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19/07/2013

"Par les villages" de Peter Handke, Stanislas Nordey,Festival d'Avignon

L’aîné d’une fratrie, que ses études ont conduit à la ville, retourne au pays natal, affronter son frère, Hans, ouvrier travaillant de chantiers en chantiers dans la vallée, et sa sœur, Sophie, employée  dans une boutique mais qui rêve de monter son affaire. Pour cela, il faudrait que l’aîné, Grégor, renonce à sa part d’héritage et que la maison familiale puisse être hypothéquée. Il y a là encore l’intendante du chantier,  mémoire de la vallée, et la vieille femme, toutes deux témoins du temps passé. Il y a enfin, Nova, qui n’est ni de la famille ni de la vallée, mystérieuse et pacificatrice. Et un enfant qui ne dit rien.

« Par les villages », n’est pas une pièce de théâtre, ou alors à peine ; c’est un long poème dramatique fait de monologues juxtaposés, sans intrigue et à peine symphonique. Des voix qui s’élèvent les unes après les autres pour dire la famille, la condition ouvrière, le monde et les paysages qui changent.

La famille : les liens du sang et leurs déchirements, les dissonances des souvenirs d’enfance, la révolte impuissante de ceux qui sont restés, l’orgueil comme seul remède, la distance que l’on fait payer à celui qui est parti, disqualifié aux yeux des autres («Malheur à toi si tu oses décider qui nous sommes ! Un mot d’interprétation – la fête est finie »), le sentiment immunisé (« Au pays on désapprend la compassion »), l’illusion d’être d'ici ou d’ailleurs ( « Retourne chez toi à l’étranger. Il n’y a que là-bas que tu es ici »), mais aussi la nécessité vitale, l’injonction impossible d’être plus grand que soi, à la ville comme dans la vallée (« Cherche toi un pays plus grand. Pour un être humain, il faut un grand pays et l’abandon » ; « Toi, abîme qui augmentes la vie, où es-tu ? »).

La condition ouvrière : ses révoltes  (« On nous donne des primes d’éloignement, de danger, de saleté et l’hiver on tue le cochon »), ses vanités «  Seuls nous les blessés, entendons la beauté et voyons l’immensité. Eux, ils sont sans énigme, les morts sonores ») et malgré tout ses résiliences à l’œuvre  (« Quand pourrais-je souhaiter au lieu de vouloir vaincre »).

La modernité qui brise les liens, difracte les parcours, gâche les paysages, ensevelit les villages («  N’avez- vous pas remarqué que votre chemin de crête est devenu « sentier d’initiative forestière » pour nos vacanciers, où chaque espèce d’arbres est munie d’une plaque avec son nom ? » ; « Là où il y avait le milieu, on a mis une plaque « Centre Village » ; « Jadis on nous expliquait que les cloches ne marquent pas le temps mais rappellent l’éternité [ …] Les chiens courent dans les églises et boivent dans les bénitiers » ; «  Il n’y a plus qu’un seul grand champ planté de fourrage pour le bétail qu’on n’appelle plus du maïs mais du nom des tours dans lequel on le fait sécher »). La modernité qui  élève des murailles entre des frères et sœurs.

Le texte est d’une densité poétique qui laisse intranquilles chacun des personnages et pourquoi le nier le spectateur. Texte à lire absolument avant d’aller voir le spectacle si on veut en saisir les émotions, les tremblements, les doutes, et éviter les quiproqos en prenant plus justement la mesure des dissonances qui le traversent.

Sans doute sensible au signifié possible auquel n’échappe pas le poète (le pessimisme et le propos réactionnaire des anti-modernes), Peter Handke, toujours un peu équivoque, a pris soin de conclure cette longue pièce par un monologue moins hostile au temps, dit par Nova qui n’est ni du village ni de la famille. C’est une longue injonction à vivre son temps, aux échos étonnamment contemporains (« Ne vous réveillez pas les uns les autres en aboyant comme des chiens. Vous n’êtes pas des barbares, et aucun d’entre vous n’est coupable ; dans vos crises de désespoir vous avez peut-être constaté que vous n’êtes pas du tout désespérés [..] ne jouez donc pas les solitaires intempestifs […] jouez le jeu- mais qu’il ait de l’âme »). Le sermon est salubre mais n’évite pas le gnangnan consubstantiel au genre, à la Khalid Gilbran ou à la Saint Ex.

