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28/08/2012

"Le sermon sur la chute de Rome" de Jérôme Ferrari, Actes Sud

La phrase est longue et sinueuse, comme les lacets corses d’où l’on surplombe la mer, la langue belle et gorgée d’incises, comme un fruit blet aux pépins acides sur lesquels crissent les dents. Pour cette langue, au moins, il faut lire ce « sermon sur la chute de Rome » en dépit de ce titre un peu emphatique. Le sermon ? c’est celui d’Augustin,  le Saint évêque d’Hippone qui s’exaltait, en vain, à convaincre les fidèles du Vème siècle que la chute de Rome n’était rien puisqu’elle ne relevait que des choses terrestres.

Cette référence sorbonnarde au père de l’Eglise m’a paru un peu plaquée sur ce récit qui peut largement se lire sans.

Voici l’histoire d’un village corse,  d’une famille sur plusieurs générations, d’un grand-père Marcel, ancien fonctionnaire colonial qui, à la fin de l’empire, rentre au pays pour s’y morfondre de la mésalliance de son fils, et de l’inintérêt à ses yeux de son petit-fils, Matthieu, le « héros » du livre. Il y a aussi, Libero, ami d’enfance de Matthieu, d’origine Sarde, et sans doute plus clairvoyant. Les deux jeunes gens « montent » à Paris étudier la philo, l’un devenant spécialiste de Saint Augustin, avant de craquer et de retourner vivre en Corse à la faveur d’une gérance à prendre dans un bar de village.

Et autour de ce bar de village, des scènes de chasse, de beuveries, de drague, des querelles de rien, des fêtes tristes, des serveuses avenantes et faciles, les discussions du jour entre potes, la cruauté, l’ennui et les jalousies ordinaires, les deuils, la vie quoi… Tout ça en moins de 200 pages.

Mais quelles pages ! D’abord, on rit, d’un rire jaune, de ces phrases si longues autour desquelles la vie se noue et se dénoue, de ces phrases au ton froid et placide, qui jettent des mots comme autant d’avertissements que le tragique rôde, puis on rit moins quand l’inéluctable advient, et on sort de ce récit oppressant comme d’un mauvais rêve.

A suivre l’auteur, il n’y aurait là que des vies ratées, que des ratés d’ailleurs. Matthieu est à cet égard si réussi qu’on en viendrait, à suivre ses « exploits », à jeter le livre de rage, tant son portrait est saisissant et insupportable (« Il croit toujours qu’il suffit de détourner le regard pour renvoyer au néant des pans entiers de sa propre vie »). Libero s’en sort mieux, peut-être, mais il n’est pas sûr que telle ait été l’intention de l’auteur (« il avait cessé de rêver depuis longtemps. Il reconnaissait sa défaite et donnait son assentiment, un assentiment douloureux, total, désespéré, à la stupidité du monde »).

Il y a du Thomas Bernhard dans ce livre : grand style et absence absolue de charité.

Le style est envoûtant, mais la dureté du propos m’est quasi insupportable. Marcel, par exemple, le grand-père, me plaît beaucoup et j’en veux à Ferrari de l’aimer moins qu’il nous le donne à aimer. Les circonstances de son mariage, les dernières heures auprès de son épouse mourante, sa coloniale (« il rendait la justice avec des gestes las de dieu déchu » ; « il fustigeait impitoyablement la cupidité des négociants belges qui trafiquaient leurs balances […], non qu’il se souciât de l’intérêt des cultivateurs nègres, mais parce que la probité constituait son unique quartier de noblesse ») et même sa « résistance » ( il tuait en solitaire des soldats italiens non pour être un héros mais pour récupérer une paire de chaussures à sa taille, et il ne l’a pas trouvée tout de suite…), m’en font un personnage rogue mais très attachant.

Et des portraits aussi désastreusement cocasses, il y en a une bonne dizaine dans le livre ; le talent de Ferrari en fait en quelques pages  des personnages aussi familiers que le sont nos voisins, mais la plupart injustement traités.

En vouloir à un auteur au motif qu’il mésestime ses personnages est sans doute le signe d’un immense livre. Alors, il faut redouter cette littérature qui coule lourde, ravageuse, brûlante, comme la lave d’un volcan qui anéantit tout ce qu’elle touche.

 

 

 

24/08/2012

"Rue des voleurs" de Mathias Enard

Voici un très beau livre, non pas tant sur l’exil, l’immigration ou les révolutions des pays arabes, comme on le présente déjà, mais bien plutôt sur l’exil intérieur, intime, de Lakhdar, jeune tangerois de vingt ans, face à la famille, la tradition, la culture et la religion. Exil comme l’éloignement et le mal du pays, tout ensemble, un déchirement et une nostalgie qui toujours palpitent, une distance entre soi et le monde comme condition de la fidélité.

Des sourates du Coran ou quelques vers de poésie arabe, dans leur calligraphie d’origine, ornent quelquefois ce récit sensible, comme le stuc dans les mosquées, où notre narrateur trouve asile, le repos, quelque fois le gîte et le couvert et un peu d’apaisement.

