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18/01/2013

"Paradis Amour" d'Ulrich Seidl

Des trisomiques en auto-tamponneuses pendant de longues minutes en séquence d’ouverture : visages en gros plans, l’image tremble un peu sous les chocs, joies tristes des fêtes foraines, humanité  et disgrâce. Une femme observe la scène ; elle veille. Tout chez elle est humanité.

Cette femme a un chez soi triste et bien tenu, sauf la chambre de sa fille, lourde adolescente pré-pubère, abandonnée sur un lit coincé entre deux murs, les pompes sur les draps, une culotte par terre, le téléphone portable entre les mains. « Fais un peu ta chambre, dit la mère sans y croire, et ta valise».

Car cette femme laisse sa fille chez sa sœur et part seule au Kenya retrouver des copines quinquagénaires comme elle, mises au rebut du marché du sentiment et du sexe en Europe, comme elle. Trop vieilles, trop grosses, pas chics et sans façon. Ces femmes sont là pour faire l’amour avec de jeunes locaux qui n’ont pas le choix.

Térésa - c’est notre femme- se laisse instruire par ses amies et commence à y croire, en dépit du cordon sanitaire qui divise la plage sur toute sa longueur, les transats en deça, les vendeurs de colifichets et les gigolos au-delà, silhouettes immobiles, fichées dans le sable comme des arbres morts, attendant leur heure – ce plan est saisissant.

Térésa est raciste, sentimentale, obstinée, courageuse, égoïste et naïve. Elle fait mine de se méfier mais suit qui lui parle, va dans des hôtels borgnes ou dormir chez l’habitant, explique sans façon aux gigolos comment il faut lui caresser les seins, leur demande « si les Africains embrassent », et leur apprend à le faire ; elle boit avec eux des bières dans des bouges, paie, pour la sœur qui a un fils malade, pour le père hospitalisé, pour le frère qui a eu un accident de moto, se rend compte que tout cela fait un peu cher, mais reste avec eux quand même. C’est si bon une caresse pour qui en est sevré. Et il est insupportable, pour nous autres spectateurs, qu’elle tarde à se réfugier à l’hôtel, pour  ne plus se faire avoir… malgré tout.

Térésa est déçue par le mensonge, alors elle règle ses comptes sans remords et sans façon mais elle s’obstine, et passe sans méfiance à un autre, et celui-là ne sera guère mieux.

Térésa cherche le sentiment, se fait dire qu’elle est belle, n’y croit pas trop mais aime l’entendre.

Térésa est grosse, très grosse. Mais elle est belle sous la moustiquaire verte qu’un de ses mecs répand sur ses chairs, avant d’aller s’asseoir sur un canapé, non loin, pour la regarder, sans mépris et sans haine, en fumant un joint.

Se fracassant sur ses mecs, ses rêves et ses appétits comme une libellule  contre une vitre, elle en vient, en une ultime résignation, à inviter dans sa chambre le jeune barman de l’hôtel, pas très aguerri encore et qui répugne à lui donner du plaisir. Elle le chasse violemment, et alors on la déteste, mais elle s’effondre aussitôt en pleurant dans son grand lit vide, et on est soudain pris de pitié.

Mais ce n’est pas fini, il y a encore la soirée anniversaire où ses amies lui offrent un jeune gogo-boy, dont ces femmes se jouent. Elle ne parvient pas à le faire bander mais peu importe, elle va traîner le lendemain matin sur le rivage, obstinée, le pas lourds, traversant le théâtre d’ombres des silhouettes des jeunes gens qui font la roue avec grâce. Cette femme, c’est Sisyphe à la plage !

Ce film fait penser, bien sûr à « Vers le Sud » de Laurent Cantet avec l’immense Charlotte Rampling. Mais  « Vers le Sud » était un film sur le tourisme sexuel des femmes et sur Haïti, avec le portrait d’un pays et des portraits de femmes, une intrigue, de la sensualité et une morale.

Là rien de tout cela, ni dénonciation du déséquilibre du monde, ni bons ni méchants, ni intrigue, ni sensualité, ni morale. Et il n’est pas même sûr que le tourisme sexuel soit son sujet.

Le réalisateur, Ulrich Seidl, est autrichien. C’est Thomas Bernhard qui ferait du cinéma. C’est cru, corrosif, sans blâme. Une grinçante dissection de l’homme, sans autre motif que le rêche plaisir de la dissection. Implacable.

Et Margaret Tiesel une actrice phénoménale : silhouette à la Bottero, chairs à la Lucian Freud, et un jeu d’une finesse incroyable, plein de joies, de mystère, de retournements, de fatigues, de beautés, de lassitudes. Il faut la voir rabrouer un imposteur dans un bar de nuit, la bière à la main, rire aux cochonneries de ses copines, sortir des billets de son sac, monter à l’arrière d’une moto, caresser de ses cheveux un corps qui ne veut pas d’elle, déganser un ruban rose noué sur le sexe du gogo-boy, la voir désirer et furieuse, la voir dormir, mais surtout, oui surtout, il faut la voir fumer une cigarette, oui, fumer, en toutes circonstances, plaisir, partage, calcul, rêverie ou consolation.

Oui, il faut voir cette actrice jouer une femme délaissée qui fume pour comprendre combien c’est si difficile d’arrêter.

 

00:45 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : parads amour

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