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25/05/2014

Sept jours en Inde- Bombay et les grottes d'Ajanta et d'Ellora, avril 2014

12 au 19 avril 2014,

Il est de plus en plus malaisé quand on questionne des amis de deviner si le voyage dont ils reviennent vaut le détour. Avec l’âge, les considérations d’agrément ou de confort prévalent souvent sur l’intérêt du voyage. Passe encore les rencontres plus ou moins fortuites qui peuvent avoir «  fait» le voyage des autres. On les sait difficilement transposables. Mais se décider aux terres lointaines sur la suggestion de proches dont on comprendra, une fois sur place, que l’enthousiasme tenait à une épaisseur de matelas, tel plat raffiné ou la température d’une piscine est toujours douloureux.

Soyons justes, cela joue quand même ! Par exemple notre hôtel à Bombay. Tout ce que je déteste : un immense domino de béton, haut debout sur la tranche, non sans élégance mais qu’on aurait pu voir fiché aussi bien à Séoul, Madrid, Boston ou Buenos Aires. A l’intérieur, du marbre, des volumes pharaoniques, et un parfum entêtant de fleurs dressées en de gigantesques bouquets partout. Ajoutons d’immenses baies vitrées dans les chambres dont l’ouverture est condamnée par souci de sauvegarde des dépressifs et des maladroits et vous comprendrez mon désarroi. Mais cet hôtel cossu et détestable a fait mon voyage. Car nous étions au 31ème étage, au bas de Marine Drive, surplombant la baie en fer en cheval qui s’engorge et se love à Chowpatty Beach, le Pocacabana local, avant de se cambrer et de faire marche arrière le long de Malabar Hill, péninsule verdoyante piquetée de hauts buildings, où sont les Tours du silence dans lesquelles les Jaïns entreposent leurs morts pour les protéger de la terre, de l’eau et du feu.

Eh bien, cette vue depuis le 31ème étage du Trident Hôtel Nariman, ce surplomb sur la langue de plage qui s’étire lentement le long de la ville, cette vaste promenade qui attire tous les soirs une foule innombrable au coucher du soleil, ce ciel immense tendu sur le front de mer, le tout aux proportions d’un continent, et ce face à face de notre hôtel avec Malabar Hill,  paquebot immobile sur une mer d’Oman étale dans des tournoiements de vautours, ne font certes pas un voyage mais justifient une ville. Et si l’on veut faire simple on dira d’abord de Mumbai qu’elle et une très très belle ville, dans un site merveilleux qui lui est un écrin, comme on peut le dire de Rio. Les Anglais évoquaient en parlant de la baie  « le collier de la Reine ». On comprend pourquoi. La nuit, ce collier est de diamant.

Dernière des villes coloniales anglaises qui a attendu le percement du canal de Suez pour se développer, Bombay est différente de tout ce que je connais de l’Inde. Plus moderne, des langueurs océanes, moins grouillante que tentaculaire et, aussi surprenant que cela paraisse, agréable à vivre –au touriste- et facile à visiter.  Quartiers très marqués, terrains de cricket vastes comme  des parcs londoniens, monuments fin de siècle avec façades de brique et de pierre grise mêlées, leurs fenêtres néo-gothiques et leurs gargouilles, temples hindous où les fidèles s’abîment en offrandes, mosquées où la shahada tient lieu de sésame, marchés de tout, arbres immenses et quatorze millions d’habitants qui ne craignent rien des signes religieux ostentatoires ni des mœurs qui se frottent. Le tout avec cette magie que répandent les villes indiennes, saturées de vie, où on se laisse traverser par des regards noirs, immenses, à la fixité hypnotique, infuser par des odeurs tièdes de tout ce qui pue ou embaume, étourdir de bruits et de couleurs. Villes d’humanité en fusion où  chaque coin de rue fait foule. Où tout ce qui est minéral est finalement chassé, dévoré, ingurgité, tel un insecte mort disparaissant sous des colonies de fourmis.

La gare Victoria Station a été achevée en 1887 par des élèves du père de Rudyard Kipling, lesquels ont également construit la mairie de Bombay qui lui fait face. On se trouve ici au cœur, glorieux, tardif et décadent de l’Empire britannique dont Mumbai  a su préserver l’héritage, le style gothico-moghol, entre austérité de manoir écossais, fantaisies gothiques et sauce indienne. «Indo/saracenic » disent les Anglais pas peu fiers d’avoir su mélanger les styles en renonçant à celui, strictement victorien, qu’ils avaient d’abord imposé. Mais  « sarrasins », on en est encore loin ! The Price Nobel’s father a mis la main aux grandes halles non loin, The Crawford Market, que l’on traverse en se glissant dans la foule, entre portefaix et femmes en abaya,  nous perdant un peu entre tous les bazars qui pullulent dans ce que l’on nomme ici, la « ville indienne », Zaveri Bazar, Null Bazar, Chor Bazar. La jolie mosquée des Dawoodi Bohras, une communauté ismaélienne, nous ferme la porte au nez faute pour nous d’avoir su par cœur la shahada. Il est 14 heures, le soleil dru, la chaleur écrasante et la cohue soudain insupportable. C’est l’Inde et il faut, en ce cas, trouver d’urgence un refuge.

Ce sera  la J.J. Scool of Art, sur Dr D. Naoroji Road, non loin de l’université, à deux pas de Crawford Market. C’est l’école des Beaux Arts dont John Lockwood Kipling, le père de Rudyard, a été le directeur. Sa maison de fonction s’y trouve toujours mais, occupée par l’actuel maître des lieux, elle ne se visite pas. Un ensemble de bâtiments de bonne allure dans un parc ombragé, ceinturé par de vilaines masures un peu de guingois, où l’on voit des enfants à demi-nus jouer avec des poules maigres au milieu de matelas éventrés à même le sol.  Au centre, deux bâtiments bas qui servent d’ateliers aux étudiants, avec chacun son jardin de curé. Et partout des sculptures ou des moulages de terres cuites, des têtes, des bustes, un peu les uns sur les autres, posés là sans façon mais qui saisissent par leur naturalisme de grande expressivité. On songe à Ousman Sow, l’artiste sénégalais, qui aurait pétri, non plus la force et l’énergie, mais la lassitude et l’abandon. C’est très beau et un peu mélancolique. Des pintades se baladent entre les œuvres et des corbeaux volent au-dessus de nous.

L’île Elephanta et ses grottes-  L’embarcadère est à Gateway of India, l’arc de triomphe de nos amis anglais, la tour Eiffel de l’Inde, édifié en l’honneur de la visite du roi Georges (V) et de la reine Marie qui faisaient le tour du propriétaire en novembre 1911. On alors posé la première pierre et on a pris son temps, le monument ne fut achevé que 15 ans plus tard. Le port de Bombay est si vaste que notre porte y paraît un peu abandonnée en dépit de la foule alentour. Assez basse, de dimensions modestes, la mine pâle, posée là un peu de traviole, de dos au Taj Mahal Palace qui la domine de trois têtes, très en retrait du quai. Elle laisse l’impression, tel un bagage trop petit, d’avoir été oubliée dans la précipitation du départ. L’histoire cependant oppose un démenti formel : le dernier détachement britannique à avoir quitté l’Inde y a rendu hommage en défilant devant elle le 28 février 1948.

Bon, pour les grottes éléphantines -c’est ainsi que je m’obstine bêtement à les nommer- c’est dimanche, et donc la cohue. Mon filleul que je suis venu visiter – il s’est offert ici l’année sabbatique que Sciences Po Paris inflige à ses étudiants sous couvert d’année d’études à l’étranger- comprend que cet homme quasiment en guenilles, au milieu de la place et loin du quai, que cet homme que rien ne distingue, sauf la foule qui se presse autour de lui, est le vendeur de tickets. Moi j’aurais plutôt cherché une boutique bien pimpante non loin des bateaux ou une petite guérite de l’office du tourisme un peu colorée ; j’y serais encore ! Ce n’est pas du tout ça ! Il faut s’agglutiner à la masse, s’y mêler, l’entamer, y faire son chemin en jouant des épaules, des coudes  et de tout ce qui peut écarter les gêneurs et, à quelques encablures de notre homme, placide mais goûtant son triomphe, tenir bien haut un billet à la main et le tendre bien loin. Le miracle alors opère, les bras deviennent télescopiques, le billet s’aimante au vendeur et, comme la colombe sort du chapeau d’un magicien, se transforme en tickets de voyage en bateau. Les mordus, les obstinés et les pervers réclameront leur monnaie, nous on se précipite vers l’embarcation pour être sûrs, moyennant 10 roupies supplémentaires, de trouver place sur le pont supérieur.

