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08/03/2014

Exposition Bill Viola, Grand Palais, Paris mars-juillet 2014

Je ne suis pas très fan d’art contemporain. S’agissant des choses peintes, fixées, accrochées sur des surfaces planes verticales (des «tableaux» au mur ?), je m’en sens souvent tenu à distance. Les installations où l’on déambule au milieu du vide, en redoutant de broncher sur quelque chose, m’effraient. Quant aux videos, désormais très prisées à la Douane de Mer, je les trouve par nature étrangères à l’art, sinon au cinéma expérimental, lui-même éprouvant. J’attends de l’art autre chose, une émotion, un enveloppement, un support à méditation. Voilà pourquoi j’aime par dessus tout les Primitifs Flamands, le Quattrocento (Piero, Mantegna), la peinture vénitienne à l’exception du Véronèse, trop décoratif à mon goût, le XVIIème espagnol, Matisse et Rothko.  En art contemporain, seuls ou à peu près échappent à mes préventions Jean-Michel Basquiat (mais n’est-il pas déjà un classique ?), Anish Kapoor et Adel Abdessemed, ses crucifix de barbelés et ses natures mortes d’animaux à fourrure.

Si vous partagez mes réserves et plus encore si vous ne les partagez pas, précipitez vous au Grand Palais et immergez vous dans l’œuvre de Bill Viola, qui passe pour le plus grand artiste d’art vidéo. Une vingtaine d’œuvres y sont projetées dans un musée dans la pénombre, on lit les cartouches par fluorescence et, pour une fois dans un musée parisien, le silence est total et le public recueilli. Bien sûr on ne passe pas devant une vidéo comme devant un tableau et Viola étant un artiste de la lenteur, de l’image immobile, ralentie, suspendue, il faut s’arrêter longuement devant chacune. Faire station. Certaines d’entre elles durent près de 30 minutes et au premier abord on pense que l’image est arrêtée, le matériel en panne et qu’il ne se passe rien. La tentation bien sûr de zapper et de passer à une autre, quitte à y revenir dix minutes plus tard pour voir si les choses ont un peu évolué. NON ! CE SERAIT UN CRIME. Alors, une seule méthode : y venir avec un mauvais jean …s’asseoir par terre et se laisser infuser au rythme de l’artiste. Aucune inquiétude ! Le miracle opère et on sort de chacune comme d’un rêve poétique et lustral, purifié par une prière qu’un autre aurait chuchotée à notre intention, grisé et calme comme d’une fumerie d’opium, avec cette impression presque physique que procurent les contemplations heureuses, d’une dilatation de l’âme, mieux disposée aux sensations futures.

J’aimerais vous parler de tout, mais ce serait trop long. Alors en quelques mots que voit-on ?

Un bassin sous de grands arbres. Tout est vert sous les jeux d’ombre et de soleil. Un homme vient de loin, s’approche de la margelle, il est habillé et s’apprête à plonger, il se lance et se trouve suspendu au-dessus de l’eau. On croit l’image arrêtée elle ne l’est pas, la surface de l’eau se ride, l’ombre de l’homme disparaît et l’image de son corps recroquevillé en l’air se dissout parmi les branches; on devine sa silhouette nue marchant au fond de l’eau, puis plus rien durant de longues minutes sauf les froissements de surface jusqu’à ce qu’un corps nu ne réapparaisse et sorte du bassin, reprenant son chemin, dos aux spectateurs, à travers la forêt. « The Reflecting Pool », 1979. C’est l’œuvre la plus ancienne, qui vous ensorcelle dès la première salle.

Un face à face, bouille de nouveau-né, visage de vieille femme, au travers de deux moniteurs, les écrans à l’horizontale, séparés l’un de l’autre d’une dizaine de centimètres, et dont les images en noir et blanc, se superposent dans une épaisseur palimpseste sans se confondre jamais,  le visage de la vieille dans les profondeurs de celui de l’enfant –« Heaven and Heart », 1992.

