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04/01/2014

" Le Bataillon créole", Raphaël Confiant, Mercure de France

Il y a en Martinique une statue du « soldat inconnu nègre » en hommage aux jeunes gens tombés au champ d’honneur durant la Guerre de 14. Les nécessités de la défense leur avaient ouvert l’enrôlement et des milliers d’entre eux ont accouru, fiers enfin d’être regardés comme des égaux ( « Tu vois manman, si les Blancs nous considéraient vraiment comme des zéros devant un chiffre, pourquoi feraient-ils appel à nous pour défendre la patrie ?»). Ou pour échapper un temps au sort de coupeur de cannes, à la grande fureur de leurs Békés de patrons. A la fin de la guerre, des femmes les pleurent près de cette statue.

Il y a là Lucianise, pleine d’amertume et de ressentiment à l’égard des « Embarqués » et de « Ceux d’En-France », qui a perdu son jumeau Lucien à Verdun ; Man Hortense qui songe à son fils Théodore, infatigable coupeur de canne, qui tombera pendant la bataille de la Marne ; Euphrasie la couturière en attente de nouvelles de son mari Rémilien, l’instit du village, prisonnier en Allemagne. Mais aussi ceux qui sont revenus du front : Ti Mano, le tambour de Grand-Anse, démineur dans les Dardanelles, miraculé ; Ferjule qui avait préféré l’aventure à la compagnie de son oncle Théramède, revenu borgne et estropié.

Autour de ces destins singuliers, Raphaël Confiant qui nous fait vivre la guerre de loin, d’un peu trop loin peut-être, nous présente le point de vue des proches restés « au pays ». Une vraie leçon d’anatomie de la Martinique : il en ouvre le cœur, en explore les humeurs, en tâte les plaies, en dissèque la peau. Les peaux plutôt, les peaux non pareilles. « Les Blancs créoles se contentent depuis des lustres d’hériter des terres et des usines de leurs ancêtres. Quand aux Nègres et aux Indiens, ils sont voués à leur servir de main d’œuvre » dit l’épouse du maire de Grand-Anse, une Mulâtresse, dans l’entre-deux.

Car c’est d’abord, si ce n’est exclusivement, d’inégalité des peaux qu’il est question. C’est vrai des soldats bien sûr une fois en Métropole, que l’on brocarde sans cesse : « Blanchette », «  Bamboula », « Blanche Neige », « Chocolat », « Face de Pygmée ». Un vrai florilège de « La Manif pour tous » ! Au front, les Blancs ne se mêlent pas aux Noirs et n’échangent pas avec eux  et lors des permissions à Pigalle ou ailleurs, on sort entre Antillais et Guyanais. La gamelle ? «  D’abord les Blancs, puis les Antillais, ensuite les Arabes et enfin les Africains. Ainsi en avait décidé notre capitaine ! » et, s’agissant de ces derniers : « Peu d’entre eux savaient parler français et ils nous observaient ils nous regardaient, nous les Créoles, comme des bêtes curieuses, tenant dans leur langue, des propos manifestement peu amènes à notre endroit ».

Mais la couleur de la peau vaut également hiérarchie en Martinique, même en temps de guerre. L’auteur fait dire à Euphrasie, l’épouse de l’instituteur Rémilien qui « est noir comme hier soir » : « Je ne veux en démorde pour personne : très peu de fils de Mulâtres et aucun fils de Békés n’est parti se faire tuer ni sur le front européen ni sur celui de l’Orient. Cette guerre-là,  c’est pour les seuls rejetons de ceux qui ont toujours marché une-main- devant- une- main- derrière, ceux qui quémandent un quignon de pain aux chiens».  Et même entre noirs, on distingue encore les « Nègres-campagne », le noir social des «  Nègres Guinée », des « Nègres Congo », arrivés après l’abolition et qui s’honorent de n’avoir connu ni chaîne aux pieds, ni carcan au cou, ni coups de fouet : «  Les Blancs n’ont pas dérespecté nos femmes, et notre engeance est plus pure qu’une eau de source»

Car si la peau a fait l’Histoire, l’Histoire désormais, la Martinique l’a dans la peau. Pour le pire et le meilleur. Le pire, on ne le nomme pas même pour en évoquer la fin. Seuls les « Nègres grands grecs », les éduqués, évoquent l’abolition. La France ? On dit « Là-Bas » ! « Il n’y avait que les gens pécunieux, les riches, les Mulâtres, bref les gens de cet acabit pour dire « La France », toutes personnes qui se gaussaient de nous autres, la gueusaille, lorsque nous butions sur le mot  « la Fouance ».