Au fur et à mesure que l’on s’éloigne des côtes, on voit Mumbai se répandre, s’étendre à l’infini. Cela effraie un peu : notre embarcation semble un bouchon de liège sur une ville-océan.

L’île Elephanta est aride, on rejoint les grottes par un escalier encombré d’étals à babioles, protégé du soleil par des velums tendus entre les arbres, des singes attendant le touriste pour des cacahuètes ou la photo. Des Indiens viennent ici en famille pique-niquer dans une ambiance de quatorze juillet au Grau-du-Roi, rive gauche. Le tout très sympathique.

La grotte centrale est d’abord une calotte de montagne qui tombe très bas sur une longue ouverture en rectangle scandée de piliers courtauds qui paraissent soutenir le tout. De l’extérieur, on ne voit qu’une obscurité tendue au cordeau sur le seuil. L’impression d’écrasement cesse une fois à l’intérieur mais non le mystère. Des proportions de cathédrale, le plafond haut taillé en fausses poutres et des colonnes à chapiteaux qui rythment l’ensemble, autour d’un immense temple en force de cube,  une kaaba percée de quatre portes entourées de géants de pierre où l’on vient poser des colliers de fleur et brindiller des bâtons d’encens autour du lingam sacré.

Le mystère, ce ne sont pas les dieux, c’est cette pierre que l’on a taillée pour qu’ils apparaissent. Malraux a écrit de très belles choses dans son « Musée imaginaire »sur tout ce qui en sculpture n’est pas la statuaire, sur ce à quoi la statuaire n’a pas suffi, sur ces formes qui s’ébranlent de la pierre mais y restent attachées, qui sortent du roc, en hauts ou bas reliefs, mais persistent à faire bloc avec lui. Ces figures sacrées dont on ne sait plus si elles irradient la pierre ou si elles en émanent par miracle, on n’en fait pas le tour comme d’une statue, condamnés que nous sommes à y faire face dans un dialogue muet. Alors on ressent ici la même impression que dans les temples d’Abou Simbel, et tout recueillis que nous soyons, on fait quelques pas en arrière, tant les fresques de ce décor rupestre ( VI ème au VIIIème siècle de notre ère) nous paraissent chargées, comme on le dit d’objets de sorcellerie qui, une fois disposés sur les étagères de nos bibliothèque, bougent encore.

Et du mouvement sur les parois de ces grottes, il y en a ! Tous les murs sont ornés de panneaux sculptés dans des mandorles à la gloire de Shiva : « Shiva roi des danseurs » que l’on nomme alors « Nataraja », sourire retenu de garce, ondulation de salope  et des bras partout ; les « Noces de Shiva et Parvati », celle-ci à sa droite, les yeux baissés comme les jeunes filles indiennes avant le mariage ; « Shiva et le démon Andhaka », crocs saillants, glaive dans une main, la coupe du triomphe dans l’autre, une tête d’éléphant, signe de victoire, dans deux autres encore, car Shiva, très puissant, ne manque de rien.

Mais le must, c’est la grandiose tête tricéphale de Shiva, « Trimurti », les trois faces du Dieu, enfin disons sa face et ses deux profils qui symbolisent la création, la conservation et la destruction du monde. Haut chignon, collier sur le torse. Au centre, solennel, visage grave, yeux mi-clos, moue pensive sur les lèvres : on conserve. A gauche, guerrier, le destructeur du monde, serpent à la main, profil tendu de colère déterminée, regard de grand black un peu énervé la nuit à Barbès. A droite, créateur qui met le monde au monde, aux traits féminins, un vrai sakti, travelo aux lèvres sensuelles : notre ami Conchito de l’Eurovision. « Ces têtes, colossales en comparaison des figures qui les entourent, elles emplissent la grotte comme le Pantocrator emplit les cathédrales byzantines de Sicile. Comme le Pantocrator, ce Shiva cesse au-dessous des épaules sans devenir un buste. D’où son trouble accent de tête coupée et d’apparition divine » ; «  Masque aux yeux fermés sur la coulée du temps, comme un chant funèbre »- Ca s’est du Malraux des Antimémoires. Mais revenons à nos petits papiers à nous !

Comme si cela ne suffisait pas, un panneau est spécialement consacré au « Shiva androgyne », cobra dans un bras, miroir dans l’autre, entouré de ses potes, les autres dieux : l’évanescent Brahma, Dieu des dieux mais né du nombril de Vishnou ; Vishnou « l’endormi » comme écrit Catherine Clément, mais du sommeil du yoggi, et qu’on aime moins pour lui-même que pour ses avatars qui habitent les légendes hindoues, le Rama du Ramayana et Krishna qui aime folâtrer avec de jeunes bergères en jouant du pipo ;  Indra encore sur son éléphant, le Dieu discret des premiers temps dont l’hindouisme tardif n’a pas su que faire, alors on l’a renvoyé sur le Mont Meru comme un vieil oncle encombrant à  la maison de retraite.

Mais mon panneau préféré reste « La descente du Gange sur la terre ». Le Gange c’est Ganga, une femme à trois têtes comme les trois affluents du fleuve, qui enlace gentiment le cou de Shiva en un chapelet de gouttelettes ce qui rend l’épouse Parvati nerveuse ; alors Shiva la calme  d’un geste affectueux de la main.

Voilà, c’est très beau et beaucoup plus que cela. Simon, mon filleul, vingt ans, beau garçon et blond comme les blés, se fait sans cesse interpeller par des familles indiennes qui veulent le prendre en photo. Il s’y plie de bonne grâce, photo de groupe, photo avec les gosses ou seulement les parents. « Encore une autre » le supplie-t-on, le prenant sans doute pour une incarnation plus contemporaine du doux Krishna. Sans doute jaloux, je m’indigne de l’imposture…

Concours de pétanque sur Oval Maindan- This is a joke !Oval Maidan est immense coulée verte qui traverse le « centre-ville » (à supposer…) du Nord au Sud le long de l’université et de la High Court. Une succession de très longs parcs de gazon, fermés par de belles grilles bordées de grands arbres, d’où l’on aperçoit les complications des bâtiments anglo-indiens voisins, et où l’on joue…. au cricket. Comme chez nous à la pétanque sur un sol meuble. Aujourd’hui, c’est dimanche et jour de concours, avec son jury sous grand auvent, la coupe sur une table et 800 à 1 000 joueurs dispersés sur près de deux hectares, chaque équipe son bout de terrain. Si l’on n’a peur ni d’un coup de batte en plein visage ni d’être défiguré par une balle au vol, on peut se glisser dans les couloirs laissés libres pour observer le spectacle. Des Indiens le font, peut-être les vaincus des poules précédentes. Pourquoi pas nous ? Nous nous asseyons près d’un groupe et c’est le moment que choisit mon filleul, une fois en lotus, pour ouvrir un petit pochon qui renferme une bouillie locale rouge qu’il vient d’acheter dans une guinguette, laquelle n’avait pas envisagé qu’un tel soupe fût à emporter mais ne s’en est nullement alarmée ; on est ici très commerçant et les sacs plastiques sont partout ! Une espèce de brioche, très molle et sans goût, accompagne le met. On doit l’y tremper et avaler le tout, bouchée par bouchée. Je tourne la tête et regarde les joueurs. Il y a de tout, des équipes de pro en survêtement impeccable barré du nom du joueur et on comprend alors qu’il y a des équipes musulmanes et des équipes hindoues qui jouent ensemble mais sans s’aventurer en équipe mixte, quelques barbes, des sikhs à turban, pas une femme. D’autres sont sans façon, en short, jeans ou dhoti,  pieds nus ou en claquettes. L’ambiance est joyeuse et détendue, ça s’interpelle, ça se frappe dans le dos, ça rigole et quelquefois ça lève les bras au ciel pour implorer ou remercier Dieu sait quoi. Pour le reste, le cricket est un jeu incompréhensible hors Commenwealth. Trois morceaux de bois fichés dans le sol de part et d’autre (les guichets), qu’un batteur protège ; un lanceur va à l’assaut, on comprend qu’il doit toucher ou détruire le guichet. Jusqu’ici tout va bien, c’est ensuite que le jeu se brouille comme un écran d’ordinateur virussé. Ca court, cela s’agite en tout sens ; la balle sort quasi-systématiquement du terrain et un ramasseur qui se tient assez loin se donne des airs d’importance, ce qui étonne au regard de ce qui est ordinairement attendu d’un ramasseur de balles ; quelquefois les batteurs abandonnent leur guichet pour rejoindre en courant le guichet de l’autre, comme si nos gardiens de but décidaient soudain de déserter leur équipe pour rejoindre l’équipe adverse et cela, ô avanie ! les deux traitres en même temps ! Ayant beaucoup réfléchi à l’affaire depuis lors, j’ai compris que mon profit aurait été plus grand si j’en avais aussitôt déduit que les deux batteurs devaient être de la même équipe et tous les autres de l’équipe adverse, l’essentiel pour le batteur étant d’envoyer la balle le plus loin possible pour priver l’adversaire d’une prise au rebond.  Il est quand même normal que quelque chose m’ait échappé : on dit que les règles de ce jeu ont nécessité 42 lois et 4 annexes !

