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02/07/2013

Rituel pour une métamorphose, Comédie-Française

Enfin, un auteur arabe au Français ! Murielle Mayette est en progrès qui n’avait pas trouvé dans sa troupe ou ailleurs, il y a quelques années,  un comédien d’origine pour jouer un personnage d’Arabe dans une pièce de Koltès qui avait pourtant toujours exigé, de son vivant, que tel soit le cas.

L’auteur, c’est le syrien Saadallah Wannous, né dans les années 40, mort à la fin des années 90, immensément connu, paraît-il, dans le monde arabe et qui s’était frotté un temps au théâtre français et, dit-on, à Jean Genet, j’imagine dans les années 70.

Rituel pour une métamorphose est sa dernière pièce.

Nous sommes dans les années 60 du siècle (avant) dernier, à Damas quand l’empire ottoman craquèle et se lézarde. Sous la tutelle nonchalante du gouverneur, le mufti et le prévôt des marchands se disputent l’influence. Le premier fait arrêter le second en le surprenant à moitié nu, une courtisane à califourchon sur le dos. Mais la pression des marchands, soucieux d’éviter le scandale, est telle qu’on parvient à un arrangement : on fera croire que le prévôt se débauchait avec sa propre épouse. Le chef de la police est au désespoir qui croyait servir le mufti ; devenu un témoin gênant, on le fait  arrêter et on le torture en le suspendant à des cordes comme à Abou Graïb. La femme du prévôt accepte d’être la monnaie d’échange d’un tel subterfuge qui rendra sa respectabilité à son époux, mais à une condition : qu’il la répudie afin qu’elle puisse à son tour devenir courtisane. Tope là ! A  compter de cet instant, tout part en vrille. Le prévôt se fait soufi, le mufti s’éprend de la belle à s’en rendre fou, le gouverneur la baise, deux hommes du petit peuple se font l’amour, un marchand abandonne son  fauteuil roulant pour violer un travelo. C’en est trop ! On se reprend en lançant une fatwa contre la Femen, et son jeune frère se trouve contraint au crime d’honneur dans des froissements de drapeaux salafistes dont il recouvre le visage d’Almâssa. Elle, elle a attendu le sacrifice en s’écriant : « Je suis un conte, une obsession, un désir, une tentation, et on ne fait pas taire un conte ».

Suleyman Al-Bassam, 31 ans, né au Koweit, est le metteur en scène(s) de ce conte aux pullulations shakespeariennes, de personnages, de situations, de propos.

Le propos ? Chacun y voit une dénonciation politique de la sclérose des sociétés arabes  annonciatrice des printemps qui vont suivre. Et en effet, le metteur en scène associe tous les grands personnages à des jouets de gosse, petit velo ici, cheval à roulettes là : tout est dit !

La critique de l’hypocrisie sociale, surtout en matière de mœurs, est manifeste : cri de liberté d’Almâssa qui ne veut être « la propriété et propriétaire de personne »,  dénonciation en face- à- face des turpitudes de son père, violeur d’adolescentes : « Je veux rompre ces cordes qui s’incrustent dans ma chair et paralysent mon corps, cordes tressées dans la peur, la pudeur, la chasteté, la souillure et les tabous. Je rêve de devenir transparente comme le verre. Mon apparence, c’est ma vérité et ma vérité, c’est mon apparence. »

Mais la pièce me paraît plus ambiguë et plus dense qu’une ode occidentalisée à la libération des moeurs d’où surgiraient la démocratie, le bonheur et l’équilibre.

Car la métamorphose de la femme du prévôt en pute de luxe, si elle provoque les personnages à la faute, n’est pas sans tourments.

Un des homos et qui l’était avant la métamorphose, criant son amour à la face de son compagnon interdit (qui lui répondait gentiment « Entre des hommes, il peut y avoir du sexe, mais de l’amour, ça ne se peut pas ! »), se présente, après la métamorphose, en burqa à son amant qui s’en trouve tout autant affligé.

Le courtisan travesti, qui l’était avant la métamorphose, voit son corps se recouvrir de taches vertes après la métamorphose, comme une maladie qui gagnerait.

Les pétales de l’arbre en fleurs, suspendu, renversé au plafond, tombent délicatement comme dans un kabuki japonais avant la métamorphose, mais l’arbre est un arbre mort après la métamorphose, avant il est vrai de refleurir au sacrifice final, comme si transparence et délicatesse ne faisaient pas si bon ménage.

Tente–t-on de nous dire qu’il faut préférer des Femen un peu vêtues?

Ces dissonances, ces fissures du discours, ces contes qui se retournent, nous laissent vaguement intranquilles et font songer à du Genet et à du Koltès qui tendent toujours des miroirs déformants à nos idées reçues et cultivent davantage la subversion du désir qu’ils ne croient aux déclarations des droits de l’homme.

Cette diffraction du propos est tout sauf un tract, elle est la complexité du monde et, qu’Edwad Said me pardonne, elle a quelque chose de très oriental (Genet et Koltes n’aimaient-ils pas les garçons de l’autre rive ?).

Une scène grouillante comme un coin de rue du Caire est extraordinaire : on y voit un bras de fer entre les deux homos au premier plan où c’est le plus aimant qui gagne par abandon pendant  que le prévôt libéré discute avec les marchands qui l’ont sauvé pour rien, et que  deux hommes indifférents jouent  aux dés non loin tandis qu’une courtisane minaude devant sa maison close.

La mise en scène est critiquée pour des raisons qui m’échappent tant elle est belle et intelligente, d’une grande sensualité et dépourvue de jugement moral à l’égard des personnages, plus déchirés que ridicules face à la liberté revendiquée d’Almâssa (et au fond, la salle ne rit qu’à la vue du prévôt, au début, se débauchant dans un bordel, c’est-à-dire à notre ordinaire….). Idée renversante de faire jouer plusieurs personnages par un seul acteur, ainsi Denis Podalydés en prévôt et en père d’Almâssa, c'est-à-dire en sufi et en salaud.

Les tableaux sont scandés par des coups d’escopettes, servis par un décor et des costumes somptueux ; on songe  ici aux « Femmes d’Alger » de Delacroix, là (le mufti  délirant d’amour allongé presque nu parmi les siens ) à «La Mort de Sardanapale ». Les murs chauds en style arabo-andalou se couvrent peu à peu de sourates étincelantes et fragiles comme les illuminations de la Tour Eiffel aux heures de la nuit, puis se disloquent en un espace nu à la Bob Wilson où notre héroïne, après avoir couché avec les trois puissances (le prévôt : son ex, le mufti et le gouverneur ; en avait-elle envie ? ) attend son heure en courte robe en lamé, juchée sur le plot du sacrifice.

Et la lumière nous dit le reste que les critiques de Suleyman Al-Bassam ne veulent pas voir : elle fait aux hommes des chairs cruelles à la Caravage ou à la Ribera mais sur leur tête des turbans merveilleux à la Rembrandt.

Le plus beau spectacle au Français depuis le Peer Gynt d’Eric Ruf.

 

 

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