Mais Confiant nous explique que les choses sont toujours plus compliquées, plus ambiguës. La France c’est non seulement l’abolition mais aussi une devise qui fait rêver. Et c’est surtout l’école, l’instruction, comme l’illustre ce jeune officier qui donne des cours d’alphabétisation aux soldats coloniaux en convalescence à l’hôpital de Marseille. Alors, la Martinique ne manque pas à l’appel patriotique. Quand la guerre est déclarée, elle se révolte contre les médecins militaires qui réforment trop de volontaires et s’apprête à  lyncher un pauvre  épicier installé là depuis des lustres au motif qu’il est allemand. Elle pavoise ses façades ; le vieil instituteur M. Sannier rend compte des événements de semaine en semaine à ses compatriotes, très à l’écoute ; le maire Jean-Presval est partout pour rassurer et maintenir la flamme pendant que son épouse s’adonne aux bonnes œuvres. Au final, seuls les propriétaires terriens, les Békés, les Grands-Blancs, demeurent étrangers à l’Histoire. Leur intérêt commande, et s’ils fêtent l’armistice, c’est que les affaires vont reprendre….

L’armistice ? « Encore un grand mot obscur que les Nègres de Grand-Anse apprirent tout soudain ».  «C’était un méli-mélange, je vous jure, mesdames-messieurs, Nègres, Chabins, Mulâtres, Békés, Indiens-Koulis, Chinois, Syriens ont défilé ensemble-ensemble, main dans la main, il n’y avait plus  ni riches comme Crésus, ni pauvres comme Job, ni parleurs de beau-français, ni jargonneurs de créole- soubarou. On chantait « Vives les alliés ! Vive la mère patrie ! ».

Ce livre important est une ode à la langue, en signe de reconnaissance singulière des Antilles à la France pour le seul cadeau dont la France est créditée sans réserve. Une langue gourmande, inventive, gorgée d’énergie et de sève, réflexive et pourtant mutante. On y évoque des  « enrageaisons, des belles paroles sirop-miel, des choses sorcières, le finissement du jour, des pluies qui fifinent sans arrêt, des etcetera d’années», on y croise  « des personnes pleines de savantise , des dénantis, des galoches-chopines, des grandiseurs,  des dames de-ce-que-de » ; on y « réciproque » , on « s’y répand à grand ballant », on « brocante deux-mots-quatre-paroles » ou on « voltige des injuriées ».  On y rencontre même «  un général au nom comique : Pétain ».

Cette dernière saillie, un peu dissonante pour le lecteur contemporain, annonce la distance et l’âpreté du ressentiment, lequel se révèle dans le corps à corps des tranchées dans un court texte qui s’intitule « Chair blanche, corps nègre », fiché dans le livre comme une écharde. Soulignant « le plaisir intense que l’on ressent en enfonçant la baïonnette dans le génitoire de l’ennemi», le personnage Théodore  confesse à cet instant avoir pour ennemi « non le Teuton mais le Blanc » : « La baïonnette qui s’enfonce efface d’un seul trait des siècles d’agenouillement, d’humiliation », sa gêne ensuite d’être cité à l’Ordre du Mérite alors qu’il «  n’a jamais été question de courage mais de soif », ce « plaisir qui laisse intranquille » et la leçon qu’il en tire : « Cette guerre barbare a comme rétabli votre humanité en vous plaçant désormais à l’exacte hauteur de l’homme blanc. Voici ce qui ne saurait se  proclamer en place publique ! ».

Voilà la force de ce livre. Tout sauf pleurnichard. Acre sous le fleuri du style. Qui peut gêner aux entournures.

Mais on aurait tort de détourner le regard. On y parle moins de la guerre que de la France. La France ? Une marâtre fille d’esclavagistes. Au fond assez peu affectionnée, à l’exception de sa langue, de ses instit et de ses pensions militaires. Dont l’histoire en impose certes mais dont le rapport à soi, « nous autres les Créoles » écrit Confiant, paraît à suivre l’auteur irréversiblement altéré. Comme une flétrissure sur l’épaule du forçat à tort condamné, que l’on peut faire semblant d’ignorer mais qui est là, preuve obsédante et disgracieuse d’une injustice. Un viol enfoui que l’on n’évoque plus mais qui aurait à ce point compromis l’avenir que l’on préfère désormais demeurer en famille.

Des esprits étroits appellent volontiers « communautarisme » cette souffrance tue, cette mélancolie de paradis perdu où il n’y eût jamais d’autre paradis que l’entre soi. Par défaut des autres. Par manquement, crime ou seulement défiance de la part des autres. C’est cette erreur d’optique, si terriblement contemporaine, que Confiant nous fait explorer, sans complaisance excessive, dans ce beau roman salubre et dérangeant.

 

 

13:26 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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