Sept voiles en suspension verticale, deux projecteurs de part et d’autre, une femme ici, un homme là, les deux dans une forêt la nuit. Les phares d’une voiture dans le lointain, puissants mais dont les deux silhouettes nous protègent en faisant rempart de leurs corps jusqu’à ce que, soudain, le pinceau de lumière nous éblouisse à nouveau au travers des yeux de l’homme. Ce ne sont plus des phares ce sont deux rayons lumineux qui sortent des yeux transpercés, et nous avec par ce « regard phare ». Puis des branches, les personnages marchent encore, la caméra les lape dans un jeu d’ombres et de lumières où l’on se perd. Une rivière, l’homme la traverse avec précaution, de rocher en rocher, retrouve la berge. Qui est-il ? Un promeneur solitaire ? Un fugitif ? Un amoureux qui va rejoindre sa belle ? Les images se diffractent sur les voiles, sans se mélanger, parfois elles paraissent s’évaporer, puis retrouvent de la netteté. Le tout, dans une salle obscure, traversée des bruits de la forêt, mais la forêt la nuit avec ses respirations menaçantes, ses cris d’animaux, les branches qui craquent et un  bruit sourd d’avion dans le ciel. C’est « The Veiling », 1995, 30 minutes d’envoûtement, un peu série noire.

Dans une salle très éclairée, une commode contre un mur supporte un vase, une lampe de chevet allumée et un téléviseur où l’on voit  l’image d’un homme qui dort, absolument immobile, un radio-réveil Grundig à ses côtés mais ce radio-réveil non pas dans l’image, juste à côté sur la commode. Panne électrique, tout s’éteint, la télé, la lampe de chevet et les lumières de la salle dont les murs se couvrent soudain de projections rapides en noir et blanc, chaque fois différentes, radiographie d’un squelette, paquets de mer, etc. « Le sommeil de la raison », 1998.

Sur deux écrans qui se font face de part et d’autre, deux vastes plaines et, sur chacune deux silhouettes au loin ; ici deux femmes, là deux hommes. Les femmes marchent chacune sur un bord de l’écran et, chemin faisant, se rapprochent jusqu’à s’arrêter l’une près de l’autre, elles s’échangent quelque chose, la plus âgée donnant un talisman à l’autre. C’est « La Rencontre ». Les hommes surgissent également du lointain mais marchent côte-à-côte ;  ces hommes sont noirs, des aplats de brillance sur le sol font comme des mirages, ils se rapprochent de nous puis s’éloignent l’un de l’autre. C’est « Marcher à la lisière », la séparation d’un fils d’avec son père. Deux histoires de proche et de lointain mais inversées, l’une de transmission, l’autre d’émancipation.

Cinq écrans de petites dimensions alignés sur un même mur.  Une femme prie à genoux dans une cellule de moniale ; assise dans une encoignure, l’autre coud ; sur le troisième, la femme étudie assise devant une table disposée contre un mur ; une silhouette de dos allume des bougies sur un autel ; on voit quelqu’un en dévotion sur le dernier. Ces écrans sont composés comme des tableaux, de merveilleux tableaux en mouvement, aux scènes lentes, dans les tons de Vermeer et de Morandi. Dans trois d’entre eux, une fenêtre est percée en haut du mur à gauche, on y voit des estampes japonaises, mais ce n’en sont pas. Ce sont des branches qui changent avec les saisons. Et les lumières. « Catherine’s Rooms », 2003. Bill Viola ce serait inspiré d’un tableau de la Renaissance italienne représentant Catherine de Sienne. Des vidéos de piété et de dévotion. Une prédelle technologique. Une immense œuvre d’art d’une dizaine de minutes, à ne bazarder sous aucun prétexte.

