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15/02/2013

Israel Galvan au Théâtre de la Ville ou Rabbi Jacob à Auschwitz

Israel Galvan est un danseur flamenco et un affranchi, l’héritier d’un genre et un mutant. Loin des tablaos, un explorateur de terres nouvelles. Barbu, le visage pâle, la peau sur les os, l’épaule qui tombe. Un physique à la Nanni Moretti. Rien qui flatte l’espagnolade. Mais que la musique s’en mêle, ou le canto jondo, alors ce corps de janséniste se bande, sec et incisif, tendu comme une lame et devient trou noir d’énergie pure.

Sans fioritures, tout en tension et contention. Mouvements vifs et précis comme blessures à l’arme blanche. Et quand il danse torse nu, Glavan est comme l’autopsie d’un corps. L’impression qu’à le toucher, on  prendrait le jus, ou qu’on demeurerait pétrifié. Au moins par contraste.

Mais que cet artiste immense ait eu l’idée d’un spectacle sur la déportation et l’extermination des Gitans par les nazis ( « Lo Real » au Théâtre de la Ville ces jours-ci) nous pétrifie pour d’autres motifs.

Palmitas  et  zapateo  ne font pas bon ménage avec « Nuit et brouillard » et quand on entend dans la salle les premiers « olés » du public au spectacle d’un corps de supplicié, d’une femme qui se traîne au sol, d’une victime menottée ou amputée, ce n’est plus supportable !

Les coplas le sont moins encore et on ne danse pas la burleria entre barbelés, fût-ce sur une copla dont les paroles,  complaisamment traduites, nous instruisent qu’on « ne voulait pas prendre le train pour l’Allemagne » !

Alors, rien n’y fait, ni le piano éventré dans lequel Galvan se réfugie, ni les mouvements de rails que l’on fait glisser sur la scène pour qu’ils grincent insupportablement, ni la guitare – le guitariste est pourtant superbe-, ni la grosse gitane qui joue avec ses mains qui paraissent compter chacune dix doigts  –et cette scène, ailleurs, serait réjouissante-, ni les cantaores géniaux- Tomas de Perrate et David Lagos-, ni le pianiste qui égrène des notes crispantes – du genre « tout n’était pas si heureux dans les camps »-, ni la projection sur un écran en avant-scène d’un film néo nazi sur le flamenquisme. Rien, rien ne surnage. Rien n’émeut. Tout est massacre. De l’intelligence et du souvenir des morts. De la joie et de la passion. De la révolte et de la tragédie.

Galvan, sans doute conscient de cet « impossible à danser » dont le programme distribué à l’entrée se prévaut comme d’un pari impossible à tenir tout en nous l’offrant, fait savoir « que les gitans continuaient à plaisanter, à chanter, à faire l’amour […] La «  forme de vie » qu’ils incarnent continue à être une source vitale ; ils ont toujours la force de nous regarder face à face ».

C’est sans doute ce qui explique les saynètes drolatiques (coupures de publicité des années 40 et 50 en Espagne par exemple) dont il croit devoir saucissonner la tragédie qu’il met en scène. Mais quel goût et quelle connerie ! Rabbi Jacob n’entreprend pas sa danse hassidique à Auschwitz !

Cet insupportable naufrage ne confirme pas seulement l’irreprésentabilité des camps nazis et de l’extermination. C’est aussi le naufrage de l’idée que Galvan se fait du flamenco- révérence gardée, bien sûr.

Le flamenco n’est jamais représentation, jamais. Il est expressivité, image. Projection du dedans et non mime du dehors. Il est le cri et non la blessure, la révolte et non l’injustice, le désir et non le baiser, la joie et non la fête. Et c’est le cri, la révolte, le désir et la joie qui nous disent le reste. Le flamenco c’est l’envers d’une peau retournée ; ce n’est pas un tatouage.

Voilà pourquoi le projet de représentation des camps nazis de gitans, de leur supplice et de l’extermination est tout sauf flamenco, et ce « Lo Real » servi par Galvan d’une révoltante bêtise.

Le Théâtre de la Ville a idolâtré ce danseur électrique qui est tombé foudroyé à mes pieds, sans que j’esquisse un geste pour le relever, tant j’étais sûr que les esprits et les mânes du peuple gitan me suppliaient de n’en rien faire.

 

08/02/2013

Le Trio Joubran à l'Olympia

Trois Palestiniens, nés à Nazareth, qui sont frères et les héritiers de plusieurs générations de joueurs de oud. Un sacré air de famille  ces trois là : gueules de dieux hittites et silhouettes fiévreuses à la Greco. Des profils tout en ondulations puissantes, bouche carnassière, teint pale et poil de jais. Pantalon noir, mocassins chics, chemise blanche, une jambe en équerre sur l’autre pour y poser leur instrument de bois luisant incrusté de nacre ou d’ivoire, au manche cassé, le ventre rond contre soi. Samir, Wissam et Adnar plus deux percussionnistes.

Trois toiles derrière eux où se projettent leur ombre, des images ou, quelquefois, des vers du poète palestinien Mahmoud Darwich.

C’est tout. Le trio se met à jouer comme on fait une longue prière, comme Oum Kalthoum chantait, sans pose ni repos. Des variations de cordes pincées comme un opéra sans fin. Ca commence et cela ne s’arrête plus. Le motif est répété, une phrase faite d’attente et de silences, suspendue, obstinée, résistante comme des pas recommencés à l’infini dans le désert mais attentive au rien qui peut surgir. Le maqâm élargit l’horizon et l’embrasse ; on pourrait être perdu, on se sent  nourri. Vaste et sans limite. Enivré de solitude mais sûr que Dieu existe. Et, soudain, alors que tout paraissait si accompli, on sent l’air qui se froisse, une ride dans le ciel, un battement d’aile qui annonce un mouvement inattendu de notes qui surgissent, font masse et s'entrechoquent. C’est une bataille agitée de djins qui luttent contre une tempête de sable. On ne sait d’où viennent les djins et quelle est la direction du vent mais les djins sont exaltés et le vent féroce. Alors, cette tourmente nous aimante et ce fracas de ciel contre terre devient forge d'émotions qui s'embrasent et se consument en un mirage d'incandescences.

Voilà les ouds qui s’exclament, s’interpellent et se répondent. Les frères se regardent tour à tour par de secs coups de tête et leur regard paraît se poser de l’un à l’autre pour n’habiter qu’un visage à la fois. La musique aussi paraît ne faire qu’un et fuir d’un luth à un autre  comme l’oiseau de branche en branche. C’est Samir qui la tient tout entière dans ses doigts, mais la voilà qui s’échappe pour rejoindre Wissam, y reste un temps et, volage, se réfugie chez Adnan qui la capture, s’en joue puis la remet à son aîné.

Cette musique qui circule et qui nous enveloppe, lointaine et pénétrante, est un bain de poésie pure. Et ces frères aux doigts de fées des sorciers et des mages.

Samir fera, de sa belle voix grave, reprendre à  la salle une chanson en arabe. Peut-être du Fairouz, ça y ressemble. Le chant est doux, la chanson manifestement d’amour, un peu triste. La salle reprend en cœur, heureuse et émue comme au mariage d’un fils.

Tout l’Olympia était sous le charme serein et puissant de ces trois frères là, et pour tous les autres, il y avait, à la fin, un drapeau de la Palestine déployé au premier balcon.

Je suis sorti de cette soirée, comme on quitte le désert, envoûté et mélancolique.

« Je suis le voyageur et le chemin » Mahmoud Darwich