Qu’importe ! A la lumière de cette fin d’après-midi qui nappe de miel les solennelles façades anglaises alentour, ce moment est tout ce qu’on aime de l’Inde, championne au jeu du colon et fidèle à sa promesse de conciliation entre les siens.

Manif nocturne- A l’heure du coucher, un bruit de roulement de tambours nous attire à un coin de rue. Nous apercevons une maigre troupe qui gigote, frappe dans ses mains et danse autour d’une carriole pavoisée. Nous demandons à un passant ce qu’il en est et apprenons que c’est l’anniversaire de feu le Dr Ambedkar Sindabad qui se fête demain, 14 avril. L’Inde est si friande de commémorations qu’elle les entame toujours, par impatience ou pour pouvoir en profiter au maximum, le jour dit à 0h ! Il doit être 23h et notre petite troupe s’apprête à rejoindre la place non loin où la statue de notre bon docteur est élevée. Ambedkar était dalit, « intouchable » comme nous disons. Eminent juriste, proche des communistes, il s’était opposé à Gandhi dans les années 30 à propos de la représentation parlementaire des sans castes dans la future Inde indépendante en préconisant, par crainte qu’aucun « intouchable » ne soit élu, la constitution d’un collège électoral et d’une assemblée séparés. Gandhi y était hostile et redoutait qu’il en résulte une partition entre castes plus grande encore. Un jeûne de protestation du Mahatma a suffi : Ambedkar s’est rendu à ses raisons, est devenu le premier ministre de la justice de Nehru et l’un des rédacteurs de la Constitution indienne. Mais son combat en faveur des « intouchables » ne devait pas cesser et, convaincu que le système ne pourrait pas y mettre un terme, il invita les dalits, peu de temps avant sa mort en 1956,  à se convertir en masse au bouddhisme pour échapper à leur sort. Autant dire qu’il est leur héros : les « intouchables » fêtent tous les ans la date anniversaire de sa naissance. A l’abord de la place, on voit des groupes affluer de toutes parts en faisant grand raffut, sur des chars ou à pied, chantant ou frappant dans les mains. On y vient en famille, par groupe de jeunes, par quartiers, et on s’agglutine. Les affluents deviennent fleuve, le fleuve delta et le delta océan de foule. Mais la foule, telle une vague qui se dissipe sur le rivage,  s’apaise à l’approche du maître de bronze, comme si les slogans et la sono, destinés à se donner du courage pendant la traversée de la ville, n’avaient plus grande utilité quand on se retrouve entre soi. Hommes  endimanchés, femmes dans des saris immaculés, enfants soignés qui, une fois à bon port, déambulent sans ferveur apparente, comme si le nombre seul suffisait à faire fête. Grande retenue et parfaite distinction. Beaucoup de tenues blanches, des drapeaux partout et des policiers débonnaires qui veillent. Quelques notables font des discours en tribune, le son de la sono n’est pas très bon mais peu importe, tout le monde s’en fout. Ce qui suspend l’attention c’est la manoeuvre d’une grue, une immense guirlande de fleurs aux couleurs de l’Inde suspendue à la flèche, à poser en tâtonnant autour du cou de la statue.  Ce n’est pas facile, mais on y parvient dans le ravissement général. Alors la foule devient file indienne de processionnaires qui vont déposer, les uns derrière les autres,  quelque offrande au pied de la statue.

Nous nous éloignons ; un groupe de jeunes gens, mine sombre, pupilles ardentes, cheveux de jais, dents d’une blancheur étincelante, nous interpelle. On échange quelques mots. Eux, jeunesse ou haschich, ont l’air de bien profiter de la nuit du Dr Ambedkar. Gueules de samedi soir rue de Lappe ou Grands Boulevards. Charmants, exaltés et chaleureux. Simon leur dit qu’il est étudiant à Delhi en Sciences Politiques. Alors, ils nous déclarent, avec spontanéité et candeur, attendre la victoire aux élections législatives prochaines de Narendra Modi, le leader du parti nationaliste hindou (le BJP), gouverneur flamboyant du Gujarat mais demeuré inerte, sinon complice, lors des massacres de musulmans en 2002. Un Ariel Sharon de Sabra et Chatila. C’est affreux ! Cette fois nous allons nous coucher et je pense en rentrant au très beau livre de Raj Mahal Jha, ce récit d’un jeune couple dont la femme doit accoucher dans la nuit dans un Gujarat en proie aux massacres confessionnels. Le titre de ce roman ? « Et les mots nous abandonnent ». Oui, c’est tout à fait ça : les mots nous abandonnent !

Vers Aurangabad - En rejoignant l’aéroport, des portraits de Modi partout et du fils Gandhi (petit-fils d’Indira et arrière petit-fils, donc, de Nehru) presque nulle part. On le dit nul et sans charisme. Peut-être ! Mais sur les quelques affiches électorales du Parti du Congrès, on le voit poser à côté d’un anonyme, jeune ou vieux, hindou, sikh ou musulman, c’est quand même un message d’une autre nature que celui de Modi qui défend une Inde exclusivement hindouiste, sans plus avoir à le dire tant le slogan est subliminal. Et que fait-on des autres ? Indiens depuis toujours et musulmans depuis 10 siècles ?

Aurangabad, à 400 km de Mumbay, est le point de départ pour les visites d’Ajanta et Ellora. C’est une ville vraiment indo-musulmane, rattachée au sultanat de Delhi dès le XIVème siècle. Ici, on est Musulman depuis Philippe Le Bel. Qu’en pense Modi ?

C’est une ville explosée qui ne ressemble à rien de connu, un carrefour routier traversé d’interminables chemins de terre battue que l’on parcourt en rickshaw sur les cahots, effrayé par tant de laideur. Pasolini l’évoque dans « L’odeur de l’Inde » : « L’habituel amas informe de masures mal adossées l’une à l’autre, de venelles insalubres et de bazars alignés le long d’une rue centrale méandreuse, derrière les boyaux ouverts des ruisseaux d’écoulement ». Eh bien, cela n’a guère changé en quarante ans! 

Notre hôtel nous sert de refuge. Le Vivanta By Taj est une très grande bâtisse, assez basse, de style moghol, la pierre couleur sable. Les chambres donnent sur un grand parc gazonné à l’anglaise, balançoire à l’assise de bois sur les terrasses privatives, très belle piscine ombragée d’où l’on entend à la tombée du soir, en maillot de bain sur nos transats, les appels déchirants et doux des muezzins des mosquées voisines. Un jeu de croquet avec ses maillets et massages à la demande. Bref, le paradis ! Mais il serait trop agréable de s’y complaire, alors, nous retournons dîner en ville, un peu d’enfer nous fera du bien ! Notre première adresse est fermée, nous en choisissons une autre, une petite brasserie locale éclairée au néon, où l’on nous sert en famille des thalis à la louche dans de petites coupelles sur un plateau métallique pour une poignée de roupies. C’est si abondant et si peu cher que je redoute le pire. Et dès que nous avons avalé une bouchée une ribambelle d’enfants, chargés de « rabe », chacun sa spécialité, dal, curries, chapatis, naratan, nous en remet une louche. Concentration maximum. Ce n’est pas mauvais, mais je boycotte plusieurs petites coupelles, un peu au hasard, question de me ménager quelque chance de survie. A la sortie le grand fils de la famille, 16, 17 ans, qui anime en terrasse un ravissant théâtre de marionnettes nous invite à nous asseoir puis à venir à ses côtés où il nous confie ses personnages à fils. On est sans doute moins doué que lui mais la magie de l’enfance opère et nos spectateurs ne boudent pas notre plaisir. Au retour en rickshaw nous apercevons, ici ou là, des morceaux d’animation, des lambeaux de fêtes, quelques guirlandes d’ampoules de couleurs sur des façades, un maigre rassemblement en hommage au Dr Amberkar et un tracteur illuminé et pavoisé qui traverse la ville. Nous entrons dans nos chambres spacieuses, pas peu fiers de notre soirée de routard…

