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04/03/2013

"La beauté m'assassine" de Michelle Tourneur, Fayard

Florentine,  jeune orpheline recueillie par un curé et sa sœur, a grandi dans un presbytère normand, entre  livres d’heures, cartomancie et exorcisme. Adoptée par un oncle, qui tient boutique de tissus de luxe, galerie d’Orléans au Palais Royal, elle arrive à Paris où l’on fait son éducation. C’est, en France, la Monarchie de Juillet. Une passion inavouée va conduire notre héroïne à renoncer à sa condition pour devenir servante dans l’atelier du peintre Delacroix, où elle brique, récure, reprise et observe. Ni le peintre ni le lecteur ne comprennent pourquoi ; ils le découvriront à la fin.

Le Paris d’avant Haussmann, le romantisme et Delacroix, voilà qui a de quoi nourrir un récit. Las, une malédiction littéraire paraît retenir les romanciers lorsqu’ils évoquent un peintre. Le style y est souvent léché, mais le ton fréquemment retenu, révérencieux et conventionnel, comme si l’écriture se gardait de la couleur. Vous souvenez-vous de « La jeune fille à la perle » de Tracy Chevalier. Il s’agissait alors de Vermeer. Un joli livre, bien ficelé, agréable mais évaporé aussitôt que lu.

Michelle Tourneur ne comble pas mieux nos attentes.

La phrase est fluide mais le style plus à l’évocation qu’à l’immersion : le Paris d’alors se résume à quelques adresses tout juste citées, à des flaques de boue dans les rues et à un ou deux galetas. Quelle frustration ! Soyons juste, les chiffons lui vont mieux, et le plus réussi du roman est encore la boutique de tissus du Palais Royal et son « cabinet aux émois », où les clientes de prestige font leurs essayages,  un boudoir tapissé de miroirs afin qu’emportées par leurs reflets elles ne songent plus à la dépense.

L’atelier de Delacroix quai Voltaire est bien rendu, et le peintre lui-même bien campé : « Bel homme, traits de prince, cheveux noirs bouffants et des yeux de félin aux aguets ». On y croise Adolphe Thiers, protecteur du peintre depuis le premier jour et désormais ministre, Ingres, arrogant et féroce, George Sand, bientôt l’amie de Nohant,  l’éditeur Buloz, bougon en affaires mais qui fait lien, La Malibran, Victor Hugo, Théophile Gautier, et tant d’autres. On y dit l’attente des salons, l’autorité des jurys, la concurrence quelquefois haineuse entre artistes, les persiflages et les médisances, mais aussi les peintres devant leur chevalet s’inspirant des maîtres anciens du Louvre, ou allant à pas précipités vers une de leurs œuvres, sûrs qu’ils y trouveront le secret du rendu qu’ils recherchent.

On reconstitue, trop rarement hélas, quelques commentaires d’artistes comme celui-ci, prêté à Eugène Delacroix sur Ingres, son aîné, le chantre du néo-classicisme : « L’Orient, il ne connaît pas. Ses odalisques sont posées sur leur couche comme des sucreries dans une boutique de confiseur. Elles n’ont pas respiré le jasmin dans les cours […] S’il avait pris une fois un bain de vapeur sur une terrasse brûlante, il saurait que là, les lignes remuent, qu’elles se tordent, qu’il n’y a plus de lois du dessin, plus que de la vie, la vie pénétrante. L’Orient, c’est ça… L’Orient n’accueillera jamais le père Ingres ».

Cette phrase est sublime : est-elle de l’auteur ou extraite du journal de Delacroix ? Et que ce peintre, certes controversé, mais à la mise impeccable, homme de salon se gardant de politique, artiste officiel en dépit des sarcasmes, passant de commande publique en commande d’Eglise sous la Monarchie de Juillet et le Second Empire -Palais Bourbon, Palais du Luxembourg, Hôtel de Ville, Galerie Apollon du Louvre, églises en veux-tu en voilà- orientaliste supérieur mais ne bravant l’exotisme qu’en mission officielle conduite par le comte de Mornay mandaté par Louis-Philippe - d’où il ramènera ses si belles aquarelles que l’Institut du Monde Arabe nous a offertes il y a quelques années-, que cet homme là, si soutenu par les puissants si ce n’est reconnu par ses confrères, ait pu  évoquer des terrasses brûlantes et des corps qui se tordent, donne la mesure de ce que l’on était impatient de lire sous la plume d’un écrivain.

