Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

10/04/2013

"La Ronde de Nuit" La Cartoucherie de Vincennes, troupe afghane

Retour à la Cartoucherie, vingt ans après. Il y a vingt ans, la Cartoucherie c’était normal ; un festival d’Avignon en réduction, un peu moins ouvert aux quatre vents peut-être, plus parisien en dépit du débraillé, un brin hautain, sûr de son fait.

En 2013, c’est une commotion, un transbordement, la redécouverte d’une planète oubliée, un théâtre d’humanité(s).

Près des hangars, sous des guirlandes de lampions entre les arbres, quelques préfabriqués  dans les immenses cours sont comme des roulottes de romanichels ; il n’y manque que du linge étendu. A l’intérieur, une dame africaine  assise derrière son tonneau vend ses boissons au gingembre ; on fait dinette autour de larges tables de bois ; des fresques sur les murs aux tons chauds reproduisent de vieilles affiches de spectacles, des bouddhas en méditation ou les aventures de Jules Vernes.  C’est vaste et étonnant comme une Sixtine des peuples du monde  où l’on se sent d’emblée chez soi. Et tout sauf un  « public ».

La Cartoucherie, c’est aussi l’unité de lieu de la pièce. Une bonne femme résolue conduit le nouveau gardien de nuit du théâtre sur son lieu de travail, fait à pas pressés le tour du propriétaire sans s’aviser que l’homme, intimidé, ne la suit pas, évoque sur le ton de qui est accoutumé à donner des ordres les costumes, la cuisine et la bibliothèque des savoirs du monde, indifférente qu’on l’écoute : ce qui est dit est dit ! Elle lui explique aussi qu’une gogo girl vient dormir ici après son service, qu’un sdf a l’habitude d’y prendre sa douche et qu’il convient de le laisser entrer s’il n’est pas saoul et qu’une pute du bois de Vincennes vient quelquefois demander des piles pour sa lampe torche et qu’on consent à la dépanner. Elle part comme elle est venue, se retourne pour demander à l’embauché s’il a ses papiers, il les cherche, ce réflexe lui suffit. Elle s’en va, laissant cet homme seul. Tant de sourde autorité.. c’est bien ça, c’est bien Elle !

Cet homme est un Afghan, rejoint dans la nuit par un compatriote qui l’a suivi et qu’il se résout à héberger pour une dernière nuit avant son départ pour Kaboul, puis par une foule d’autres, baluchon sous le bras, qui s’invitent dans ce refuge.

La Ronde de Nuit, c’est le fracas dans cette nuit sans étoile de ces Afghans inégaux  : celui qui a un travail, son pote qui a un passeport français et peut aller au pays assuré de son retour et les sans papiers qui étendent des couvertures au sol en défaisant leur paquetage, heureux de dormir au chaud. Un fracas de ces Afghans avec l’Occident : la liberté de la gogo danseuse, l’exclusion du sdf, l’exploitation et le sexe avec la prostituée du Bois, la routine plutôt bienveillante du flic qui fait sa ronde du mardi. Fracas d’une puissance inouïe quand, à la faveur d’une connexion à Skype, l’épouse et les parents qui dialoguent avec notre homme voient apparaître à l’écran depuis Kaboul les épaules dénudées de la danseuse ou l’allure de la pute du Bois – merveilleuse idée de mise en scène, réglée au millimètre, d’un effet désopilant encore mis en abîme par le choix d’un acteur (Afghan bien sûr) pour jouer la mère, foulard sur la tête comme les Vamps de la télé !

Mais le fracas c’est aussi celui de ses hommes et de ses femmes – il y a trois femmes parmi les sans papiers qui se griment  en hommes pour survivre- avec leurs rêves, leurs cauchemars, les épreuves traversées avant d’échouer ici, chaque fois évoqués sans peser et sans effet de répétition, à travers une dizaine de saynètes poignantes.

On voit ces solitudes héroïques et les corps qui quelquefois se frôlent. Celui qui pose tendrement la tête sur les genoux de son frère, et cette présence est une illusion de la nuit. Le misogyne qui, par peur des femmes présentes, dort la tête enfouie sous les couvertures. Cet autre qui pense que le pistolet du flic français n’est  pas dangereux car « ici, les pistolets sont démocratiques ». L’exilé venu en France parce que c’est le pays de la Révolution, il n’en sait pas beaucoup plus mais sait le nom de Delacroix et que la liberté est une femme à la poitrine nue. Celui qui prie tout le temps. Celui qui écrit à son frère, sortant de prison, en Allemagne et qu’il supplie de boire une bière à sa santé pour conjurer le salafisme. Ce dernier qui demande conseil à la prostituée pour son dossier de réfugié et se voit suggérer de se faire passer pour un dessinateur de nus ; venant de Kaboul, cela devrait marcher !

On rit, on est ému aux larmes.

En moins de deux heures, une mise en scène d’une intelligence sensible a fait de ces hommes dont le début de la pièce nous offrait les visages agglutinés à la fenêtre, lorsqu’ils quémandaient le gîte, vague indistincte de migrants qui allait compromettre le nouveau job de notre gardien, autant de personnages singuliers, émouvants, courageux, drôles, certes pas sans préjugés mais pas beaucoup plus graves que les nôtres.

Ils doivent repartir à l’aube avant le premier métro. On voit alors poindre le jour et ces hommes replier leurs couvertures, refaire leur paquetage, saluer leurs hôtes d’une nuit et s’en aller, le baluchon sous le bras.

Cette scène de gestes lents, appliqués et silencieux est bouleversante. Mais elle n’est pas tout à fait la dernière…

Oui, il faut courir à la Cartoucherie voir ce spectacle d’Afghans qui nous tendent, avec délicatesse, le miroir de nos idées reçues.

La troupe est formidable et le spectacle en Français