Les grottes d’Ajanta- C’est un très beau cirque niché sous une forêt verdoyante traversée de cascades. Ca, c’est pour l’hiver ! Vrai en novembre et décembre d’après les jolies photographies que nous a montrées notre chauffeur. Mais à cette période de l’année, la végétation est sèche et broussailleuse, avec ici ou là quelques bougainvilliers d’un carmin éclatant. Et de cascades, il n’y a plus que les traces blanchâtres sur la roche. Le site reste cependant « très parlant » avec sa corniche naturelle qui fait le tour du cirque à mi-hauteur de la falaise, percée de trente cavités. Ce sont les chaityas (les temples) et les viharas (les monastères) que le bouddhisme a taillés dans la roche pour y nicher sa philosophie. Les moines venaient, dit-on, s’y protéger des moussons ; les fidèles ont trouvé le vallon agréable et, besoin de se racheter ou prodigalité, ils ont mis la main à la pâte. Edifié à deux époques différentes, le sanctuaire illustre les inflexions du bouddhisme. La première époque, Ier siècle avant notre ère, est celle du « Petit Véhicule », philosophie de la tradition, élitiste et abstraite. Petit véhicule parce qu’il y a peu d’élus. On y bannit la représentation de Bouddha que seul symbolise le stupa – genre haute coiffure conique de Frénégonde/Le Mercier dans « Les visiteurs »,  symbole de l’entrée du maître en Nirvana.  Ces « grottes »-là  sont d’une grande sobriété, quelques piliers et un stupa au fond. Les autres « grottes »,  plus tardives, datent de l’époque Gupta et du bouddhisme du « Grand Véhicule », où la philosophie devient une vraie religion. A l’abord du Nirvana, le fidèle avant de franchir le pas, se retourne sur ceux qui suivent pour les appeler et les attendre. D’où la nécessité d’un « véhicule » plus grand ! Et pour mieux convaincre, on représente Bouddha, on décline sa vie, son enseignement, on peint son enfance, on évoque ses proches et, l’art étant le plus fort, on n’hésite pas à prendre prétexte du renoncement aux plaisirs pour peindre en de très vastes panneaux  les délices de cour et toutes sortes de délicatesses, jeux, musiques, couples qui se forment et se défont. L’époque Gupta (VIème-VIIIème siècle) est l’âge d’or de cet art et, spécialement, des peintures rupestres dont Ajanta passe pour un des plus hauts exemples. Les grottes sont entièrement couvertes de scènes de genre, de princesses en pamoison, de cygnes et de lotus, les piliers sont peints, les plafonds décorés. La pierre est tout habillée d’un catéchisme délicieux, vivant et coloré.

Disons-le tout net, le tout est très frustrant car les grottes, souvent profondes, sont extrêmement sombres. Et nos lampes torches sont impuissantes à restituer la vision d’ensemble. Ces peintures pullulent, frémissent, sont aussi précises et encombrées que des miniatures et hélas on ne les devine, centimètre carré  par centimètre carré, qu’au travers d’un maigre faisceau de lumière sur des murs immenses, comme on contemplerait une tapisserie d’Aubusson à travers un trou de serrure. C’est rageant, très rageant. Et quand des projecteurs sont installés, le visiteur est retenu très loin derrière des barrières.

Alors on se réconforte en lisant le « Guide Bleu » qui déplore aimablement que la célébrité des peintures ait occulté l’importance de la sculpture. Et il est vrai que de nombreuses salles hypostyles nous éblouissent par l’élégance de leurs colonnes, que certains hauts reliefs sont comme des ronde-bosse, qu’un Bouddha couché, représentation du gisant au moment de l’Extinction totale, est étonnant et que la grotte 19, avec son arche en fer à cheval dentelé, sa voûte en conque de navire renversée, ses nagas (serpents sacrés) éventés par une porteuse de chasse-mouche, ses chapiteaux de couples copulant, d’ermites, de musiciens, d’éléphants et son Bouddha drôlement assis sur un banc de pierre, les mains jointes et les pieds posés au sol, entouré de part et d’autre par deux yakshas ( les gardiens du temple) au léger déhanché, dissipe toute frustration.

Ce site marque aussi la troisième époque du bouddhisme en Inde : celle de sa disparition de ses terres d’origine. Finalement supplanté par l’hindouisme, le bouddhisme a fui le sous-continent pour aller se répandre ailleurs. Et le site d’Ajanta, un jour déserté, a été enseveli sous la végétation. Durant des siècles. Jusqu’à ce que des soldats britanniques ne le redécouvrent, en 1819, à la faveur d’une chasse au lion.

En route vers Ellora- A la sortie d’Aurangabad, le château de Daulatabag, juché sur le promontoire de Devagiri, la colline des Dieux, domine. C’est une citadelle construite au XIème par un prince hindou qui se croyait protégé par le seul surplomb. Elle fut prise au XIIIè par Ala-ud- Din, prince du Bihar, lequel, instruit par l’expérience, fit renforcer les défenses. Rempart extérieur en plaine, rempart intérieur, et cinq autres enceintes, la dernière taillée dans la roche noire. Tours puissantes, salles de gardes, diwan, couloirs compliqués, passages sous-terrain, escaliers étroits, terrasses partout et un minaret en cheminée, tout rose et au bout arrondi, d’effet un peu comique. Des écureuils trottinent entre les touristes, la plupart Indiens. Vue superbe sur la plaine encerclée de collines arasées en plateaux, comme une ultime défense naturelle. Au XIVème siècle, un sultan de Delhi, genre Khmer rouge, va transporter ici sa capitale, à marche forcée, en une interminable et cruelle migration de ses habitants, perdant en route la moitié de ses gens. Inconstant, il se ravise quelques années plus tard, on imagine que le retour fut plus affligé encore. Mon filleul Simon monte jusqu’au sommet où il oublie notre précieuse lampe-torche. Et zut !

Les « grottes » d’Ellora sont taillées à flanc de falaise d’une centaine de mètres de hauteur courant sur plus de deux kilomètres. Les temples et les monastères ont été successivement creusés par les bouddhistes (Vème et VIIème siècles), les hindous (VIIIème et Xème) et les Jaïns ( IXème et XIème), dans une singulière course de relais des religions, à la fois sacrée et tolérante.

Ici, le site se donne dans son entier, les « grottes » sont plus vastes et moins sombres qu’à Ajanta. On les visite comme on égrène un chapelet, saisi par le silence étrange du sein de la terre, transporté dès le seuil par les décors de pierres, les piliers sculptés, les bas et hauts  reliefs, ces Bouddhas impassibles mais dont la forme seule, comme émané de la pierre, nous semblent, à nous aussi, un appel du sacré. 

Les grottes suivantes sont brahmaniques, toutes dédiées à Shiva. «Shiva fol » comme écrit drôlement Catherine Clément dont c’est le « dieu préféré » ! Pourquoi ? « Eh bien, il est sauvage, il est paradoxal, il est farouche, il est très mal élevé, c’est peut-être pour cela qu’il est plaisant. Il est inattendu ! » s’exclame-t-elle.  Et de raconter, parmi mille anecdotes assez peu orthodoxes, qu’à la mort de sa première épouse Sati, Shiva s’est mis à danser de douleur, le corps de la défunte sur les bras, en tournant sur lui-même comme un derviche, jusqu’à ce que Vishnou lui envoie sa sœur Parvati pour le séduire, laquelle, face à l’échec, se met en médiation si longtemps qu’elle se transforme en végétal à la manière de Daphné. Shiva, qui a l’âme d’un ermite laisse soudain tomber ce qui reste du corps de Sati pour, tel Apollon, s’amouracher de l’arbre qui, sous le charme, redevient femme ! Bombe sexuelle frustrée d’avoir tourné pour rien, Shiva pénètre Parvati durant…. mille ans, la rétention de sperme « étant un des exercices les plus travaillés de l’Inde » souligne Catherine Clément, mais éjacule à côté, dans le Gange, Ganga, la déesse prisonnière dans son chignon. Et cette semence perdue devient la ceinture de pèlerinage de Bénarès, où les champs de crémations délivrent les mourants du cycle des renaissances et où on élève des lingams à la gloire de celui qui rend à autrui l’immense service de n’avoir plus affaire à la vie ! Alors, dans ces grottes, on voit Shiva dansant, Shiva jouant aux dés avec Parvati, Shiva guerrier, Shiva sur un char, mais aussi Durga la féroce aux seize bras armés, inventée par les dieux coalisés pour combattre le démon-buffle Mahisa car cette fois-ci Shiva n’y suffit pas, et Vishnou bien sûr ou ses avatars, le sanglier Varaha, le nain Vamana ainsi que le démon Ramana- qui donne son nom à l’une des grottes-,  le géant à vingt bras et dix têtes qui tente de soulever le mont Kaylasha que Shiva, fortiche, maintient en place par la seule pression du pied.

