de la terre, 80 km/heure, de Moscou à Vladivostok (huit jours), avec quelques villes étapes (c’est alors quinze jours). Plusieurs de ces voyageurs d’une race particulière en ont tiré des livres, dont trois ont paru fin 2011, début 2012. Mon Dieu, qu’il est long d’écrire….

Danièle Sallenave, Dominique Fernandez et Maylis de Kerangal sont les derniers à avoir remis leur copie. J’ai décidé de les lire tous trois par goût du voyage et curiosité des voyageurs.

Danièle Sallenave, chez Gallimard, c’est « Sibir » (sous-titre « Moscou-Vladivostok), un journal, un carnet de bord. « Sibir », c’est Sibérie ; peut être « vide » en turco-mongol ou « le nord » en russe. Mais « sibir/sibir », nous dit-elle, c’est l’entêtant chuchotement du train sur un aussi long trajet, et on regrette que notre académicienne n’ait pas choisi ce titre plus sensible, qui eût habillé si justement son récit.

Car c’est un vrai journal, avec ses confidences, ses états d’âme, ses réflexions domestiques, et un doute qui file tout au long de ce long voyage, scrupuleux et inquiet : «Que voyons–nous ? Que comprenons-nous à ce que nous voyons ? ». Danièle Sallenave est un peu chef scout, un peu maîtresse d’école : c’est elle qui sermone ses compagnons retardataires ; qui entend, en élève appliquée parfaitement consciente de ses privilèges, ne se plaindre de rien, ni de l’exiguïté de la cabine ni du confort relatif. Il faut, pour rejoindre le wagon-restaurant, traverser les compartiments de troisième classe où de jeunes soldats un peu ivres s’abandonnent , elle précise que l’odeur y est forte mais non pas incommodante. Et quand l’un d’eux l’interpelle en lui disant qu’il veut des femmes, elle répond, pleine d’esprit, et un soupçon de coquetterie, qu’elle n’en a pas à disposition. Elle évoque la discipline du rangement qu’impose l’exiguïté de la cabine, la manière de se laver quand il n’y a ni baignoire ni douche ;  on la sent préoccupée par ses cheveux, mais pas trop. Tout ceci est d’une belle voyageuse.

Dure au voyage, Danièle Sallenave a aussi des émois de normalienne. Curieuse de tout, constamment en proie à mille interrogations, sur le nom d’une rue, le bois de charpente d’une église, telle bataille gagnée ou perdue, elle est allée rechercher, au retour, les réponses à ses questions, et nous les livre sans façon, étrangère à la cuisterie (ici, un obscur site en ligne, là l’Encyclopédia Universalis)  : les vieux-croyants (protestants de l’orthodoxie, systématiquement proscrits depuis Pierre Le Grand), les décembristes (jeunes aristocrates libéraux qui se battent contre l’autocratie et le servage en 1825), les dissidents  du soviétisme ; la Sibérie, terre de bannissements successifs, lui permet d’explorer l’histoire et cette lente traversée, bien sûr, la géographie. «Sibir, Sibir ».

C’est avec une touchante sincérité qu’elle avoue une forme de nostalgie pour les temps héroïques, fussent-ils soviétiques. La « Grande guerre patriotique » (la Seconde guerre mondiale pour les Russes),  la « grandeur des entreprises industrielles », et cette scène cocasse où devant un parterre d’écolos elle dit son admiration pour le grand barrage de Dinogorsk sur l’Ienisseï et son bassin de retenue de plus de 12km de largeur, belle «illusion prométhéenne », avant de vérifier, au retour, que ce barrage a inondé villages et champs, effacé de la carte les terres des vieux-croyants, noyé pins et sapins qui s’y décomposent et polluent, et jusqu’aux cimetières, sans respect pour les dépouilles.

Voilà pour l’histoire, quant à la géographie : l’Oural , « une invention de géographe, [….] la ligne de crêtes fera l’affaire. Un décret, une volonté impériale : tout en Russie, même la géographie, est soumis à l’histoire ». Sur les rives du Baïkal, c’est « le silence que l’on respire ». Elle marque un grand intérêt, si rare si précieux, pour les héros Tatars de Kazan ou les populations bouriates de Oula-Oudé (peuples chamaniques et nomades mongols de culte bouddhiste tibétain mélangés). Mais nous livre, au final, cette conviction -que son voyage a forgée : « Partout l’Europe : conquérante, colonisatrice, civilisatrice ? […] Le train la pousse devant lui dans sa lente progression, obstinée vers l’est », et cette belle confidence : « Je m’inquiète d’en éprouver une espèce de satisfaction». 

J’aime aussi l’« expression de jubilation rusée, la vie méchante qui sort de son œil fendu », à propos d’un bouquetin, sur une photo agrandie.

