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18/11/2012

Rengaine de Rachid Djaïdani

Rachid Djaïdani est cet (ancien) jeune champion de boxe anglaise aux yeux de braise et à la gueule d’ange, invité d’Apostrophes en 1999 lors de la sortie de son livre « Boumkoeur »  qui devait inaugurer ce genre littéraire plaisant de récits de fausses cailleras de banlieue, avant d’être repéré par Peter Brook et de jouer l’acteur avec une candeur mélangée d’énergie pure, absolument craquante. Le voici devenu réalisateur, la caméra à l’épaule, pour « Rengaine », promue à la Quinzaine des Réalisateurs du dernier festival de Cannes. Il en fait la promo en crevant l’écran sur tous les plateaux de télé, où il est accueilli comme le gentil et miraculeux Rebeu, bon voisin et gendre possible. Inutile de dire que je redoutais le pire.

J’ai eu bien tort. «  Rengaine » est d’une intelligence et d’une sensibilité de ton et de réalisation qui m’ont laissé coi. L’histoire ? Sabrina, jeune maghrébine entretient depuis un an une relation avec Dorcy, jeune chrétien d’origine camérounaise. Slimane, le grand frère, l’apprend, ébranlé par la nouvelle et cherche confirmation auprès de la fratrie. Du mariage qui s’annonce, il ne veut pas. La force des traditions et des préjugés dénoncée est alors celle des Noirs et des Arabes, et l’on craint un instant que Rachid Djaïdani n’ait pas anticipé que le propos de son film pourrait être porté par tous les racistes de la terre, et donc le public français de ce siècle, qui y verrait la confirmation du communautarisme à l’œuvre, et pour les pires d’entre eux, sans souci de contradiction, qu’en effet il n’est de bon mariage qu’entre soi, dans le village, la tribu, la race ou la religion… comme le pense Slimane.

Mais Rachid a plus d’un tour dans son sac. D’abord son Slimane est magnifique, oui magnifique ! Non pas ridicule ou salaud mais triste, infiniment triste de ce qu’il prend pour une mésalliance. Et il y a grande beauté et grand courage à ne pas caricaturer ceux qui vivent la fin des traditions comme une douleur intime.

Ensuite, il y a quarante frères dans cette histoire -il s’agit d’un conte nous dit-on- oui quarante frères comme les quarante voleurs, et cette allusion au contre oriental est proprement jubilatoire, d’autant que tous ne réagissent pas pareil.  Dans ce chapelet de (re)trouvailles, il y a le frère flic, le frère garagiste, le frère chauffeur de taxi, et l’aîné, le vrai mais pédé, donc pas « grand frère » du tout,  qui vit  dans une cave, un peu de Rimmel sur les yeux. Certains sont indifférents au combat de Slimane, d’autres ne veulent pas en entendre parler ; pour d’autres encore le combat de l’aîné est leur combat non parce que la cause serait bonne mais parce que c’est l’aîné -du moins des hétéros. Les pires sont les plus jeunes, un jeune tchatteur et un nain qui se tiennent compagnie aux abords de la gare du Nord. Ils font  d’abord les sourds mais si on les force à s’intéresser aux querelles familiales, alors ils s’apprêtent au djihad quand ce n’est pas le souhait de Slimane qui veut juste que ce mariage ne se fasse pas. On ne lutte pas contre les évidences. Il le sait comme il sait  ne pas pouvoir donner d’assurance de mariage à sa propre copine d’origine juive, qu’il aime pourtant de toutes ses forces.

Il y a aussi la famille et les amis de Dorcy, qui réagissent pareillement en refusant un mariage mixte à cette sauce («Mais ce n’est pas une africaine : elle est blanche ; j’en veux pas » s’écrie la mère qui refuse en représailles de payer le coiffeur à tresses de son fils). Et puis cette scène où Dorcy annonce la nouvelle à des potes arabes (« Mais, ses frères sont d’accord ? Tu es passé par l’imam ? » demandent-ils inquiets et incrédules à la fois, en sirotant une bière en plein Ramadam ), et cette autre où un frère de Sabrina raconte l’histoire à un de ses amis noir et musulman, sûr que ce dernier va partager ses préventions, mais, noir quoique musulman, il s’en offense. Ces scènes sont fortes, d’une drôlerie âpre et grinçante, criantes de vérité et pleines d’émotion, tout à la fois.

Et puis, il y a nous, spectateurs qui voyons Dorcy séquestré, ligoté, torturé pendant d’interminables minutes, sûrs alors que c’est un coup ignoble de la fratrie des Rebeus, avant que Djaïdani, dans un retournement de maître, nous révèle nos propres représentations. Non, il ne s’agit pas d’une nouvelle affaire du type gang des Barbares : Dorcy est acteur, c’est le tournage d’un film ! Alors, la salle tout entière fait «  Ouf ! ». Mais la salle tout entière sait ce qu’elle a imaginé.

Et cette scène qui nous condamne tous comme des pareils fait briller ce film d’un éclat singulier et durable. Salubre comme une leçon de morale qui se retourne contre nous alors qu’on s’apprêtait à la faire à autrui. Bravo Rachid, c’est très fort !

 

 

 

Commentaires

Bonjour,
Il y a une faute à corriger dans le texte sur Rengaine, on dit rester "coi" et non "quoi".
Bien cordialement.
N.

Écrit par : Nath | 18/11/2012

Merci je m'en étais avisé à la relecture mais la mise en ligne de la correction ne passait pas pour des raisons techniques qui m'échappent. C'est enfin corrigé!Merci et à bientôt pour d'autres lectures, peut-être!

Écrit par : jotorero | 23/11/2012

Les commentaires sont fermés.