Kaylasha ? Un de plus hauts sommets du Tibet ; la demeure de Shiva et Parvati, bien sûr. Mais à Ellora, c’est le nom du plus grand temple. Le  chef d’œuvre d’Ellora. Le plus vaste sanctuaire monolithe au monde, si vaste avec son gopuram d’entrée, ses cours, ses chapelles, ses pavillons, ses déambulatoires, ses terrasses, ses porches et son mandapa, qu’on ne parvient pas à croire que le tout a été creusé, excavé, taillé et sculpté dans la roche. Et avec ça des galeries, des piliers à chapiteaux, des fresques partout. Cette « grotte », à elle seule, suffirait à justifier Ellora. « Temples, statues, bas-reliefs, font partie de la montage comme une efflorescence du divin » écrit Malraux, « nulle part je n’avais éprouvé à ce point combien tout art sacré suppose que ceux auxquels il s’adresse tiennent pour assurée l’existence d’un secret du monde. »  Ce secret, ici, est d’évidence. On s’assoit sur une pierre et on regarde les gens déambuler parmi les dieux.

Dégrisés, on coupe court, sous la chaleur, au reste de la visite. Les temples jaïns, plus éloignés, seront pour un prochain voyage…

Mariage à Aurangabad- Comme d’hab, petite virée nocturne en enfer à la nuit tombée. Les étals, pas beaucoup plus rieurs que les boutiques, remballent sur les marchés quand nous entendons de la musique. C’est une fête de mariage et la cérémonie fait cortège au milieu de la rue, entre rickshaws et véhicules à quatre roues qui vont en sens inverse. L’heureux élu est monté sur un âne et une trentaine de femmes en sari, très habillées, bijoux en sautoir, sont à sa suite, pressées les unes contre les autres mais pas avares d’œillades en direction des touristes curieux que nous sommes. Un camion avec sono à fond et projecteurs les précède avec, dans son sillage, une foule de jeunes hommes agglutinés et gigotant qui dansent parmi les immondices. Parfois le cortège fait halte en dépit des klaxons des automobilistes qui s'impatientent. On nous aperçoit et nous nous trouvons dans l’instant agrippés, empoignés, happés, ingurgités et digérés par cette tornade vibrionnant de dizaines de paires d’yeux, de bras déployés, de torses luisants, sur ce danse-floor de bitume et de terre battue. Nous tentons de faire bonne figure en dansant sans mettre les pieds dans les ordures sur les bas-côtés. Les visages de nos hôtes irradient d’énergie, les yeux flamboient, les sourires sont avides, les corps tendus, la chemise ouverte sur le torse ;   on nous enlace, on nous entoure, on nous encercle, on nous bouscule, on crie de joie, on chante à tue tête, on fait des saltos arrière ravi de l’épate et plus encore de la présence de ces deux témoins du lointain.  La scène est étonnante de ces Indiens, d’apparence si placide, douce et dolente quand ils sont seuls ou en petits groupes et qui peuvent soudain, sous l’effet de la masse, prendre feu et se transformer en torche vive d’énergie exaspérée. Comme une combustion, trop longtemps retenue, qui ne demanderait qu’à s’embraser. On ne peut s’empêcher de songer aux scènes de violences interconfesionnelles qui secouent sporadiquement le pays.  

Mais revenons à notre boum itinérante : je finis par invoquer aimablement mon âge et le sens du ridicule, alors on me déglutit gentiment mais à regret. Simon, lui, danse comme un fou, à l’égal des jeunes noceurs. Croiser « un blanc » au cours d’un mariage est de bon présage pour les futurs époux, paraît-il, alors chacun se précipite sur le pauvre marié juché sur son baudet, pour lui passer de nouvelles guirlandes de fleurs autour du cou et le féliciter de sa chance. Falot, modestement vêtu, mais désormais très décoré ! Cependant, les femmes en sari s’impatientent, la halte devient trop longue. Ca fait bouchon. A moins que leurs époux ne s’ombragent. Alors, en processionnaires mystérieuses et soudain discrètes, elles contournent le camion pour se réfugier dans la salle de mariage non loin. Mon filleul Krishna fatigue et quelques dernières photos plus tard, selfies d’honneur, nous partons manger ce qu’on trouve à cette heure, soit des bananes et des biscuits secs arrosés d’un bon coca.

Retour à Mumbai-  Changement d’hôtel. Cette fois-ci ce sera l’hôtel Moti dans Colaba, rubrique « Chic » du Routard ! Une belle bâtisse coloniale à deux étages, dans son jus, chambres immenses à hauts plafonds ouvragés, ventilo, le tout très propre. Dans une cour  ombragée, plantes vertes et grands arbres partout. Nous connaissons déjà le jeune maître d’hôtel auquel nous étions venus confier avant notre escapade Ajanta/Ellora un reste de bouteille de pastis que nous ne pouvions transporter dans l’avion. Nous avions emballé la chose dans du papier journal en lui disant que c’était une bonne médecine. Il avait un peu souri mais il nous a accueillis au retour avec chaleur, notre petit paquet à la main… Il s’appelle Ali et vient du Tibet où vivent sa femme et sa petite fille. Travaille à Mumbai depuis des années et retourne au pays quand il peut, en train. Le voyage dure 72 heures. Sec, le regard fixe et profond, le dos très droit, un visage à l’équilibre parfait, et les plus belles mains qui se puissent concevoir. Impassible comme un Indien doublé d'un majordome anglais, avec dans le regard un pétillement retenu, dernière braise de rêves de jeunesse que le destin étrangle. On ne peut le regarder qu’avec une infinie tristesse, c’est à fendre le cœur, alors on fait comme le font les Indiens : on lui sourit comme le dit Pasolini de « ces sourires qui ici ne sont pas de gaité mais de douceur ».

Le patron qu’on rencontra le lendemain est d’un autre tonneau. La cinquantaine, cordial, avantageux, parlant haut et fort et comptant les billets de banque à haute voix. Un homme de commandement, sûr de son fait et de son affaire, intimant devant nous des ordres aimables et condescendants à Ali que nous aimons tant et disant devant lui, musulman comme on imagine, que seul Modi peut sauver le pays. Il est Hindou bien sûr, et ne connaît de la politique française que Carla Bruni. Je le vois au matin suivant, alors que je suis en terrasse, planter délicatement deux brins d’encens dans le tronc d’un banian qui traverse le mur mitoyen et faire sa petite prière, après quoi il rote un bon coup. Avec cela, parfait au touriste et serviable.

Il faut se faire une raison, nous ne verrons pas les dabbawallahs si célèbres à Mumbai, ce convoyage de gamelles que les épouses à la maison font tenir à leur mari au travail, acheminées par train jusqu’à Churchgatte Station avant d’être distribuées par une armée de coursiers. Ils font relâche le week-end et les jours fériés et, dieu(x) sait (sachent) pourquoi, c’est férié aujourd’hui et demain.

Visite de la cathédrale Saint-Thomas, première église anglicane de Bombay (1718), so british, gothique anglais et néo-classique, avec beffroi à horloge et nef de monuments funéraires à la gloire des soldats de l’Empire. Nous sommes à deux pas de Horniman Circle, le cœur de l’ancien fort dont a voulu faire un jardin, genre square aux dimensions locales, avant de se raviser et de regrouper-là toutes les institutions du commerçant colon : Maison des Douanes, hôtel des Monnaies et tout de même une bibliothèque, Town Hall. Le tout pourrait être froid et minéral, c’est l’inverse, c’est grandiose avec des parcs partout, de hauts palmiers, des banians, de frangipaniers, des acacias, une circulation automobile intense, des étals le long des rues, des miséreux vendant des babioles, deux ou trois singes en laisse aux pieds, des hommes d’affaires collés à leur portables, des étudiants, des jeunes filles marchant par paire, le tout dans un chaos  insolite, avec d'inépuisables fantaisies de chapeaux de la Reine Elisabeth.