Mais le plus émouvant, c’est la frustration du voyageur :  «Ce qu’on voit est indéniable, irréfutable, irremplaçable, et jamais cependant on en sait assez pour profiter pleinement de ce qu’on voit » ; « on devrait toujours se taire en voyage puisqu’on ne sait rien », cette recherche impatiente de l’empathie avec ses interlocuteurs, cette certitude qu’il y a quelque chose à savoir de plus que ce qu’on l’on sait déjà, ou qui se donne à voir derrière un sourire, les rides d’un vieux visage ou l’allure d’un jeune homme qui pose à vélo devant une statue de Lénine à Ekaterinbourg. Tous les vrais voyageurs ont vécu de mêmes interrogations, et Danièle Sallenave, attentive et vibrante, en parle avec une belle sensibilité.  Cet appétit des autres lui fait verser des larmes quand, arrivée au but, elle quitte les provodnitsas, ces gardiennes du train, contrôleurs, femmes de ménage et maîtres d’hôtel, tout en un. « Pleurer quand on se quitte, ce  n’est pas un sentimentalisme déplacé : c’est la conscience, profonde, innée, tragique, de l’irréversible. Nous ne nous reverrons jamais ». Et puis encore, après l’ultime dîner à Vladivostock, une fois retournée dans sa chambre : «De nouveaux les larmes me viennent. Je me sens abandonnée, privée de tout, coupée d’un vaste rêve ».

Ce journal, c’est de l’histoire et de la politique qui coulent dans les veines de l’auteur, une réflexion sensible sur les voyages, avec ses fragilités, ses fatigues, ses enthousiasmes suspendus, et un intérêt jamais en repos des autres : « Ce que je cherche : le monde sans moi » . « Ecrire, ce n’est pas un don, une supériorité, c’est un état d’attention au monde » professe-t-elle joliment -hélas à deux reprises à deux cents pages d’intervalle. « Sibir » c’est le guide qui manquait à Danièle Sallenave lorsqu’elle s’est embarquée sur le Transsibérien, et qu’elle nous offre désormais avec une belle générosité.

Dominique Fernandez n’a pas de tels états d’âme. Son «Transsibérien » est le récit terriblement académique d’un « Grand Académicien » à l’ancienne. Au regard du frêle esquif de Danièle Sallenave, balloté par les souvenirs, pris dans les rapides de l’histoire, tête d’épingle qui gîte dans l’océan, un salut désespéré de la main à ceux qui se trouvent sur la rive, Dominique Fernandez nous offre une croisière en paquebot.  La phrase est limpide et enveloppante, le style à la démonstration, le ton quelquefois sentencieux, mais le tout d’un merveilleux conteur. Le voyage, pour lui, n’a rien de métaphysique, et n’est manifestement pas de l’ordre du sensible. Il est prétexte à digressions dans l’ordre du savoir ; c’est une conversation brillante, et c’en est bien assez ! Le tout très Européen en voyage… avec une curiosité modérée pour les Tatars ou autres Bouriates.

La traversée des troisièmes classes que Danièle Sallenave évoquait avec tant de bienveillance? «Traverser cette effluve et cette pestilence »  […] nous retenions notre respiration jusqu’au soufflet suivant pour ne pas nous boucher le nez devant eux » ; l’accueil à Moscou dans un « gîte de banlieue » ? « Nous avait-on pris pour une troupe juvénile de basketteurs, de passage pour une compétition ? » ;  quant au confort bien relatif  des premières classes, il lui oppose le temps béni de la Compagnie des Wagons Lits qui avait offert le voyage, en 1898, à Albert Thomas, alors jeune lauréat du Concours général de géographie – qui devait devenir journaliste dans L’Humanité de Jean Jaurès puis ministre de l’Armement en 1916, enfin directeur du Bureau International du Travail en 18 (une courte rue porte son nom, désormais tombé dans l’oubli, dans le 10ème arrondissement de Paris) -  : « Il avait à sa disposition une salle de bains, équipée d’une grande baignoire de marbre, de robinets de douche et d’appareils de gymnastique ».

Car, dans ce livre, Dominique Fernandez voyage surtout dans les récits de voyage des autres. Le sien est d’abord littéraire. Hommage appuyé à Gorki, références constantes à Jules Verne et à son « Ivan Stroggoff », à Dumas bien sûr, Théophile Gautier et Gide. Les morceaux choisis sont délicieux ou étonnants. Et les Russes, bien sûr : Tchekhov et Tourgueniev surtout. J’apprends que Mérimée a traduit Gogol et on y découvre Oleg Ermakov, ancien forestier dans une réserve près du lac Baïkal, qui a écrit une « Pastorale Transsibérienne », laquelle nous est résumée sur trois pages. Et avec ça, les tableaux de peintres vus aux étapes, le goût des Russes pour la musique « Intellectuel ou non, tout Russe, s’il n’est pas sourd, se passionne pour la musique », et deux ou trois rappels piquants, tel celui de la mise à l’abri à Novossibirsk, durant la guerre, du Philarmonique de Léningrad, pour échapper aux bombes allemandes.

