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23/01/2013

"Blancanieves", film espagnol, de Pablo Berger

Dur, dur de vous convaincre de courir voir un film muet, en noir et blanc, qui transborde trois contes de Grimm dans l’Andalousie du début du siècle dernier.

Plus dur encore si vous n’aimez pas les corridas de toros, quoique le noir et blanc vous épargnera le sang. Quant à Pablo Berger, il fait le reste : sa Blanche Neige est torera mais végétalienne pour avoir trop aimé un coq !!!

Fille d’un illustre torero devenu tétraplégique le jour de sa naissance et d’une mère danseuse de flamenco, morte en couches, Carmencita est élevée par sa grand-mère, tandis que son père, dont elle n’a de nouvelles que par le truchement de son apedorado (son agent), s’est remarié avec la sorcière (Maribel Verdu), infirmière cupide qui profite de la fortune et de l’infortune du veuf,  immense vamp gothique, maîtresse d’une hacienda grandiose -aussi riante que l’Escorial-, entre chasse-à-courre et scènes sado-maso avec son majordome. Jusqu’ici tout va bien. Mais hélas, au décès soudain de la merveilleuse grand-mère, la petite est conduite chez la sorcière, privée de tout contact avec son père et traitée comme une Cendrillon. Notre Cosette s’attache à un coq, parvient tout de même à embrasser son père, échappe à une tentative de meurtre avant que six nains ne la sauvent des eaux. Ce sont les « enanos toreros », qui font le spectacle de ville en ville en traversant le pays en roulotte jusqu’à Séville, où Carmen, devenue elle-même torera, triomphera du toro avant de croquer la pomme. Nos six nains et l’apoderado entretiendront son souvenir en livrant son corps aux spectaculaires curiosités de foire, et tout finira comme la Belle au Bois dormant, en plus triste.

Eh bien, ce conte de foire, entre cauchemar et merveilles, est exaltant comme un songe régressif  et foetal, doux et cruel. Un culot de situations, de personnages et de mise en scène, étincelant et baroque, qui  nous rappelle Almodovar : la séquence où la sorcière sado-maso se fait portraiturer, un lévrier en laisse à ses pieds, avant que cette vanité ne change de motif ;  le mort que l’on a revêtu de son habit de lumières avant de l’exposer, assis sur un canapé, pour l’ultime photo  où l’on pose à ses côtés (et chacun fait patiemment la queue pour le cliché) ; la robe de communion solennelle de la petite fille qu’un geste dans un baquet de teinture suffira à transformer en vêtement de deuil ; les nains qui sont tous formidables, il y a le nain travelo, genre after de fin de feria, faux cils et mantille, le cœur en bandoulière ; le nain bogoss, évidemment amoureux de notre Camencita ; quant à Grincheux c’est ici un criminel ; le corps de la torera, les bras en croix, que la foule transporte à travers la « Collosal » de Sevilla, comme elle l’a fait, en vrai, pour le torero Paquirri à la Maestranza ; les tientas de village, en une scène à la Zuloaga, les édiles au balcon qui ne se dérident que lorsque la blessure survient ; les bouilles des paysans ; la fille qui joue avec son père en fauteuil roulant et c’est « Tournez-manège » ; le coq partout, toujours, jusqu’au ragoût fatal ; et la fin, splendide, entre artifice de foire et miracle de la statue qui pleure.

La bande-son fait le reste : basculements symphoniques dans la tradition des films muets, palmitas, flamenco, sevillanas, burlerias, et quelquefois de saisissants silences.

C’est à la fois Vélasquez et « Le plus grand cirque du monde » ; la Strada et Victor Hugo ; « A las cinco de la tarde » et Tarantino. Emphatique et acide. Populaire et sophistiqué. Un rêve et un cauchemar d’Espagne où la mort est partout, avec ses séductions et ses drames, mais toujours familière, transgressée et cérémonieuse. Sous la fable, ce film est celui d’un deuil sans fin, mais un deuil fêté comme une Epiphanie.  

Au réveil, on ne se souvient jamais si on a rêvé en couleurs ou en noir et blanc. Là, c'est pareil.

 

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