Rien à dire du musée construit à l’occasion de la visite du Prince de Galles, le futur Georges V de Gate of India- décidemment Mumbai doit pas mal aux visites de cet homme !- dans le style décadent et joliment orientalisant du début de siècle (XXème) avec son gigantesque dôme d’inspiration moghole, qu’une indisposition passagère ensuite d’un déjeuner équivoque dans un restau de poissons, m’a privé de goûter avec la disponibilité d’esprit nécessaire. Enfin, le musée était en travaux ! Très belles sculptures pour réviser un peu sa galerie de dieux, miniatures mogholes, mais surtout des papiers peints rouges, dessinant une infinité de cercles mystérieux, d’inspiration tantrique et d’origine népalaise. Je crois que les nomme « matanapa » à moins que ce ne soit « matamapa », mais ne parvenant pas à lire mes notes, je n’en suis pas très sûr…

Coucher de soleil à Chowpatty. Cette plage en croissant de lune lovée au creux de la baie est le lieu des grands  rassemblements et c’est ici, une fois l’an, que l’on immerge une statue de Ganesh, le dieu à tête d’Eléphant. Un coup de Shiva encore ! Ganesh, fils de Parvati, protège sa mère de l’insatiable concupiscence de Shiva  en tenant la porte de la chambre conjugale. Shiva veut entrer, Ganesh le lui interdit,  alors Shiva s’emporte et décapite l’enfant. Voulant aussitôt se faire pardonner, il promet à Parvati de réparer son erreur en prélevant la tête du premier être vivant qu’il rencontrera. Las, ce sera un éléphant : voilà Ganesh ! Un dieu protecteur et -c’est un enfant- gourmand de friandises ! On vient à Chowpatty, en fin de journée, en famille, en couple, avec ses enfants ou à la sortie de bureau, on s’assoit sur le sable ou sur une couverture déployée et on contemple la mer d’Oman sans trop y goûter. Ce moment de vie sociale est à l’indienne, on y est des…milliers à faire la même chose, c’est-à-dire presque rien, mais tous ensemble agglutinés. Scènes de genre que l’on ne se lasse pas de regarder, il y a là des femmes voilées avec leur maris qui font de jolis couples d’amoureux, des jeunes filles qui vont tremper le bord de leur sari dans l’eau sous les yeux des parents, des gars qui jouent au cricket, des employés de bureau qui jouent à chat perché, des cerfs-volants et des voitures à roulettes en matière plastique qui font du 4/4 sur le sable.

Mais pour le coucher de soleil, ce n’est pas ça ; dans le U de la baie, les collines de Malabar Hill nous en prive, il vaut mieux alors redescendre le long de Marine Drive, le front de mer, une large avenue piétonne de deux ou trois kilomètres, où l’on s’assoit sur le parapet. Nous sommes, là encore, des milliers à vaquer comme à la surface de la peau de cette ville immense, l’infini de la Mer d’Oman pour oxygène. Et toujours ces yeux que nous croisons, ces regards noirs qui nous aimantent. Mystère d’une telle fixité ni curieuse ni étonnée : océanique. Les Indiens dans la rue ne saluent ni ne sourient jamais, c’est très étonnant. Mais si on leur fait un signe de tête ou si l’on force notre sourire, alors, sans doute sensibles à notre attente, ils s’illuminent.

Nous nous faisons crocheter par un jeune de 20 ans accompagné d’un adolescent évanescent. L’aîné qui nous fait conversation nous explique faire des études de tourisme mais ne vouloir travailler ni dans un hôtel ni dans un restaurant, trop dur. Ils habiteraient à 45 kilomètres de Mumbai d’où ils viennent en train et ont rendez-vous ce soir avec des amis à Gateway of India.  Il nous parle longuement des attentats du Taj Mahal Palace et du Trident Nariman Hôtel- oh merde, notre premier hôtel du séjour-, les terroristes ayant creusé un tunnel depuis le café Leopold – pépinière de touristes et de branchés locaux- jusqu’au Taj. Les terroristes étaient Pakistanais nous précise-t-il avec un air de triomphe ! L’Inde qui se sait confessionnellement fragile répugne à envisager qu’il ait pu s’agir de compatriotes musulmans et j’aime, moi, ce politiquement correct qui est quelquefois un peu ridicule mais toujours une ultime digue contre la haine et la proscription. Au fond, peut-être ces terroristes étaient-ils Pakistanais. J’avais pourtant le souvenir que des Indiens y étaient également impliqués, entraînés au Pakistan.

Enfin, la conversation va son train, nous marchons ensemble durant des kilomètres, Marine Drive, Nariman, Colaba…Ce jeune est à ce point intarissable que j’en viens à m’interroger sur ses intentions. La petite crevette à ses côtés ne dit rien, joue avec son portable et sourit de ses grands yeux de biche. Nous marchons et cela me fatigue. Un taxi ne serait-il pas le bienvenu ? Au fait pourquoi aller jusqu’à Gateway ? Et qu’avons-nous à y faire ? Parfois le silence se fait mais nous marchons encore. Les jeunes s’arrêtent régulièrement pour demander leur chemin à des policiers, ce qui étonne s’agissant de jeunes banlieusards normalement familiers de la ville et plus encore d’un étudiant en tourisme et du plus grand monument de Mumbai. Mon filleul, comme eux inlassable, va son chemin. Enfin nous parvenons à la Porte. Evidemment il n’y a nul ami à les attendre, je sens la galère et salue la jeunesse en rentant soulagé à notre hôtel- mais soulagé de quoi exactement ? Je médite aussi sur l’âge qui porte à la suspicion. Simon  rentre une heure plus tard. Je lui demande ce que sont devenus ses compagnons, il me dit qu’ils sont rentrés chez eux. …

Dargha Mausolée-   C’est un mausolée sur la mer, posé sur une île minuscule que l’on rejoint par une longe digue où les pèlerins circulent entre des guinguettes d’offrandes et de bondieuseries islamiques. Ali Dargha était hadji, c’est un riche marchand de Bombay du XVIIIème siècle qui se serait retiré en ermite ici, le long de la côte, à des kilomètres au nord de la ville, après un pèlerinage à La Mecque qui en aurait fait un Saint homme. Un très joli bâtiment blanc de style moghol, coupole sur plan carré, adjacent à une mosquée blanchie à la chaux, celle-ci en réfection, où hommes et femmes viennent se recueillir, les femmes depuis l’extérieur, au travers de grandes baies. Deux officiants de part et d’autre d’un catafalque déploient de grands tissus brodés qu’ils déposent sur le cercueil, tous différents, des verts et or, des garance, des bleu outremer, des roses, dans un mystérieux ballet d’enfouissement sous les voiles pendant que les fidèles font bénir d’un coup de plume de paon des images pieuses, des fleurs, de petits paquets de bonbons qu’on dégustera ensuite en famille. D’autres en retrait s’abîment en prière ou se penchent vers le cercueil du Hadj pour toucher les voiles sacrés et se caresser le visage, comme on se badigeonne de piété. Des enfants émerveillés par le scintillement de la coupole en stalactites se tiennent sagement autour de leur père. A l’extérieur, la terrasse sur la mer, en marbre, est chauffée à blanc et brûle la plante des pieds. Les gens, pratiquement tous en famille, ont l’air heureux et bienveillants. Etrangement, ici on nous sourit. Ce moment est émouvant et agréable mais Dieu que la mer, de part et d’autre de la digue, est sale, avec des sacs plastiques partout et ses flots d’immondices. N’y a –t-il pas un qatari quelconque pour lancer un projet de nettoiement qui donnerait du travail aux nécessiteux et restituerait à ce site sa beauté ? Ce serait une bonne idée je crois et peut-être l’accoutumance de ce peuple à la saleté et aux puanteurs s’en trouverait-elle redressée puis tarie… Pour l’heure des mendiants et des infirmes exhibant leur moignon font décor entre les étals de photos de La Mecque ou de petites cadres disant que Dieu est Dieu L’Unique mais en lettres de strass. En partant, nous croisons un beau jeune homme en djellaba, calot brodé blanc sur la tête, qui se fait passer un trait de khôl sur les yeux par un esthéticien itinérant avant d’aller se recueillir. La dévotion a aussi ses coquetteries.

 Mahalakshmi Temple- C’est le temple hindou le plus populaire de Bombay au bout d’une rue étroite qui serpente entre de belles maisons délabrées aux façades noircies, encore soutenues par les arbres quand les étais manquent, encombrée d’échoppes d’offrandes florales, de noix de coco, de composition de lotus. Ici, aussi, on doit ôter ses chaussures qu’on amoncelle les unes sur les autres avant de faire la queue sous un soleil d’enfer.  Même les Indiens transpirent et la sueur dégouline sur les nuques. Une assez grosse femme sanglée en videuse, à mi-hauteur d’un escalier géant, contrôle le flux. Après 20 minutes d‘attente, redoutant l’insolation, nous rebroussons chemin, comme lors des jours d’expo sans résa au Grand Palais.

C’est déjà mieux à Babulnath Temple, le plus ancien temple de Bombay (1780), avec son beau porche de pierre frangée sous les banians, perché sur une crête de Malabar Hill, de style roccoco, blanc chantilly à l’extérieur, couleur pêche à l’intérieur, avec des colonnes très ouvragées et des arcatures en dentelles de pierre. Les fidèles versent une eau lustrale sur le lingam couvert de pétales de fleurs, avec de petites cruches en étain, à disposition. Grand silence habité des murmures et de psalmodies.

