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08/09/2012

"Une semaine de vacances" de Christine Angot

Un objet littéraire aux effets persistants. Au cœur des secrets de famille, comme dans un cœur nucléaire, dont on s’approche ordinairement avec précaution, tenue blanche et masque de protection. Ici, rien de tout cela  ; on se trouve d'emblée à poil en pleine scission atomique de l'inceste.

Cette « semaine de vacances » que nous livre Christine Angot nous est contée par un narrateur, écriture neutre et précision clinique. C’est la semaine d’une jeune fille (12 ans, 14, 16 ?) profanée par son père qui tente de se convaincre et de la persuader qu’il n’en abuse pas. Cela commence par une fellation qu’il lui propose, assis sur la lunette des chiottes et après avoir posé de petits morceaux de jambon sur son sexe. Et cela dure vingt pages, dont la lecture est quasi-insupportable.

Le narrateur, le long de ces 136 pages, décrit ce huis-clos : ce que fait le père, l’état de son sexe, ses exigences de bouche, le menton sur ses fesses, ses doigts dans le vagin, et ce que sa fille regarde pendant ce temps. Et cette dissonance entre la recherche impénitente du plaisir pervers de l’un et le « attendre que ça passe » de l’autre est la plus grande des violences de ce récit. Elle se met sur le ventre, à sa demande,  et aperçoit « Chiens perdus sans collier » dont elle a interrompu la lecture pour qu’il puisse se satisfaire….

Il est chic, cultivé, gourmet, et au restaurant en sa compagnie, déploie Le Monde et le lit, sans lui adresser un mot. Elle a un peu honte que les gens qui les entourent imaginent qu’il n’ait rien à lui dire.  

Il lui chuchote mille fois l’assurance que jamais au grand jamais il n’oserait lui faire quelque chose qu’elle refuserait. C’est déjà d’une grande perversité, mais de surcroît sans cesse il se parjure ; la nuit quand elle dort, au volant de sa voiture, là parce qu’il est excité.

Il lui parle des seins de sa femme et de ceux de ses maîtresses, les compare aux siens, et les siens sont les plus émouvants, son sexe aussi est le plus beau, donnant une eau claire comme une fontaine.

Elle se tait, songe à lui demander la plus grande preuve d’amour dont elle le croit peut-être capable : passer une journée sans la toucher. Elle y songe et quelque fois le lui dit, peu sûre d’elle-même, sensible à la peine que cela risque de lui faire ou redoutant sa colère. Et tantôt c’est « Bien sûr ma chérie, si tu me le demandes, je m’abstiendrai », tantôt «  Si c’est ainsi, je te remets au train et tu ne verras jamais Carcassonne ». Et Carcassonne, elle veut voir.

Voilà, c’est épuré de tout sauf de ce qui se passe, éprouvant à lecture, cru, insupportable.

J’ai dû sauter des pages mais en refermant le livre, le regard de la fille de cet homme, errant silencieux pendant qu’on l’abuse, m’a longtemps hanté. Bouleversant.