Mais tout ceci, qui est bel et bon, nous est donné, hélas,  avec grande parcimonie. Et quasiment plus du tout dans la deuxième moitié du roman où Florentine prend toute la place, trop de place pour ce qu’il y a à dire d’elle. Comme si Delacroix n’était que prétexte à une intrigue dont il ne serait que l’accessoire ou le décor. Et hélas, le dénouement va nous le confirmer.

Alors, si le récit est charmant,  Florentine ravissante, son oncle Hyacinthe attachant, le couple de presbytériens, frère et sœur réunis, poignants, le précepteur de Leps sensible, tous ces personnages-là nous frustrent de la présence du peintre.

C’est d’autant plus regrettable que Michèle Tourneur ne manque pas de talent. Elle  brosse de très belles scènes où Delacroix prépare ses couleurs, sa toile et ses vernis (« cire fondue en pommade, vernis copal »). Elle évoque avec brio un tableau d’un trait (ainsi des « Femmes d’Alger dans leur appartement » : «C’est un monde féminin, délicat et mystérieux […] A un détail près. Il y a une cloison invisible entre nous et cette chambre de femmes ») ou plus longuement un autre, avec soudain une sensualité exaltée, mais c’est alors de « Sardanapale » qu’il s’agit ! Enfin, elle parsème joliment son récit de tous les tons de couleurs du vocabulaire : violet tendre, rouge cerise, bruns terreux,  carmin, gris plombé, violet sourd, blanc ciré de porcelaine, rouge vineux, vert fleur d’or, rouge Venise, bleu de Prusse, ou ce merveilleux « ton de loutre sortant de l’eau ».

En définitive, ce joli livre à demi envoûtant n’est qu’à moitié réussi, Delacroix n’y étant qu’apparence.

Alors, il faut se précipiter au Louvre voir le « Dante et Virgile aux Enfers » peint à 24 ans, « Massacre de Scio » à 26, « La Mort de Sardanapale » à 28,  « La liberté guidant le peuple » -désormais au Louvre/Lens- à 32, les « Femmes d’Alger »  à peine plus tard. En profiter pour regarder les Géricault, mort à 30 ans et qui fut son bon camarade, redécouvrir Gérard chez lequel il fit ses armes et le baron Gros qui l’a longtemps soutenu avant de l’abandonner, mais on pardonnera tout à ce dernier pour son « Bonaparte et les pestiférés de Jaffa».

Et lire, lire surtout, le bref mais truculent « Delacroix » d’Alexandre Dumas, une causerie donnée par cet immense conteur en hommage au peintre, un an après sa mort, republiée dans la petite mais précieuse collection de poche « Le Petit Mercure », pour gens pressés ou qui lisent dans le métro, au Mercure de France (4 euros et quelques).

 

 

 

01:08 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : delacroix

Commentaires

Bonjour,
Je me permets de réagir à votre billet, que je trouve injuste car il déplace le propos littéraire de Michelle Tourneur. Il ne s'agit d'un "biopic" ou d'une biographie inventée de Delacroix, le peintre n'est pas le centre du roman, et s'il disparaît en effet vers la fin c'est que la dynamique du livre le demande. Il y a deux mondes dans "La Beauté m'assassine", rive gauche et rive droite, le monde de l'art et la bourgeoisie marchande. Si l'atelier du peintre focalise d'abord le regard, vous ne dites rien du Lampas bleu, qui devient l'espace où se joue la fin du livre. Quant à l'écriture de l'auteure - qui n'a rien de conventionnel et de léché, elle rend leur profondeur à des personnages singuliers et puissamment décrits, jamais convenus : Emilienne, la sœur du curé, Elise la blanchisseuse. La réflexion sur la création et la volonté sert aussi d'armature à un livre qui revisite nos représentations du romantisme, il en restitue l'énergie. Bref, je rencontre souvent des livres médiocres, mièvres, joliment décevants, mais celui-là ne fait pas partie de cette catégorie. Il y a en effet une retenue dans l'écriture, je n'y vois pas un défaut au contraire, elle retient le texte au bord du gouffre des conventions. Il y a de l'inattendu, de la poésie jaillissante, du singulier au détour des phrases, de l'emportement et de la précision, de la naïveté et de la fraîcheur, toutes choses où se reflète l'étrange personnage de Florentine sur lequel, contrairement à ce que suggérez, il y a beaucoup à dire.

Écrit par : Maurel Danielle | 09/03/2013

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