Le temple jaïn, lui, est frustrant. De construction récente (1905), on peut en pénétrer l’enceinte mais pas le reste que l’on ne voit, comme nos sœurs musulmanes du mausolée Ali Dargha, que depuis l’extérieur des fenêtres ou, en surplomb, du haut d’un escalier. Une aimable dame nous explique comment tout cela fonctionne. Tout ici est d’une grande sérénité. On dit les Jaïns non violents. Végétariens, certains marchent un masque de gaze sur la bouche pour être sûrs de ne pas gober par inadvertance quelque minuscule insecte. D’autres dans le même souci de ne pas nuire, marchent en balayant le sol devant leurs pas. Leur prophète est un Bouddha de la même époque que celui de notre connaissance mais qui s’appelle Mahavira. Prince aussi, en rupture également, qui, à la mort de ses parents, a distribué sa richesse et renoncé aux vêtements. Il marche nu, vêtu d’espace ! Les Jaïns seraient quatre millions en Inde, autant dire rien, moins que sikhs (20 millions), les chrétiens (25), les musulmans (150 millions) et les Hindous (le reste, soit 900 millions). Mais ils sont très aimés de leurs prochains. Ils ont commandement de ne tromper personne alors, tous leur faisant confiance, ils sont devenus de grands industriels et de gros commerçants et seraient un facteur d’équilibre du pays. Catherine Clément les qualifie de «  protestants de l’Inde ». Pas mal vu !

Ne pisse pas sur mes basquets ! C’est ici le bout du bout de Malabar Hill où sont les dhobis, la caste inférieure des blanchisseurs, qui ne sont pas tout à fait des « intouchables » mais pas loin. On y descend par des venelles ombragées entre des masures, de petits terrains vagues - le terrain vague en Inde existe peu ou pas longtemps, on s’y précipite aussitôt pour s’y blottir en une communauté de miséreux-, de petit terrains vagues donc, déjà plantés de planches de bois soutenant des murs de cartons. Des enfants jouent au foot ou au cricket sur le terre battue sans égards aux touristes, pourtant ici très rares. Un entrelacs de passages, on tourne à droite puis à gauche, on descend encore un peu et voilà la mer et ses rochers. Hélas, les dhobis sont de relâche à quatre heures de l’après-midi, mais il y a bien quelques chemises étendues entre les immondices. Ca pue, les corbeaux sont partout. On entend entre les vagues qui viennent s’écraser sur la merde des roulements de tambour. Ce doit être une fête de mariage dans une maison de carton. Saisi par cette impression de bout du monde, sale et mélancolique, je vois deux jeunes arriver vers les rochers où nous sommes, je me retourne pour partir et fait face à l’un d’eux qui s’immobilise à trois pas, ouvre la braguette de son jean, sort son sexe et se met à pisser à gros jets, comme si je n’étais pas là. Serait-ce un geste hostile ? Nullement ! Aussitôt soulagé, il nous aborde aimablement, à l’Indienne, curieux de rien mais heureux d’une occasion de rencontre à raconter aux siens. L’ensorcellement atroce de ce quartier, flottant comme un radeau aux abords de la ville la plus riche de l‘Inde, nous retient encore un peu et nous essayons de trouver les ghats. Nous y sommes! En contrebas de masures déglinguées, un très vaste bassin est creusé en escaliers. Des paliers tout autour comme d’un hippodrome romain, où l’on  s’assoit pour tuer le temps. Des cygnes et des canards y glissent sur des flaques de saletés en surface de l’eau. Un homme, immergé jusqu’à la taille, fait sa lessive dans un petit bassin de retenue, en encoignure, puis se savonne le torse avec énergie dans des couinements de bonheur.

L’indicible de l’Inde, c’est cela. Ce sont ces dernières scènes. Et on mentirait à faire croire qu’elles nous répugnent ou que nous nous sentons culpabilisés, honteux ou tristes d’en être le témoin. C’est tout le contraire. Nous sommes ici, partout, comme cet homme qui a gardé son pantalon sur lui et le brosse ainsi de cette eau sale, sûr qu’il le sera moins une fois séché au soleil. Dans un bain bouillonnant d’humanité, épaté de triompher de la vie, aussi impitoyable soit-elle. Comme le visage d’un nouveau né barbouillé de sang et de glaires. Dans l’intensité et le mystère des instants premiers. Bousculé mais nourris par un tel surgissement de la vie dans son absolu.  L'Inde? Un pays amniotique!

02/05/2014

"Comme les amours" Javier Marias, Gallimard, trad. A-M. Geninet

A Madrid, la capitale la plus dépaysante d’Europe, on a encore des habitudes sociales hors de chez soi. Ainsi Maria Dolz, la narratrice, directrice de collection dans une maison d’édition, prend tous les jours son petit déjeuner à la terrasse d’un café de quartier. Il y a là des habitués que l’on croise du regard sans pour autant les aborder, tous les jours là eux aussi. Parmi ceux-là, un couple, ou plus exactement une femme qu’un homme, sans doute son mari, vient rejoindre, peut-être après avoir accompagné les enfants à l’école. Maria est fascinée par l’allure de ce couple qui irradie de bonheur, fascinée à tel point qu’elle s’impatiente certains matins de ne pas les trouver à l'heure au rendez-vous. Elle les observe, s’abîme dans les regards ou les sourires qu’ils s’échangent et cette scène d’harmonie conjugale au petit matin devient sa dose énergisante et voluptueuse pour la journée. Elle s’y projette et s’y nourrit. Elle les appelle « le couple parfait ».

Mais un beau jour le couple ne paraît plus en terrasse. Maria apprend par la presse qu’un malheur est arrivé au mari, Miguel Desverne, producteur de cinéma qui a été assassiné par un déséquilibré en pleine rue. Six mois plus tard quand la veuve réapparaît, Maria  présente ses condoléances à celle qui n’est plus tout à fait une inconnue. Luisa, broyée par la tragédie mais sensible au geste, lui confie qu’elle non plus ne leur est était pas étrangère, qu’elle était une silhouette familière au couple qui l’avait baptisée « La Prudente ». Et d’inviter Maria à lui rendre visite à son domicile où elle fera la connaissance de l’ami le plus proche de Miguel, l’équivoque Javier Diaz-Ravela qui s’occupe avec empressement et une attention singulière de la veuve et de ses enfants. Cet homme, très beau, grande allure, est manifestement amoureux de Luisa. La situation paraît étrange à Maria qui n’est pas insensible à son charme mais nourrit les pires doutes sur son compte. Ce crime de rue serait-il bien le fait d’un déséquilibré comme lu dans le journal ? Et Javier y serait-il aussi étranger qu’il le paraît d’évidence ?

« Il est très risqué de se mettre dans la tête d’autrui par l’imagination »  nous dit l’auteur, qui nous sert là sous des apparences de thriller psychologique une fable morale sur le couple, l’amour, la mort, le deuil, en sondant les profondeurs de l’âme et ses tensions, ses tourments et ses vertiges dans une prose soignée, lente, quelque fois un peu solennelle, mais enveloppante et ensorcelante, ne laissant au lecteur ni répit ni repos, nous prenant par la main pour nous amener au plus près du gouffre et nous y laisser sur les bords, en se jouant de nos frayeurs.

Et on aime ça, à la folie ! On s’y sent balloté, égaré, inquiet, plein d’appréhension sur ce qui va suivre, apeuré, affolé de se laisser ainsi maltraiter par un auteur au talent criminel, qui suspend la progression de l’intrigue par des digressions irritantes, à la limite du supportable, comme Javier tente de distraire Maria de ses obsessions accusatrices en lui faisant l’amour. Et ces scènes, sa manière de lui faire l’amour, cette façon de se rhabiller aussitôt après en l’invitant à rentrer chez elle, disent assez qu’il ne s’agissait que d’apaisements provisoires.

Car comme ces scènes d’innocence retrouvée, les digressions de Javier Marias n’en sont pas ! Avez-vous remarqué que l’auteur porte le même prénom que le criminel en puissance, l’innocent d’hypothèse, le présumé de tout ? Et un patronyme identique à une consonne près  au prénom de sa narratrice, investigatrice en ressorts psychologiques, toujours en alerte, jamais à court de supputations, même les plus effroyables. Ces réflexions sur la mort, le hasard et l’intendance du crime, les affres et l’éphémère du deuil, les tourments du souvenir et la crainte des revenants, le marché de l’amour (« Nous ne devons pas nous formaliser que l’on se contente de nous faute de mieux »), la vie de couple, les équivoques du sentiment amoureux, « l’indolence fatiguée ou contente des amants après une rencontre », loin de ralentir l’intrigue, la nourrissent, lui font prendre corps, l’enveniment, tel l’esprit de Maria qui prend feu, à force de trop réfléchir, de trop observer, de se mêler de trop près à la vie des autres. Cette mise en abîme de la narration est d’une grande efficacité. Et on se trouve honteux de redouter, hypnotisés que nous sommes par l’infini des échanges chat-et-souris entre nos deux personnages, le retour du mort parmi les vivants, le retour de Miguel l’assassiné, si sa présence devait, en nous offrant la vérité, mettre un terme à ce qui se noue d’indécis et de tâtonnant entre Javier et Maria. L’auteur s’amuse tant de nous qu’il consacre des pages, éblouissantes, au « Colonel Chabert » de Balzac, ce grognard de Napoléon donné pour mort lors de la bataille d’Eylau dont la veuve hérite avant de se remarier et qui réapparaît des années plus tard, accusé d’imposture par les siens qui ne sont plus disposés à exhumer un inattendu vivant du monde ordonné des morts. Et à lire ces pages, on frémit, loin de tout esprit de justice et de compassion, à l’idée que cela pourrait arriver à nos héros de « Comme les amours ».