Voilà le texte. D’une grande beauté, exigeant, inégal, aux austérités fluorescentes.

Cette austérité et cette fluorescence, la mise en scène de Stanislas Nordey et de Claire Contasseau les sert avec une intelligence lumineuse dans la nuit de la cour d'Honneur.

Stanilas Nordey est en outre un Hans (le frère prolo) véritablement incandescent dont le corps, le jeu, la diction sont bouleversants, comme le sont encore les actrices qui disent l’intendante (gouailleuse, phénomène de la nature, excellente) et la vieille femme (dans un registre de sagesse désabusée mais assumée).

La sœur, Sophie, est Emmanuelle Béart, tout en simplicité, en humilité, déterminée et fragile comme le personnage de la pièce, un halo blond- merveilleux et moderne- à l’avant- scène. Ce rôle, certes à contre emploi, d’employée qui rêve d’un salon de coiffure la magnifie. On songe à Adjani dans « L’Eté meutrier ».

Laurent Sauvage, l’aîné, le citadin, est plus périphérique. C’est certes la place que lui assigne la mise en scène, mais sa diction de sermon de messe du dimanche, pédagogique, aux syllabes détachées et interrogative en fin de phrase, est monotone comme dans les églises et dessert un peu le texte.

Il y a aussi les trois ouvriers, les potes de Hans, parfaits.

Il y a enfin, ce monologue de 45 minutes de Jeanne Balibar qui clôt la pièce, l’actrice à l’avant-scène, les mains dans les poches de son jean, qui dit ce texte si long, si difficile, si gnangnan par moments, les autres acteurs sur scène, assis sur une pierre ou debout non loin, l’écoutant sans broncher, pendant que le faisceau de lumière s’élargit peu à peu, pour finir d’embrasser la scène tout entière, et à Avignon, Dieu sait..

Ces trois quarts d’heure de mots qui échappent de sa bouche comme bulles de savon, qui éclatent en plein air parmi les martinets,  qui  sont comme étoiles filantes dans la nuit, cette diction affectée, sophistiquée, si terriblement 7ème arrondissement de Paris, cette silhouette battue par le vent, un peu penchée à l’oblique vers les spectateurs, ces mains dans les poches, ces mots tout seuls, tous nus, que les autres écoutent tendus comme à la vue d’un funambule, ces mots dont aucun ne bronche ou ne piétine, dont aucun n’est altéré, ces mots qui sont dans la nuit comme autant de ballons d'enfants, une multitude, soudain lâchés et libres sans qu’on songe jamais qu’ils aient été dits par quiconque, ces mots qui font oublier aussitôt la comédienne qui les a appris et les prononce avec une telle souveraineté, sont le plus exaltant moment de théâtre que j’aie jamais vécu.

Quand ils cessent, Jeanne Balibar quitte la scène. Garder le silence à cet instant, ne pas applaudir la prouesse, l’immensité du talent, la densité de l’émotion que cette comédienne et ses metteurs en scène nous ont offerte m’a infiniment frustré.

Le souvenir de ce spectacle je vous l’assure sans aucune forme de forfanterie ou de snobisme, m’a procuré deux jours de pur bonheur, comme si j’en étais sorti grandi, réconcilié, plus pur.

Il est vrai qu’on sort quelquefois d’Avignon comme si l’on avait triomphé soi-même de l’épreuve…

 « Par les villages » sera repris à la rentrée à Paris au Théâtre de la Colline. Lisez la pièce avant et, alors, précipitez-vous ! 

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