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14/10/2012

"L'Herbe des nuits" de Patrick Modiano, Gallimard

Un carnet noir couvert de notes prises vingt ans plus tôt, des noms de rues, des prénoms, des rendez-vous dans des cafés ou des hôtels du quartier Montparnasse avant la tour ; des noms de rues surtout. Un carnet noir et de nombreux blancs, comme du morse nous dit le narrateur, qu’il faut traduire ou deviner. Mais les blancs, toujours avec Patrick Modiano, sont dominants.

Dans ce puzzle où toujours une pièce manque, il y a une jeune femme, Dannie, à moins que son vrai nom ne soit Mireille Sampierri, quelques personnages interlopes, peut-être liés aux services secrets marocains -nous sommes à quelques mois de l’affaire Ben Barka- , des regards hostiles mais le plus souvent inquiets, des fugues dans Paris, non pour fuir mais comme en musique des mystères qui se font écho l’un à l’autre, un inspecteur de police, des balles perdues (mais est-on sûr qu’elles aient été perdues ?) une « mulâtresse » (c’est bizarre ce mot sous la plume de Modiano) qui revend des livres volés à un bouquiniste et notre narrateur, jeune alors, aimant cette femme Dannie à laquelle il pose peu de questions, traversant, nonchalant, cet amour et ces mystères, insoucieux du danger qui rôde, et se préoccupant non de les élucider mais de s’en souvenir vingt ans plus tard, en relisant ses notes.

Et la langue est si belle, si fluide, si délicatement envoûtante que le lecteur se laisse faire,  sans se poser trop de questions, accompagnant Jean, le narrateur, comme Jean accompagne Dannie à travers les quartiers de Paris : « Pas de famille ni de milieu social bien défini. Je flottais dans l’air de Paris ». Une langue enveloppante, cotonneuse et si juste à la fois qui polit les mots, les noms de rue et les fait luire d’une pâle brillance. Sous la plume de Modiano, la Place Monge, la rue Duroc, ou l’église Saint-Christophe-de-Javel résonnent d’étrange manière, comme dans un rêve. Et puis, il y a des pépites, du Modiano au carré, presque du pastiche : « Les paulownias aux fleurs mauves de la place d’Italie », phrase qui est peut-être de l’auteur ou peut-être pas. La Baronne Blanche, Tristan Corbière, Jeanne Duval ? Ces noms-là figurent aussi dans le petit carnet noir.

Ces rencontres, ces identités floues, ces livres volés refourgués chez un bouquiniste, ce Paris des années 60, ces personnages compromis de près ou de loin dans l’affaire Ben Barka- évoquée en deux lignes- sont autant d’annotations autobiographiques.

Mais si ce livre est un des plus beaux et des plus saisissants de Patrick Modiano, c’est que cette enquête indolente sur un passé flou est l’exact inverse de nos pathologies contemporaines et à ce titre, sous l’élégance de la prose, une immense et discrète leçon de morale : on n’y juge pas, on ne recherche pas absolument la transparence absolue, on admet le mensonge et ses inexplications et on y classe des affaires sans suite. La vie aussi est faite de points de suspension. Cela s’appelle « L’Herbe des nuits ».

 

 

 

 

 

 

 

Commentaires

Patrick Modiano – L’herbe des nuits
Patrick Modiano vient de publier chez Gallimard (collection blanche) son vingt-septième roman, dédié à son petit-fils Orson, et dont le titre est emprunté au poète russe Ossip Mandelstam.
Dès les premières lignes, nous retrouvons le monde onirique et musical de l’écrivain qui nous est cher, oscillant entre rêve et réalité, ou encore entre passé et présent : « Pourtant je n’ai pas rêvé. Je me surprends quelquefois à dire cette phrase dans la rue, comme si j’entendais la voix d’un autre. Une voix blanche. Des noms me reviennent à l’esprit, certains visages, certains détails »… Il a l’esprit en perpétuel éveil, l’imagination fertile, et il suffit d’un rien pour déclencher l’inflorescence de ses souvenirs. De plus, Patrick a toujours à portée de main son éternel carnet noir où il consigne, au fil des ans, des notes (noms, numéros de tél., textes courts…) ; ainsi, animé par une soif inextinguible de se réapproprier les bribes de son passé, et toujours à la recherche de la vérité, il se questionne constamment sur le cheminement de sa vie.
« L’herbe des nuits », son nouveau roman, a pris naissance un dimanche assez lugubre où il s’est retrouvé derrière la gare Montparnasse ; c’est alors qu’ un souvenir d’adolescence s’est imposé à lui : à la fin des années 60, période assez trouble, il était encore mineur, sur le qui-vive, errant sans domicile, il avait été bloqué dans ce quartier et s’était réfugié près de l’Unic Hôtel tenu par un protagoniste de l’affaire Ben Barka, protégé par la brigade mondaine et de ce fait peu contrôlé par la police. Dans une bande de pseudo-étudiants qui habitaient plus ou moins cet hôtel, Jean (premier prénom de l’auteur, en quelque sorte son jumeau), le narrateur, va rencontrer Dannie, une jeune fille sans carte d’identité personnelle et changeant souvent de domicile, qui menait une «vie clandestine ». Le roman se déroule entre Montparnasse et La Trinité. L’auteur nous invite à mener une enquête sur ces personnages, « il vivait une autre vie à l’intérieur de sa vie quotidienne, qui lui donnait une phosphorescence et un mystère qu’elle n’avait pas en réalité », et le livre est absolument passionnant, nous jouons au détective !...
Le narrateur et Dannie sortent ensemble et s’attardent dans les bars. Jean ne savait que peu de choses sur cette môme énigmatique mais il évite de lui poser des questions embarrassantes ; s’appuyant sur les propos d’un moraliste, il pense « qu’il faut prendre en silence les gens qu’on aime tels qu’ils sont, et surtout ne jamais demander des comptes ». Un jour, Dannie lui dit à brûle-pourpoint : « Qu’est-ce que tu dirais si j’avais tué quelqu’un ? » et lui de répondre : « Ce que je dirais ? Rien ». Réponse bouleversante, d’une compréhension remarquable, et magnifique preuve d’amour ! Dannie est « dans le pétrin », elle est impliquée dans une sale affaire aux côtés des tocquards de l’Unic Hôtel…
Très beau roman, très fluide, toujours pudique, empreint de poésie, qui se lit d’une traite, autofiction poignante en clair-obscur dans la brume intemporelle et pénétrante des souvenirs de Patrick Modiano, « ces souvenirs qui jaillissent comme des herbes et que l’on broute sans fin »…
Yvette Bierry, le 12/10/12
Citations :
Les saisons varient et se confondent dans le souvenir comme si celui-ci, au cours des années, vivait de sa propre vie, d’une vie végétale, et qu’il n’était jamais une image fixe et morte.
Le temps palpite, se dilate, puis redevient étale, et peu à peu vous donne une sensation de vacances et d’infini.
Patrick Modiano

Écrit par : Yvette Bierry | 17/10/2012

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