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07/09/2013

"Le Chemin des morts" de François Sureau/ "L'Extraordinaire voyage du fakir qui était coincé dans une armoire Ikéa" de Romain Puertolas

François Sureau, alors jeune homme de 25 ans, auditeur au Conseil d’Etat, est nommé rapporteur à la Commission des Recours des Réfugiés. Nous sommes au début des années 80, l’Espagne est redevenue démocratique et, depuis la présidence Giscard d’Estaing, on n’accorde plus le statut des réfugiés aux Basques ou on le leur retire, au motif qu’ils ont droit désormais à toutes les garanties d’un traitement équitable dans leur pays d’origine. Les intéressés peuvent cependant faire appel de telles décisions devant la Commission des Recours, sous le contrôle du Conseil d’Etat, dont la jurisprudence conforte alors le choix politique et diplomatique des autorités françaises. Notre jeune homme doit statuer sur le cas de Javier Ibarrategui, ancien de l’ETA, auquel la France refuse de renouveler la protection dont il bénéficie depuis 10 ans. Ce militant, impliqué dans les années 60 dans l’assassinat d’un commissaire de police espagnol, tortionnaire notoire, ne fait plus partie de l’organisation terroriste, il a publiquement désavoué l’attentat de 1973 contre l’amiral Carrero Blanco et n’a plus d’engagement politique depuis qu’il se trouve en France. Notre jeune homme conclut au rejet du statut, se trouve suivi par son président, nourrit aussitôt un méchant pressentiment et apprend quelques mois plus tard qu’Ibarrategui a été assassiné à Pampelune par les commandos extrémistes du GAL qui bénéficiaient à l’époque du soutien occulte du ministère intérieur espagnol.

Ce petit livre ( 66 pages) est le récit à l’âge d’homme de la confrontation de ce juriste à cette tragédie dont le souvenir ne l’a jamais laissé en repos. Une prose sobre et retenue, dépourvue de pathos, étrangère à la fièvre d’une confession, et des portraits, puissants de vérité ( le président Dreyfus, les assesseurs, la secrétaire de séance et Ibarrategui, bien sûr (« nous avons tous ressenti, dans son immobilité même, une vibration particulière »), donnent à ce texte, si dépourvu de complaisance à soi, une rare densité.

L’auteur ne nous épargne aucune de ses faiblesses  ( « Je ne risquais rien , et les autres membres de la commission non plus [ à accorder le statut de réfugié] rien sinon cette espèce de discrédit à la fois intellectuel et moral que les  juges craignent pas dessus-tout, parce qu’il peut compromettre leurs carrières »), ne s ’exonère d’aucun de ses préjugés (ainsi ceux qu’il nourrit à l’égard de l’assesseur désigné par le Haut-Comité aux Réfugiés qui se montrera pourtant en l’espèce la plus avisée), ne dissimule rien qui pourrait rendre le jugement sur les protagonistes moins sévère : ce «  bon » président Dreyfus, plein d’humanité à l’égard des requérants et « qui ne se trompe presque jamais », ne tirant  aucun enseignement de l’impression d’audience, pourtant unanimement favorable au requérant ; ou cette assertion « Lorsqu’un juge adopte une solution, c’est bien souvent que la décision inverse lui paraît impossible à rédiger, pas davantage » qui est la condamnation même de l’office du juge. ( A cet égard, la réflexion sur la présence actuelle au sein de cette Commission de magistrats de l’ordre judiciaire  aux yeux desquels « tout individu basané est, par expérience, un voleur de poules », à la fois « zémourienne » et imbécile, discrédite un instant le propos : les juges judiciaires ont, au contraire des magistrats des juridictions administratives qui tranchent à l’issue d’une procédure exclusivement écrite, coutume d’être confrontés à la présence physique des parties à l’audience ( toute la matière pénale, le contentieux d’instance ou prud’homal , le contentieux du divorce, la protection des mineurs) dont les enseignements ne peuvent être tenus pour indifférents à l’heure du délibéré, mais peu importe, là n’est pas l’essentiel !).

Cette rêche dissection de ce qui est advenu, d’où excuses et regrets sont bannis tant ils discréditeraient le tragique qui en est la véritable nature, a quelque chose de conradien, d’oppressant et de vertigineux. Pour François Sureau, c’est une Croix. Pour moi, un livre qui m’émeut et m’épouvante.

A lire absolument.

Et puis, pour se détendre, l’excellentissime premier roman de ce jeune Montpelliérain Romain Puertolas ( édition Le Dilettante), qui comme son nom l’indique est un conte rocambolesque et fantasque,  dans lequel un faux fakir rajasthannais,  Ajatashatru Lavash ( « Prononcez « J’attache ta charrue, la vache »), poursuivi par un taxi gitan ( Gustave Palourde) qu’il a arnaqué en payant sa course à Paris avec un billet de 100 euros imprimé sur une seule face, se dissimule dans une armoire Ikéa à destination de Londres, dans un camion bondé de clandestins soudanais (parmi lesquels le dénommé  Wiraj , « Prononcez Virage »), avant de s’introduire dans la malle Vuitton d’une star allant tourner à Rome (Sophie Morceaux) d’où il s’enfuit en montgolfière, se retrouvant à Tripoli en Lybie un peu avant la fin de l’histoire que je me garderai de vous révéler.

Ce livre, vrai-faux cadavre exquis romanesque, très brillamment mené, est jubilatoire. Et tout sauf innocent. Au-delà des rebondissements, de la très grande légèreté de ton, de l’inouïe et si rare fantaisie, une réflexion sur l’exil, la confrontation des cultures et la bienveillance à l’égard de l’étranger.

Et si vous n’êtes pas convaincus, connectez-vous donc au site délirant de ce jeune Romain Puertolas, cela devrait suffire à vous mettre l’eau à la bouche.

 

 

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