Livre pessimiste comme d’un moraliste, qui éblouit par la langue et la traduction extraordinaire qui en est faite, sa construction étourdissante et la profondeur, quelquefois proustienne, de l’introspection des âmes, ici les âmes ordinaires.

Quelques extraits en avant, ou arrière- goût :

« Quand on désire longtemps une chose, cesser de la désirer s’avère très difficile, je veux dire admettre ou s’apercevoir qu’on ne la désire plus ou qu’on lui en préfère une autre »

« Tout le monde réagit ainsi, personne n’accepte plus que les choses se passent parfois sans qu’il y ait un coupable, ou que la malchance existe, ou que certaines personnes tournent mal, aillent à leur perte et fassent toutes seules leur malheur et leur ruine ».

« Il y a des gens comme ça, des gens qui s’impatientent et qui s’ennuient dans le malheur. Non qu’ils soient frivoles ou qu’ils aient la tête vide. Ils l’endurent lorsqu’il leur arrive, à l’évidence, probablement comme tout le monde. Mais ils sont destinés à s’en débarrasser rapidement et sans y mettre une grande détermination, par une sorte d’incompatibilité. C’est dans leur nature que d’être légers et joyeux et ils ne voient aucun prestige à souffrir, contrairement à la majeure partie de notre pénible humanité »

« Pour autrui n’importe quel malheur a sa date de péremption sociale, personne  n’est fait pour contempler la peine, ce spectacle n’est tolérable que pendant un bref laps de temps »

Et cette dernière, la plus représentative du livre : « La vérité n’est jamais nette, c’est toujours un embrouillement. Même la plus élucidée. Mais dans la vie réelle presque personne n’a besoin de la découvrir ou de se consacrer à enquêter sur quoi que ce soit, on ne le voit que dans les romans puérils ».

Pour sûr, ce roman-là n’est guère pour les enfants. 

01/05/2014

"L'écriture du monde", François Taillandier, Stock

Sur le tableau noir des classes de notre enfance, c’était la première date : 476 fin de l’Empire romain d’Occident, déposition du dernier empereur romain Romulus Augustule par Odoacre, roi des Hérules. Cela nous parlait assez peu, mais sonnait bien à nos oreilles. Il est vrai qu’à l’école primaire et à celle qui suit, l’Antiquité tardive sombre vite dans un trou noir ; nous ignorons Constantinople sauf quand l’Islam est sous les remparts, et à peu près tout des 1 000 ans de l’empire byzantin pour ne raccrocher vraiment les wagons qu’en l’an 800 avec Charlemagne, après une courte pause au baptême de Clovis.

François Taillandier nous présente avec « L’écriture du monde » une belle méditation sur ces temps lointains où quelques figures du VIème siècle vont s’attacher à préserver la culture de la haute époque romaine, pendant que les mercenaires barbares s’installent à demeure sur les terres méridionales et que la chrétienté, cependant très déchirée, se déploie : tout le monde se convertit ou à peu près, Justinien fait construire Sainte Sophie, Benoist de Nurcie organise la vie monastique et Denys le Petit invente le calendrier de notre ère.

Il s’agit d’un roman historique, et l’auteur qui a été récompensé il y a quelques années par le Grand Prix de l’Académie française nous offre des voluptés de lecture dignes des « Mémoires d’Hadrien » de Marguerite Yourcenar : grand style et érudition, ici mélangés de méditations mélancoliques sur la fin d’un monde, le brassage des cultures et les tâtonnements des époques de transition.

Car son personnage principal – qui a réellement existé- est un romain de vieille souche et de haute culture que la nécessité et l’opportunisme (il faut bien que les patriciens servent à ce à quoi les siècles les ont formés) conduiront à servir le roi ostrogoth Théodoric auquel l’empereur d’Orient Zénon  (« un soudard parvenu ») avait abandonné l’Italie pour préserver Constantinople. Ce Théodoric avait, lors d’un banquet de pourparlers, égorgé le fameux Odoacre, le putchiste, celui-là même qui avait déposé Romulus Augustule.  Et c’est le petit peuple de Ravenne qui par moquerie gratifia celui qu’on avait affublé du nom du légendaire fondateur de l’Empire du sobriquet «  Augustule ». En fait il s’appelait Augustus et nous ne le connaissions que par son surnom ! Odocare, lui, tout mercenaire de l’Empire qu’il fût et fils d’un ministre d’Attila, avait, magnanime, épargné la vie du dernier empereur qu’il avait seulement exilé sur une île de la baie de Naples. Il faut dire que celui-là était un tout jeune homme de 16 ans, « un innocent fantoche », à ce point insignifiant que l’histoire ne s’est préoccupée ni de la date ni de la cause de sa mort. François Tallandier écrit joliment « L’ultime lien qui amarrait encore le présent au môle des siècles s’était rompu ».

L’empereur Justin lointain successeur en Orient de Zénon n’est guère plus glorieux (« Constantinople héritait donc elle aussi  d’un empereur illettré, mais que son intelligence élémentaire  munissait de quelques vertus : la conscience de ses manques, le respect de l’instruction et le sens de la famille »). Son neveu Justinien qui devint empereur en 527 et épousa l’influente Théodora compensera les faiblesses de l’oncle : il réformera le droit et la fiscalité, luttera contre les Vandales d’Afrique du Nord dont finalement il s’assurera, avant de reconquérir l’Italie grâce à son général Bélisaire (« Là commença, méthodique, un massacre qui dura toute la nuit. On sut que désormais Constantinople avait un maître »). Le Benoît du Mont Cassin, celui de la Règle (« Il faisait penser à un sarment sec, à un cuir trop corroyé »), Grégoire, le futur père de l’Eglise Grégoire-le-Grand qui pensait que la fin du monde était proche et devint pape contre son gré (« Il en vint à tenter de fuir de Rome, caché dans un tonneau. Mais on le retrouva, et il ne put se dérober davantage », huit ou neuf personnages historiques négligés ou oubliés nous sont ainsi restitués dans le cours du récit en de très belles pages, pleines de trouvailles, d’enseignements et de sagesse.    

Au-delà d’anecdotes souvent réjouissantes, ce livre est le testament philosophique de notre personnage Cassiodore qui, la disgrâce venue, traverse l’Italie pour fonder un monastère voué à la préservation de la culture ancienne (« On se partagerait entre la prière, l’étude et l’accroissement de la bibliothèque »), car, en dépit ou à cause de l’air du temps qui est alors au christianisme, il est habité par la crainte que « la vieille culture païenne soit balayée par les Ecritures » et que « toute jouissance trouvée dans sa fréquentation soit un péché. N’était-il pas sacrilège de se soucier de Cicéron ou de Sénèque quand Jésus avait parlé ? »). C’est aussi l’évocation passionnante du temps des déchirures et des reprises hardies, des basculements d’un monde et des esquisses inattendues ou hasardeuses des mondes nouveaux possibles.

Déchirures des vêtements du vieux monde,illustre mais usé, avec sa part de crainte et de mélancolie, et temps des reprises par des doigts d’or, du rapiéçage et du patchwork, parfois à tâtons, telle Théolinda de Bavière qui traverse les Alpes pour épouser le roi des Lombards, ennemis des Francs dont elle souhaitait se revancher par fidélité à sa mère qui avait été gagnée aux dés par Clotaire, fils de Clovis, et qui comprend contre son époux l’intérêt de s’associer au projet d’unité du Pape Grégoire et l’utilité pour les Lombards de se convertir à la foi romaine en abandonnant l’arianisme.

 « Ainsi quand ils moururent, le brouillon du monde demeurait inachevé, plein de ratures, de repentirs, de grattages et d’interpolations […] Quand ils moururent, ils laissaient quelques efforts, quelques larmes, quelques traces […]. Quand ils moururent, laissant tout en l’état, ils étaient sûrs peut-être d’avoir réussi où ils s’étaient trompé, échoué où ils avaient semé les graines les plus fécondes » .

 C’est très beau et tout à fait passionnant. Et la fin qui évoque l’entrée de Mahomet à La Mecque annonce, je l’espère, la suite sensible d’autres fracas de l’histoire.