Cinq personnages groupés et immobiles assistent à une scène que l’on ne voit pas. Ils regardent à peu près dans la même direction, mais pas tout à fait. La femme lève imperceptiblement un bras puis l’autre, lentement très lentement, jusqu’à les croiser sur la poitrine. On a l’impression que les autres ne bougent pas mais leur regard s’anime, leurs traits s’ébrouent lentement de la fixité de l’image et expriment chacun une succession de sentiments changeants, la tristesse, la mélancolie, l’effroi, le désarroi. La scène qu’ils observent et qui nous échappe est si poignante qu’ils se réconfortent les uns les autres d’un frôlement ou d’une caresse retenue, paraissant se donner du courage en se prenant par les âmes comme d’autres par la main quand le danger ou l’horreur menacent. Dans le groupe, l’un des personnages s’abîme en prière, les yeux fermés, le visage tendu vers le ciel, un sourire de contentement infini sur les lèvres. Là il faut tout voir ! Ce tableau est une Passion. C’est beau comme « La Déposition » de Roger Van Der Weyden du Prado. Le rythme, la composition, les couleurs ; ce rouge garance, cette chemise vert olive : c’est celle de  Saint Jean ! « The Quinted of Astonished », 2000. 15 minutes, mais il n’en faut pas en rater une seconde !

Un immense écran barre en longueur la quasi-totalité du mur. Des personnages traversent une forêt, les uns derrière les autres, mais chacun pour soi. Certains paraissent sortir du tronc des arbres, d’autres ont un bagage à la main, une ombrelle ou une cage pour oiseaux, il y a des couples, des qui marchent par trois, des enfants. L’impression en pénétrant dans la salle de marcher à leur côté, comme si nous étions parmi eux. Sur le mur d’angle, la façade blanche d’une maison patricienne qui s’ouvre sur un escalier très haut, en plein déménagement ;  on transporte des meubles ; un mendiant est assis sur le trottoir, la tête ensevelie sous une capuche,  des passants passent et certains lui donnent la pièce ; un groupe de bourgeois bien mis discute non loin. Autre mur, autre scène dans la même salle, quatre se faisant écho. Une maison près d’un lac : ici  on entrepose des meubles dans une embarcation ; au premier étage de la maison à la façade découpée comme une maison de poupées,  on voit un couple qui veille une mourante, et sur la terrasse en surplomb du lac, un homme est assis qui songe dans la lumière du soir. C’est tout à la fois un Hopper et la mythologie égyptienne de la Grande Traversée.

Deux écrans jumeaux comme l’Adam et Eve de Dürer forment un couple de vieux, nus, qui scrutent à la lampe torche le frippé de leur peau. C’est « Immortalité ».

Un gisant sur une dalle de marbre, au pied de l’écran. Il ne se passe rien, normal, c’est un gisant. De discrètes bulles apparaissent qui traversent l’écran, telles des bulles de champagne. Mais ces bulles gagnent en présence, ce ne sont pas des bulles, ce sont des gouttes, des gouttes à l’envers qui s’évaporent en fuyant par le haut. Ces gouttes deviennent pluie, puis averse, une averse de plus en plus abondante qui frappe plus fort, qui devient torrentielle. Une véritable chute, une cascade, mais le tout en sens inverse. Une chute ? Non, car sous l’effet de l’eau, le corps bouge, se déploie, lévite, se laisse aspirer. Ce n’est pas une chute, c’est une Ascension, une Assomption. C’est « Résurrection », une œuvre créée, je crois, pour  « Tristan et Iseult », dans la mise en scène de Peter Sellars.

Voilà, il y a beaucoup d’autres choses, qui presque toutes nous immergent dans cette œuvre d’émotions et de recueillement, vraiment religieuse quoique Viola n’aime guère le mot. Et beaucoup de corps immergés dans l’eau, certains impassibles et mystérieux, comme des portraits du Fayoum. Je vous les laisse découvrir mais moi, j’y retourne ! On peut bien prier deux fois dans la même semaine …

 

 

 

03/03/2014

"Abus de Faiblesse" de Catherine Breillat

Dans ce film tout est juste et le récit d’une grande intégrité, sauf le titre. On connait l’histoire : Catherine Breillat, sortie quasiment hémiplégique d’une attaque cérébrale, noue une relation avec un escroc international qui dure de longs mois durant lesquels il s’occupe d’elle en lui faisant signer chèque sur chèque en guise de prêts, évidemment jamais remboursés, jusqu’à ce que la lucidité l’emporte, 800 000 euros perdus plus tard. La cinéaste en a fait un livre que je n’ai pas lu. Elle en tire aujourd’hui un film que je viens de voir.