Oui, mais alors le voyage ?  Un bateau sur la Volga jusqu’à l’île de Sviajsk où Ivan le Terrible avait retiré ses troupes avant l’ultime assaut contre les Tatars de Kazan, la saisissante architecture constructiviste de Ekaterinenbourg, et trois chapitres, délicieux ou cocasses, sur la vie dans le train (« A travers la forêt », « La vie dans le train », « Trois jours dans le train »). Dominique Fernandez, alors, se laisse aller, il s’immerge : « rumination symphonique de l’absolu » ; « J’admire jusqu’à la limite de mes forces », mais la sentence tombe, définitive comme souvent avec lui : « Le vrai voyage ne dépayse pas, le paysage n’est beau que par la vibration intérieure qu’il nous fait éprouver, exempte de toute curiosité vers l’inattendu ». Soit ! Ce doit être question d’ouverture aux autres… Là où Danièle Sallenave attend « un monde sans elle », au fond, Dominique Fernandez « voyage autour de soi ».

A lire les deux ensemble, on s’amuse des correspondances  et des dissonances. Ils ont aimé tous deux  Irkoutsk (5 190 km de Moscou) et ses maisons de bois et, par-dessus tout, le salon que Maria Volkonskaia y a installé pour suivre son époux décembriste déporté, le Prince Sergueï Volkonski, tout en organisant des cours d’alphabétisation au profit des populations locales, y compris les femmes et les filles ; ils regrettent ensemble la fin d’une certaine société intellectuelle et artistique, encore entretenue au temps de l’Urss et qui paraît assez largement s’engloutir dans la mondialisation ; ils aiment Gorki et certes pas le Cendrars de « Prose du Transsibérien » ;  ils évoquent, dans les mêmes termes, cette immense tête de Lénine, aujourd’hui incongrue, sculptée au centre de Oulan-Oudé ; et se révèlent pareillement impuissants à décrire le lac Baïkal, abandonnant tout effort d’écriture, pour ne livrer que des chiffres, des kilomètres de long (600), de large (80), des mètres cubes d’eau, avec cependant un commun saisissement de silence ( au «  ici, on respire le silence » de Sallenave fait écho le  titre d’un chapitre du Fernandez « Le silence du lac Baïkal »).

Mais Dominique Fernandez déteste le barrage de Divnogosrk qui a tant enthousiasmé Danièle Sallenave ; il ne répugne pas à l’emploi de « vastitude » (à trois reprises dans son livre, un mot si laid !) quand Danièle explique posément que seul « vastité », certes vieilli, s’emploie ; il dit « le Volga » quand elle dit comme tout le monde en France ; il soutient qu’Amour, le nom du fleuve, ne signifie rien en Russe mais Danielle nous apprend que cela veut dire «  le boueux » en bouriate. Une anecdote savoureuse, à ce propos, dans le Fernandez. A l’approche du fleuve, la  provodnista, un peu métronome du voyage, vient annoncer, de compartiment en compartiment, tel jour à 17 heures, que l’Amour c’est dans 25 minutes. « Chacun s’agite, c’est le branle-bas général. 17h37, 18h, aucun fleuve, l’Amour n’est pas au rendez-vous. Viera accourt, confuse : elle s’est trompée de jour, la traversée du fleuve, c’est pour demain ». Savoureux, non ?

Dominique Fernandez a dédié son livre à Danièle Sallenave « en bouriate complicité». Il est vrai qu’on les a mariés, lors d’une visite pour touristes dans un village de vieux-croyants, à l’occasion d’une pantomime que Danièle paraît regretter et que Dominique raconte longuement avec malice, comme pour l’en torturer davantage.

Ces deux récits sont illustrés de photos, en noir et blanc, genre soviétique, pour Danielle, et un peu «  Gala » -le magazine- pour Dominique, à l’exception de deux ou trois fort belles. Les deux auteurs livrent leur liste des autres voyageurs : Dominique Fernandez ne cite que les écrivains et les photographes, Danièle tout le monde : les journalistes, comédiens, interprètes et accompagnateurs.

Oui, vraiment, c’est à chacun son voyage !

