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01/05/2014

"L'écriture du monde", François Taillandier, Stock

Sur le tableau noir des classes de notre enfance, c’était la première date : 476 fin de l’Empire romain d’Occident, déposition du dernier empereur romain Romulus Augustule par Odoacre, roi des Hérules. Cela nous parlait assez peu, mais sonnait bien à nos oreilles. Il est vrai qu’à l’école primaire et à celle qui suit, l’Antiquité tardive sombre vite dans un trou noir ; nous ignorons Constantinople sauf quand l’Islam est sous les remparts, et à peu près tout des 1 000 ans de l’empire byzantin pour ne raccrocher vraiment les wagons qu’en l’an 800 avec Charlemagne, après une courte pause au baptême de Clovis.

François Taillandier nous présente avec « L’écriture du monde » une belle méditation sur ces temps lointains où quelques figures du VIème siècle vont s’attacher à préserver la culture de la haute époque romaine, pendant que les mercenaires barbares s’installent à demeure sur les terres méridionales et que la chrétienté, cependant très déchirée, se déploie : tout le monde se convertit ou à peu près, Justinien fait construire Sainte Sophie, Benoist de Nurcie organise la vie monastique et Denys le Petit invente le calendrier de notre ère.

Il s’agit d’un roman historique, et l’auteur qui a été récompensé il y a quelques années par le Grand Prix de l’Académie française nous offre des voluptés de lecture dignes des « Mémoires d’Hadrien » de Marguerite Yourcenar : grand style et érudition, ici mélangés de méditations mélancoliques sur la fin d’un monde, le brassage des cultures et les tâtonnements des époques de transition.

Car son personnage principal – qui a réellement existé- est un romain de vieille souche et de haute culture que la nécessité et l’opportunisme (il faut bien que les patriciens servent à ce à quoi les siècles les ont formés) conduiront à servir le roi ostrogoth Théodoric auquel l’empereur d’Orient Zénon  (« un soudard parvenu ») avait abandonné l’Italie pour préserver Constantinople. Ce Théodoric avait, lors d’un banquet de pourparlers, égorgé le fameux Odoacre, le putchiste, celui-là même qui avait déposé Romulus Augustule.  Et c’est le petit peuple de Ravenne qui par moquerie gratifia celui qu’on avait affublé du nom du légendaire fondateur de l’Empire du sobriquet «  Augustule ». En fait il s’appelait Augustus et nous ne le connaissions que par son surnom ! Odocare, lui, tout mercenaire de l’Empire qu’il fût et fils d’un ministre d’Attila, avait, magnanime, épargné la vie du dernier empereur qu’il avait seulement exilé sur une île de la baie de Naples. Il faut dire que celui-là était un tout jeune homme de 16 ans, « un innocent fantoche », à ce point insignifiant que l’histoire ne s’est préoccupée ni de la date ni de la cause de sa mort. François Tallandier écrit joliment « L’ultime lien qui amarrait encore le présent au môle des siècles s’était rompu ».

L’empereur Justin lointain successeur en Orient de Zénon n’est guère plus glorieux (« Constantinople héritait donc elle aussi  d’un empereur illettré, mais que son intelligence élémentaire  munissait de quelques vertus : la conscience de ses manques, le respect de l’instruction et le sens de la famille »). Son neveu Justinien qui devint empereur en 527 et épousa l’influente Théodora compensera les faiblesses de l’oncle : il réformera le droit et la fiscalité, luttera contre les Vandales d’Afrique du Nord dont finalement il s’assurera, avant de reconquérir l’Italie grâce à son général Bélisaire (« Là commença, méthodique, un massacre qui dura toute la nuit. On sut que désormais Constantinople avait un maître »). Le Benoît du Mont Cassin, celui de la Règle (« Il faisait penser à un sarment sec, à un cuir trop corroyé »), Grégoire, le futur père de l’Eglise Grégoire-le-Grand qui pensait que la fin du monde était proche et devint pape contre son gré (« Il en vint à tenter de fuir de Rome, caché dans un tonneau. Mais on le retrouva, et il ne put se dérober davantage », huit ou neuf personnages historiques négligés ou oubliés nous sont ainsi restitués dans le cours du récit en de très belles pages, pleines de trouvailles, d’enseignements et de sagesse.    

Au-delà d’anecdotes souvent réjouissantes, ce livre est le testament philosophique de notre personnage Cassiodore qui, la disgrâce venue, traverse l’Italie pour fonder un monastère voué à la préservation de la culture ancienne (« On se partagerait entre la prière, l’étude et l’accroissement de la bibliothèque »), car, en dépit ou à cause de l’air du temps qui est alors au christianisme, il est habité par la crainte que « la vieille culture païenne soit balayée par les Ecritures » et que « toute jouissance trouvée dans sa fréquentation soit un péché. N’était-il pas sacrilège de se soucier de Cicéron ou de Sénèque quand Jésus avait parlé ? »). C’est aussi l’évocation passionnante du temps des déchirures et des reprises hardies, des basculements d’un monde et des esquisses inattendues ou hasardeuses des mondes nouveaux possibles.

Déchirures des vêtements du vieux monde,illustre mais usé, avec sa part de crainte et de mélancolie, et temps des reprises par des doigts d’or, du rapiéçage et du patchwork, parfois à tâtons, telle Théolinda de Bavière qui traverse les Alpes pour épouser le roi des Lombards, ennemis des Francs dont elle souhaitait se revancher par fidélité à sa mère qui avait été gagnée aux dés par Clotaire, fils de Clovis, et qui comprend contre son époux l’intérêt de s’associer au projet d’unité du Pape Grégoire et l’utilité pour les Lombards de se convertir à la foi romaine en abandonnant l’arianisme.

 « Ainsi quand ils moururent, le brouillon du monde demeurait inachevé, plein de ratures, de repentirs, de grattages et d’interpolations […] Quand ils moururent, ils laissaient quelques efforts, quelques larmes, quelques traces […]. Quand ils moururent, laissant tout en l’état, ils étaient sûrs peut-être d’avoir réussi où ils s’étaient trompé, échoué où ils avaient semé les graines les plus fécondes » .

 C’est très beau et tout à fait passionnant. Et la fin qui évoque l’entrée de Mahomet à La Mecque annonce, je l’espère, la suite sensible d’autres fracas de l’histoire.

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