Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

03/03/2014

"Abus de Faiblesse" de Catherine Breillat

Dans ce film tout est juste et le récit d’une grande intégrité, sauf le titre. On connait l’histoire : Catherine Breillat, sortie quasiment hémiplégique d’une attaque cérébrale, noue une relation avec un escroc international qui dure de longs mois durant lesquels il s’occupe d’elle en lui faisant signer chèque sur chèque en guise de prêts, évidemment jamais remboursés, jusqu’à ce que la lucidité l’emporte, 800 000 euros perdus plus tard. La cinéaste en a fait un livre que je n’ai pas lu. Elle en tire aujourd’hui un film que je viens de voir.

Catherine Breillat, Maud dans le film, est Isabelle Huppert et son escroc le rappeur de NTM reconverti dans le poker, Kool Shen.

Et ce film est tout sauf le récit d’une escroquerie ; c’est le portrait d’une femme, d’une femme seule quand elle tombe foudroyée par un AVC, une chaise cannelée renversée sur son corps nu ; une femme seule à l’hôpital que sa famille n’approche qu’à peine, qui se bat seule avec cette main gauche au poing toujours fermé ; une femme orgueilleuse à la volonté d’acier et qui parvient à triompher des séances de rééducation, qui a le goût des chaussures orthopédiques à la condition qu’elles ressemblent à des bottines chic un peu sado maso ;  et qui, après s’être jouée de la mort, se joue par vanité, ivresse de soi ou goût des hommes, d’un escroc qui la fascine quand elle le voit à la télé raconter ses prouesses à l’occasion de la présentation de son livre, brut de coffre, sans charité ni remords, étranger à la repentance. Elle le fait quérir et s’en amuse, s’en fait un jouet comme d’autres s’en feraient peur. Lui n’en demandait pas tant ! Les amis de Maud la mettent en garde, elle s’enorgueillit d’être la plus forte. Lui entretient le feu, l’appelle la nuit, lui dit qu’il a besoin d’elle,  qu’il aime entendre sa voix ; il la chausse, l’aide à marcher, la fait manger. Et elle lui signe des chèques à quatre ou cinq zéros.

Quand sa famille tente de comprendre et lui demande le comment elle dit seulement «  Il me le demandait et je le faisais ». Quant au pourquoi ? Elle répond «  Il était là, c’est tout ! ».

Cette vérité si sobre, si peu manichéenne – la vérité n’est jamais manichéenne, elle n’est ni le bien ni le mal, elle est-, cette vérité nue est d’une puissance de feu.

Vilko, le voyou, est certes sans charité. Mais les proches de Maud n’en ont pas davantage, qui avaient envisagé, partant en vacances, de la placer une semaine en maison de retraite. Vilko, le voyou, est certes sans amour. Mais Maud ne l’aime pas davantage, il n’y a rien de sexuel entre eux et elle lui refuse son lit et même un oreiller quand elle lui offre le gîte sur un mauvais matelas au milieu des cartons. Vilko, le voyou, triche, mais il triche à peine et elle savait TOUT sur lui avant de vouloir en faire un obligé ou son jouet.

Le film est un huis clos au style chirurgical. Sans pathos ni putasserie. On n’est pas dans «  Faites entrer l’accusé » et les amateurs de faits divers touchant aux  « people » devront passer leur chemin.

C’est le récit d’un corps diminué en quête de présence, fût-ce à l’aveugle ;  de l’ivresse lente de la perdition pourvu qu’on la partage, fût-ce de loin – scènes où Vilko et son chauffeur dégustent de grands vins face à Maud à qui l’alcool est interdit. Une leçon sur le plaisir des abîmes qui est, contrairement à l’idée commune, plus narcissique ou égotiste que masochiste, sur l’exploration des fonds abyssaux de l’âme et les orgueilleuses mésalliances. Le personnage s’appelle Maud comme l’autre, et on aperçoit dans une scène  une affiche du film « Pier Paolo Pasolini, la mort d’un poète » comme deux fins possibles d’un même désir et  dont aucune n’est inéluctable.

Le choix de Kool Shen dans le rôle de l’escroc, un bloc de virilité pure, l’œil vide, d’une présence nucléaire à l’écran, plouc, lâche, érotique et dépourvu de sentiment est énorme.

Quand à Isabelle Huppert, elle est plus phénoménale que jamais. Les scènes d’hôpital, peau diaphane, mains ridées sur draps blanc Zurbaran sont d’une force à couper le souffle et la scène finale en plan serré sur son visage quand Maud tente d’expliquer à sa famille ce qui est advenu (« Il était là. C’est tout ») un monument d’interprétation mystérieuse, sensible et retenue, qui devrait lui valoir tous les César du monde –si la Cérémonie 2015 voulait bien enfin se souvenir de ce qu’est le cinéma !

 

 

00:48 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.