Maylis de Kerangal partageait le compartiment de Danièle Sallenave mais n’a, comme quelques autres, rejoint ses compagnons que sur le parcours, ce que souligne ainsi Dominique Fernandez dès les premières pages de son livre : « A vrai dire, tous ne jouèrent pas le jeu, faute de temps ou de désir : certains n’allèrent que jusqu’à Novossibirsk, d’autres  ne nous rejoignirent qu’à Novossibirsk ou à Irkoutsk». (D. F. revient par ailleurs, et à trois reprises, plein de médisance, sur le comportement de l’un des écrivains voyageurs qui drague une provodnista ....Et alors ?).  Mais Maylis, la Bretonne, s’est illustrée par un plongeon dans le lac Baïkal, l’eau à douze degré, ce qui nous est conté par Dominique Fernandez, ravi que Trophime, leur accompagnateur qu’il soupçonne d’être un espion du KGB, n’ait pas été le seul à s’y employer, et par Danièle Sallenave, vacharde : « quand ils ressortent après quelques brasses hâtives, on dirait des homards ébouillantés ».

Maylis de Kerangal a trouvé son personnage de fiction en piochant dans les troisièmes classes du Transsibérien qui soulevaient tant le cœur de Dominique Fernandez. Et pour cela seul, on aurait envie d’applaudir ! C’est un soldat, ou plus exactement un appelé qui ne connaît de son avenir proche que l’armée en Sibérie mais non le lieu exact de sa caserne d’incorporation, qui se convainc de déserter et mêle à ce projet, si audacieux et désespéré, une jeune touriste française qui « fait son Transsibérien ». Beau récit, haletant, oppressant, qui ménage un vrai suspens, et dessine deux très beaux portraits, Aliocha, le jeune appelé, et Hélène, la touriste. Mais il y a aussi la provodnista ( «sanglée martiale dans une jupe droite »), tantôt Javert tantôt Monseigneur Myriel. Et au-delà de cette intrigue, si ténue, l’esprit du Transsibérien : l’effroi de l’exil, la tentation folle de s’en sortir, un monde clos qui traverse des espaces infinis de sorte qu’on s’y sent deux fois emprisonné, l’absence de sens à toute destination possible,  la nécessité et l’urgence d’y échapper, celles, aussi, du crime à portée de la main pour y parvenir, les relations viciées du confinement, enfin.

La langue est travaillée : elle dit l’incongruité de la rencontre, les gestes réflexes d’une première générosité, puis le retour au réel ; la complicité d’une nuit hors sol, et le silence au matin quand on se découvre le visage chiffonné et qu’on déteste soudain son fortuit compagnon (« Tout se passe comme si avec la nuit s’achevait la trêve »), les paysages par la fenêtre (« l’aube qui relève la forêt à toute allure »), la vie en Sibérie (« la vie dans un monde retourné comme un gant, brut, sauvage, vide, tu verras que tu t’y feras »), le lac Baïkal, qu’elle est la seule des trois à évoquer avec tant de justesse : « Dans les wagons, les passagers ne parlent que de ça, voir le Baïkal, voir enfin le Baïkal. Aliocha, lui ne l’a jamais vu, n’en connaît que le nom, trois éclats de quartz jetés au soleil » ; puis « le Baïkal apparaît. Il est là, au loin, côté couloir. Fragmentaire d’abord, ruban liquide aperçu entre deux versants, soudain immense et parme, filant la course du train » ; « Le lac est tour à tour la mer intérieure et le ciel inversé, le gouffre et le sanctuaire, l’abysse et la pureté, le tabernacle et le diamant, il est l’œil bleu de la Terre, la beauté du monde […] ». Et Oulan-Oude : « C’est une grosse ville, la capitale bouriate. Oulan-Oude, deux cerceaux de feu jetés dans un ciel de cuir ». Pas mal non ?

Evidemment, il y a ici ou là des complications de jeunesse fort vilaines, un « son corps n’est qu’une matière vibratile oscillant dans l’espace insituable du train » ! Le « Sibir, Sibir »  de Danièle Sallenave est plus heureux ! Et, à la page qui précède, un abcès qu’un éditeur aurait dû vider : « le train qui compacte ou dilate les heures, concrétionne les minutes, étire les secondes, progresse arrimé au sol et pourtant désynchronisé des horloges de la terre » !! Quelle horreur ! Vive « Sibir, Sibir » !

Mais ce court récit, d’abord donné sous forme de fiction radiophonique pour France-Culture, est plus généralement heureux, très fin psychologiquement, et rondement mené par ce bel écrivain qu’est Maylis de Kerangal.

Sallenave, Fernandez, de Karangal : trois manières d’écrire. Une intellectuelle sensible, l’Ecrivain Officiel et une romancière pleine de vibrations. On aimerait voyager avec la première, dîner avec le deuxième, et lire, lire encore malgré quelques défauts de jeunesse, la troisième.