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05/11/2012

La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert de Joël Dicker, Editions de Fallois

On l’oublie quelquefois, mais c’est le talent du conteur qui fait le conte. Peu importe l’histoire, pourvu que l’on soit sûr du talent. Mais il faut que l’histoire soit longue pour que nous puissions nous tenir chaud. Confiant, on s’en remet au conteur et cela pourrait se poursuivre durant des nuits et des nuits, cela pourrait ne jamais se terminer, on pourrait y être encore si le conteur n’avait soudain pitié de nous. Il faut bien une fin, alors il nous l’invente, pour nous soulager d’une trop longue attente et mettre un terme à l’envoûtement.

La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert est d’un conteur éblouissant, d’un prince de la virtuosité, qui se joue de nous durant 600 pages.

Marcus, jeune écrivain en proie au syndrome de la page blanche après un retentissant succès littéraire, se réfugie pour trouver l’inspiration dans le New Hampshire auprès de son maître, Harry Quebert, son ancien prof, écrivain adulé depuis la sortie, trente ans auparavant, de son livre « Aux origines du mal », une ode à l’amour impossible. En guise d’inspiration, Marcus va être servi : on retrouve dans le parc de la propriété de son maître les restes du corps de Nola, jeune fille mystérieusement disparue trente cinq ans auparavant, exhumés avec le manuscrit des « Origines du mal ».  Quebert est aussitôt accusé d’avoir assassiné l’adolescente de quinze ans avec laquelle il aurait entretenu une relation. Marcus en ami fidèle tente de prouver son innocence, contre la force de l’évidence et celle des préjugés.

Voilà pour l’histoire. Une intrigue de thriller, finalement assez classique avec quelques protagonistes savoureux, comme dans les feuilletons de série B, la mère du narrateur, mère-juive au possible, un policier black assez dur à cuire, un richissime homme d’affaire homo honteux, un révérend qui répare des Harley en mettant la musique à fond, un éditeur new-yorkais pro du marketing, une tenancière de diner qui suit une psy en cachette de son mari. Et de très brèves évocations de la vie aux US quelques mois avant l’élection d’Obama, sur fond de chute vertigineuse d’un notable en citation très contemporaine de l’affaire DSK.

Mais le génie de Joël Dicker, c’est la construction en abyme de son récit. Marcus, le narrateur, tient évidement son combat pour l’innocence et le thème de son nouveau livre. Le livre que nous lisons est le sien en train de se faire, puis de s’écrire. Soudain nous lisons le livre de Marcus, mais il n’a pas le même titre que celui que nous avons en mains. C’est « L’Affaire Harry Quebert », le nôtre « La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert » ( vous avez remarquez la majuscule à Affaire dans le titre de notre livre ?).

Cet aspect gigogne se double d’incessants allers retours du récit ; nous sommes tantôt en 2008, pendant la campagne présidentielle qui verra l’élection d’Obama  –c’est le temps de l’enquête-, tantôt en 75 -c’est le temps des faits criminels-, mais aussi en 69 – c’est le temps du mystère-, en 98 – c’est le temps de la rencontre entre Harry et Marcus. On est tantôt avant la sortie de « L’Affaire Harry Quebert » tantôt après ; les témoignages se télescopent, s’emboîtent, se superposent, se recoupent avec une rapidité et un brio dont l’auteur s’enivre avec un culot et une impudence si jubilatoires qu’il n’est pas rare de lire de mêmes paragraphes, parfois une même page entière, à quelques chapitres de distance, comme si Dicker n’avait pas résisté au plaisir d’une pirouette.

Ce polar est comme ces salles aux miroirs magiques des anciennes foires, où l’on aimait se perdre dans un labyrinthe d’images réfléchies à l’infini en redoutant que la sortie ne soit trop facile à trouver avant de s’aviser soudain qu’on était bel et bien perdu.  Marchant alors à petits pas, les bras à l’horizontale devant soi, comme à l’aveugle, dans un monde de transparence où l’on butte pourtant sur chaque obstacle, ravi que la magie foraine opère encore.

Ici, l’écriture est simple et limpide,  le rythme élégant, syncopé et diffracté à la fois, les retournements incessants, la mise en abyme constante, et le lecteur jamais égaré. Dicker, toujours à deux doigts de l’imposture, est un immense maître de l’art du récit. Un funambule qui fait des cabrioles sur son fil en s’amusant de ses lecteurs.

Mais une fois le livre refermé, un peu étourdi par tant de virtuosité- surtout chez un auteur si  jeune, Dicker a 27 ans- on se dit que « La Vérité sur l’Affaire » est assez peu nourrissant.

Cela pourrait se poursuivre durant des nuits et des nuits, cela pourrait ne jamais se terminer, on pourrait y être encore si le conteur n’avait soudain pitié de nous. Il faut bien une fin, alors il nous l’invente, pour nous soulager d’une trop longue attente et mettre un terme à l’envoûtement.

C’est certes le talent du conteur qui  fait le conte. Et peu importe l’histoire, pourvu qu’elle soit longue et puisse nous tenir chaud. Mais quand le conteur est un écrivain, on aime bien tout de même qu’il y ait un propos et un style. Et quand on est lecteur, qu’un livre soit autre chose qu’un Mikado.

 

 

 

 

 

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