Lakhdar est viré de chez lui par ses parents après avoir fauté avec une cousine, il se réfugie dans une mosquée du coin où son goût des livres conduit ceux qui l’accueillent à lui confier, non sans arrière-pensée,  la tenue de la petite librairie coranique. Il observe et ne s’en laisse que peu conter. Le best seller ?  « La sexualité dans l’Islam », « sans doute parce que tout le monde pensait qu’il y aurait du cul, des conseils de position, ou des arguments religieux de poids pour que les femmes admettent certaines pratiques ». Lakhdar lit beaucoup, surtout des polars français des années 70, mais aussi le Coran, dont il ne se sépare jamais.

Parmi les mille aventures, souvent tragiques, auxquelles il va se trouver confronté, il y a aussi un boulot en zone franche de numérisation de livres anciens – de la saisie informatique payée au kilomètre avec déduction pour les fautes d’orthographe (Lakhdar devra ainsi numériser les fiches des anciens combattants de la Première guerre mondiale) ; matelot sur un ferry qui fait deux fois par jour le trajet Tanger/Algéciras mais sans pouvoir sortir de la zone douanière espagnole, même lorsque le ferry, saisi par les douanes pour impayés, reste à quai de longs mois ; petite main des pompes funèbres  au service d’un employeur chargé d’identifier les réfugiés morts noyés dans le détroit de Gibraltar avant de raccompagner les corps au pays pour les restituer aux familles ; puis professeur d’Arabe à Barcelone, vivant alors dans un pension « rue des Voleurs » dans le Raval, le barrio Chino de notre siècle, avec ses putes, ses étrangers et ses junkies.

Le récit, dans une belle langue fluide, pétille d’intelligence et d’émotion. Et au-delà des astuces de la structure romanesque qui permettent d’aborder avec finesse les événements du temps, d’une sensibilité et d’un effet de vérité salubres et réconfortants sur le monde arabe et l’Islam quand ils s’incarnent dans un humanisme dont ce Lakhdar est porteur et l’auteur, Mathias Enard, manifestement un fin connaisseur.

On ne se lasse pas de suivre Lakhdar à la trace, de faire sien le regard qu’il porte sur toutes choses, sur ces drôles d’indignés espagnols  (« l’indignation me semblait un sentiment assez peu révolutionnaire, un truc de vieilles dames », sur les révoltés du Jasmin (« Il y avait pour moi, peut-être parce que j’étais étranger, une certaine tristesse dans cette transition, dans l’ après-Révolution et Tunis semblait comme paralysée, pétrifiée dans la fumée des grenades et la chaleur de l’été »),  sur la grève générale en Espagne («Ici, les syndicats se battent contre le pouvoir un jour et un seul, et à coups de chiffres : leurs dirigeants voyaient la grève comme un succès ou un échec , non pas parce qu’ils auraient obtenu quoi que ce soit, ce qui aurait été une réelle réussite, mais lorsque tel pourcentage de grévistes était atteint »), mais aussi  sur la mosquée des ramblas de Raval à Barcelone (« la seule au monde devant laquelle des Amazones noires comme la nuit, armées de minijupes en lamé, de bustiers brillants et de talons hauts racolaient les fidèles ») ou à propos d’une des prostituées du quartier (« je répondais [à son salut] toujours poliment bonjour Maria en matant vite fait son con, ça ne faisait de mal à personne, c’étaient des relations de bon voisinage »).

Il y est question aussi de solitude, bien sûr, de livres, de shit, de terrorisme, d’amour, d’amitié, des villes : « La vraie chance de Barcelone, la seule qui faisait que la ville soit encore une ville et pas un ensemble de ghettos à feu et à sang, c’étaient les touristes. Une bénédiction de Dieu. Tout le monde en vivait ». Et encore : «Les villes s’apprivoisent, ou plutôt elles nous apprivoisent ; elles nous apprennent à bien  nous tenir […] ; elles nous arrachent à notre écorce de plouc, nous fondent en elles, nous modèlent à leur image- très vite, nous abandonnons notre démarche, nous ne regardons plus en l’air, nous n’hésitons plus en entrant dans une station de métro, nous avons le rythme adéquat, nous avançons à la bonne cadence, et qu’on soit marocain, pakistanais, anglais, allemand, français, andalou, catalan ou philippin, finalement Barcelone, Londres ou Paris nous dressent comme des chiens »

Et de fidélité surtout, fidélité à soi, à sa famille et à ses compagnons de jadis. Et c’est dans ces pages-là que ce roman trouve sa densité, autour de la relation entre Lakhdar, notre narrateur, et son ami d’enfance Bassam,  mais là on ne peut plus rien dire sans déflorer ce qui demeure le plus saisissant.

Voilà longtemps que l’on parle de Mathias Enard. Son « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants », académique et distant, m’avait un peu déçu. « Rue des voleurs » est une magnifique leçon d’humanisme pour un monde tragique.   

 

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