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08/05/2012

"Lointain souvenir de la peau" Russell Banks

On l’appelle Le Kid et on n’en saura pas plus. Aux Etats-Unis, il est fiché, comme tous les délinquants sexuels, dans un registre public accessible à tous. Fiché pour toute identité. Une connexion à Internet, et hop ! son secret est éventé, pour toujours et aux yeux de tous. Non pas tous ses secrets, mais la flétrissure d’une condamnation, comme jadis le signe sur l’épaule des galériens. Mais là-bas, cela ne suffit pas. Une fois sa peine purgée, il portera – lui durant 10 ans- un bracelet électronique à la cheville, surveillé, pisté 24 heures sur 24, avec interdiction de s’approcher à moins de 800 mètres de tout lieu où pourraient se trouver des enfants. Alors, dans cette ville de Floride où Russell Banks situe son personnage, il y a peu de place pour Le Kid et pour ceux qui lui sont semblables. Un viaduc sous une autoroute est devenu le campement de ces bannis qui ont la honte en partage, et celle-ci ne porte pas toujours à la fraternité. Il y a aussi des marais plus loin, leurs petits canaux et ce couple qui loue des bateaux 50 dollars la journée, où Le Kid trouvera un temps le repos et peut-être le goût d’une renaissance.

Le thème du livre, si contemporain, est très fort, et le titre merveilleux quoique trompeur : il n’est jamais question de frustration sexuelle possible, comme si les mesures de sûreté électroniques valaient abolition du sexe et du désir, jouaient comme une camisole chimique. 

C’est une des réussites de ce livre : le refus du voyeurisme.

Mais on en sort un peu déçu, malgré de très belles pages : la descente de police sous l’aqueduc pour virer cette engeance ; la description des marais où Le Kid est contraint de se réfugier ; le récit de l’affaire qui a valu au Kid un tel bannissement ; l’arrivée sur le campement d’un élu du coin sexuellement compromis ; la tempête, plus efficace que la police pour détruire le chez soi provisoire de ces sdf dont la présence contrainte est une tache sociale, une pollution psychologique dont la société veut se débarrasser sans la traiter. L’auteur entretient une empathie avec son personnage, sans jamais sombrer dans la complaisance, et la femme de Cat- celle qui loue des bateaux dans les marais- lui fait écho. C’est l’un des plus beaux personnages de ce récit.

Déçu malgré tout parce qu’une forme de modération -modération de ton, modération de dénonciation du sort fait à ces hommes- paraît avoir retenu Russell Banks dans le traitement d’un sujet délicat. Ajoutez à cela, quelques « trucs » auxquels nous accoutume la littérature contemporaine, spécialement américaine, qui nappent le récit d’un glacis qui met à distance le propos : un iguane dont le Kid a fait son compagnon et qui n’a guère d’intérêt, un professeur de sociologie obèse et équivoque qui souhaite interviewer le Kid et qui nous égare dans un scénario de polar dont on devine mal la portée.

A lire, oui bien sûr, mais il y manque cette impression poisseuse d’étouffement qui faisait la grandeur d’ «Affliction » – à mon avis son plus grand livre- ou la brutalité jouissive de « Sous le règne de Bone ».

Comme si l’auteur avait été intimidé par son sujet. Russell Banks a sans doute un peu vieilli.

 

 

 

21:14 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : russell banks