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25/01/2014

"12 years a slave" de Steeve Mc Queen

Les années 1840 aux Etats-Unis. Un homme noir, libre tout ce qu’il y a de plus libre, musicien de son état à New-York ou Washington, vivant avec femme et enfants dans un joli pavillon, rencontre deux malandrins qui lui font miroiter une tournée lucrative dans tous les USA. Il les suit, dîne avec eux, se confond en remerciements. On lui sert un verre, puis un autre, un autre encore jusqu’à l’assommer d’alcool avant de le raccompagner fin saoul dans sa chambre d’hôtel. Il se réveille le lendemain enchaîné dans une cave. Un geôlier entre, notre homme proteste, expliquant qu’il est un noir libre, on le frappe au sang jusqu’à ce qu’il se taise, on le transporte en bateau en Louisiane où un négrier le vend aux enchères. En une nuit, cet homme est devenu un esclave. D’abord entre les mains d’un propriétaire certes pas anti-système mais assez honnête homme pour remarquer les qualités exceptionnelles de Salomon qu’il sauvera du racisme vengeur de son  contremaître… en le vendant néanmoins à bien pire que lui.

Ce film inspiré d’une histoire vraie, dont on a retrouvé le récit autobiographique, tire évidemment une force singulière de cette situation d’homme libre « comme nous » réduit en esclavage. Et cette force, à elle seule, est étrange et un peu dérangeante. Les Africains capturés en Afrique étaient-ils donc moins libres chez eux qu’un homme libre chez nous ?  L’idée de départ et ce qu’elle charrie sont déjà vertigineux. Toujours se souvenir que Napoléon a rétabli l’esclavage aux Antilles après l’abolition révolutionnaire ; on ne cesse d’y penser tout au long de ce film âpre. Ce n’est pas une phrase, la France a fait des Salomon- le héros de ce film- par milliers entre 1802 et 1848. L’époque de l’action elle-même accroît le malaise tant elle nous paraît proche sinon contemporaine. On y voit des femmes violées, des dos lacérés à coups de fouet, des prières où tous les gens de la plantation sont là, le maître lisant les Saintes Ecritures en famille devant les esclaves, les punitions corporelles quand le rendement est inférieur à la norme, la femme du maître jalouse de celle dont son mari abuse, comme on l’est d’une maîtresse libre, et toutes les nuances de l’ignominie, de l’humiliation et de la honte.

On y voit aussi une victime qui n’est pas un héros, qui tente de se prévaloir de ses qualités pour attirer l’attention de ses « maîtres » sur l’évidence du quiproquo, qui baisse les yeux, renonce à s’enfuir, prend le fouet si on le lui ordonne sous peine de mort pour frapper son amie de la plantation.. On voit surtout ses compagnons de misère qui vaquent alentour, condamnés à l’indifférence, quand Salomon pend interminablement à une corde, évitant la strangulation de quelques centimètres, sur la pointe des pieds. Et cette scène si longue, si insupportable, d’une torture suspendue à l’arrivée du maître que l’on consulte avant d’en finir car on doute qu’il veuille perdre l’hypothèque qu’il a consentie sur ce corps en garantie du prix d’achat, est une des plus fortes du film avec celle de la flagellation.

Car pour le reste, en dépit de son absolue nécessité qui nous rappelle que l’esclavage est d’abord une plaie à laquelle nous avons pris part il n’y a pas si longtemps  - plaie des corps des suppliciés et plaies des âmes des bourreaux-, ce film laisse un peu insatisfait.

Steeve Mc Queen est un talentueux homme d’image et de plans – des plans en plongée superbes, des plans serrés de champs de cannes ou de coton, de dos suppliciés, de visages- mais il n’est pas sûr qu’il soit un vrai cinéaste. Est-ce la retenue, toujours chez lui un peu papier-glacé ? La crainte de sombrer dans le mélo ? Son acteur principal ou le jeu auquel on l’a astreint : Chiwetel Ejiofor, un peu engoncé, la face ronde, l’œil larmoyant ? Tout cela manque de rythme et de densité. On ne sent pas les douze ans passer, on voit l’atrocité mais non le long calvaire. Les séquences se succèdent un peu platement. On souffre, certes, mais de scène en scène avec de longs intermèdes. Sans ressentir cette lente suffocation qui devrait nous étreindre sans jamais nous lâcher, comme Abdellatif Kechiche y avait réussi dans sa «  Venus Noire » ou Tarantino dans « Django Unchained ». Un parti pris de sécheresse et de pudeur plus qu’estimable mais qui mine lentement le film.

Deux immenses acteurs jouent les deux plus grands salauds du film : Paul Dano, le contremaître, et une fois encore Michaell Fassbinder – le héros de « Shame ». Sans doute est-ce plus facile… Lupita Nyong’o, l’esclave abusée, est évidemment merveilleuse.

 A voir, bien sûr, ce film déjà promis à l’oscarisation. En se disant que ce n’est pas le chef d’œuvre annoncé mais un film important dont le propos  mérite de nous hanter encore quelque temps.  A quelques sièges de moi, un jeune black, genre casquette en arrière, très « djeun » comme les aiment les lecteurs de Midi-Libre, ne cessait de sangloter. 

01:37 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (0)

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