Catherine Breillat, Maud dans le film, est Isabelle Huppert et son escroc le rappeur de NTM reconverti dans le poker, Kool Shen.

Et ce film est tout sauf le récit d’une escroquerie ; c’est le portrait d’une femme, d’une femme seule quand elle tombe foudroyée par un AVC, une chaise cannelée renversée sur son corps nu ; une femme seule à l’hôpital que sa famille n’approche qu’à peine, qui se bat seule avec cette main gauche au poing toujours fermé ; une femme orgueilleuse à la volonté d’acier et qui parvient à triompher des séances de rééducation, qui a le goût des chaussures orthopédiques à la condition qu’elles ressemblent à des bottines chic un peu sado maso ;  et qui, après s’être jouée de la mort, se joue par vanité, ivresse de soi ou goût des hommes, d’un escroc qui la fascine quand elle le voit à la télé raconter ses prouesses à l’occasion de la présentation de son livre, brut de coffre, sans charité ni remords, étranger à la repentance. Elle le fait quérir et s’en amuse, s’en fait un jouet comme d’autres s’en feraient peur. Lui n’en demandait pas tant ! Les amis de Maud la mettent en garde, elle s’enorgueillit d’être la plus forte. Lui entretient le feu, l’appelle la nuit, lui dit qu’il a besoin d’elle,  qu’il aime entendre sa voix ; il la chausse, l’aide à marcher, la fait manger. Et elle lui signe des chèques à quatre ou cinq zéros.

Quand sa famille tente de comprendre et lui demande le comment elle dit seulement «  Il me le demandait et je le faisais ». Quant au pourquoi ? Elle répond «  Il était là, c’est tout ! ».

Cette vérité si sobre, si peu manichéenne – la vérité n’est jamais manichéenne, elle n’est ni le bien ni le mal, elle est-, cette vérité nue est d’une puissance de feu.

Vilko, le voyou, est certes sans charité. Mais les proches de Maud n’en ont pas davantage, qui avaient envisagé, partant en vacances, de la placer une semaine en maison de retraite. Vilko, le voyou, est certes sans amour. Mais Maud ne l’aime pas davantage, il n’y a rien de sexuel entre eux et elle lui refuse son lit et même un oreiller quand elle lui offre le gîte sur un mauvais matelas au milieu des cartons. Vilko, le voyou, triche, mais il triche à peine et elle savait TOUT sur lui avant de vouloir en faire un obligé ou son jouet.

Le film est un huis clos au style chirurgical. Sans pathos ni putasserie. On n’est pas dans «  Faites entrer l’accusé » et les amateurs de faits divers touchant aux  « people » devront passer leur chemin.

C’est le récit d’un corps diminué en quête de présence, fût-ce à l’aveugle ;  de l’ivresse lente de la perdition pourvu qu’on la partage, fût-ce de loin – scènes où Vilko et son chauffeur dégustent de grands vins face à Maud à qui l’alcool est interdit. Une leçon sur le plaisir des abîmes qui est, contrairement à l’idée commune, plus narcissique ou égotiste que masochiste, sur l’exploration des fonds abyssaux de l’âme et les orgueilleuses mésalliances. Le personnage s’appelle Maud comme l’autre, et on aperçoit dans une scène  une affiche du film « Pier Paolo Pasolini, la mort d’un poète » comme deux fins possibles d’un même désir et  dont aucune n’est inéluctable.

Le choix de Kool Shen dans le rôle de l’escroc, un bloc de virilité pure, l’œil vide, d’une présence nucléaire à l’écran, plouc, lâche, érotique et dépourvu de sentiment est énorme.

Quand à Isabelle Huppert, elle est plus phénoménale que jamais. Les scènes d’hôpital, peau diaphane, mains ridées sur draps blanc Zurbaran sont d’une force à couper le souffle et la scène finale en plan serré sur son visage quand Maud tente d’expliquer à sa famille ce qui est advenu (« Il était là. C’est tout ») un monument d’interprétation mystérieuse, sensible et retenue, qui devrait lui valoir tous les César du monde –si la Cérémonie 2015 voulait bien enfin se souvenir de ce qu’est le cinéma !

 

 

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