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23/07/2014

"Haeeshek" ("Je te (sur)vivrai"), Hassan el Geretly et compagnie El Warsha

Festival d’Avignon 2014, cour de l’Université

J’aime tout de l’Arabe. Pour moi, c’est comme dans le cochon, tout est bon. Je sais, l’époque n’est guère propice à tel aveu et le lexique contemporain, qui proscrit les peuples à majuscule, le singulier et l’article défini, blâme sans doute la manière de l’exprimer ainsi. « L’Arabe » n’existe pas plus que « L’Européen». Je sais tout ça. Mais je peux quand même me faire plaisir à l’occasion, même si je n’ai pas le temps, aujourd’hui, de m’expliquer plus longuement sur le sujet : une journée de plage n’attend pas !

Hassan El Geretly est un artiste égyptien qui a créé en 1987 une compagnie au Caire qui forme de jeunes talents au théâtre, au chant, au conte, à « l’être sur scène ». Cela n’a l’air de rien, mais dans un pays aussi traditionnel que l’Egypte où la religion, révolution ou pas, est si pesante, ce choix de la scène est tout sauf anodin. On se souvient du « Quatrième mur » de Sorj Chalandon qui raconte la mise en scène de l’ «Antigone » d’Anouilh dans un Beyrouth en guerre, où une vieille femme shiite devant jouer Eurydice se récuse lorsqu’elle comprend que le personnage mettait fin à ses jours : « Jouer c’est devenir cette femme. C’est insulter Dieu ». Gardons nous de persifler ! Au temps de Shakespeare, les femmes n’avaient pas le droit de jouer et l’Eglise interdisait aux comédiens de se travestir. Cela devait être compliqué de monter des spectacles. Et pourtant quelle œuvre !  Et, plus près de nous, lors des débats de la Constituante, Robespierre a dû se lever pour éviter que les comédiens ne soient exclus du droit de vote !

Bref, que cette troupe cairote soit là, si présente, dans ce Festival d’ébullition, d’invention théâtrale, de partage d’expériences et de mémoires est déjà un témoignage conséquent de liberté et d’affranchissement.

La compagnie El Warsha est un conservatoire de contes populaires, recueillis dans le delta du Nil où doucement ils s’enlisaient, de chansons anciennes et de la geste hilalienne, du nom de la tribu des Hilal, premiers arabes convertis à l’Islam qui ont pénétré en Afrique au XIème siècle et dont le souvenir a été entretenu par l’oralité durant des siècles, notamment en Egypte et en Tunisie, une sorte d’Iliade pour les musulmans d’Afrique. S’y mêle le goût des mots dans le vif esprit de dérision, corrosif et burlesque,  du peuple égyptien quand il évoque les choses de la cité. 

Une vingtaine d’artistes sont assis en demi-cercle sur des chaises dans une disposition scénique qui nous rappelle nos tablaos flamencos, la plupart très jeunes – 20, 25 ans-, les musiciens plus mûrs, quatre jeunes femmes côte à côte. Une gandoura, une djellaba, des jeans et des chemisettes branchées, des jupes, un ou deux jolies vestes élégantes, une femme en pantalon, l’autre les cheveux couverts, un turban : toute l’Egypte est là, sauf les salafistes. Le metteur en scène, côté cour, francophone parfait, présente en quelques mots chacun des morceaux choisis, qui seront tous dits en arabe égyptien, avec une traduction défilant sur un grand écran. Puis chacun s’avance à l’avant-scène, qui pour dire un conte, qui pour chanter, qui pour réciter une poésie. Est-ce la magie de ces sons étranges, l’expressivité des visages, ces voix, mères du canto hondo, gutturales et suspendues dans la nuit, le son du oud ou celui, joyeux et aigre, du mizmar, sorte de hautbois boursouflé comme boa qui aurait avalé un gros lapin et qui se termine en entonnoir ? On se trouve pris, fasciné par l’allant et le talent, la poésie de la langue, à la fois rugueuse et douce, tantôt langoureuse tantôt précipitée, qui a tout les chuintements, les exaltations et les mystères de l’amour, instable comme un ciel changeant.   

Le spectacle commence par « Le Loup et le Chien », dit en égyptien. « Attaché ! dit le Loup : vous ne courez donc pas où vous voulez ?  -- Pas toujours : mais qu’importe ? […] Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor ». « --- Le Loup et le Chien de La Fontaine ? » –Oui, enfin, d’Esope ou de qui veut ! Le manifeste contre la servitude quoi …Mais là c’était bien la fable de La Fontaine, la nôtre ! –Et en arabe ? C’est fou ! –Comme je te le dis. Lutter contre la servitude est universel et français depuis le Grand Siècle, t’avais oublié ? »

Suit un chant magnifique, la geste hilalienne, un truc qui est chanté en Egypte depuis le XIème siècle, leur chanson de Roland à eux. Là, c’était la prise de Tunis et le défi qu’un adolescent de douze ans lance au bey local. Le chanteur est lui-même tout jeune, les yeux faits au khôl, le cheveu gominé, une ombre de barbe sur des traits d’une douceur d’abyssin, très beau. Et quand le refrain est repris en chœur par les autres, voir tous ces jeunes ressusciter avec entrain une chanson de geste vieille de dix siècles dont ils n’avaient oublié ni le récit ni les héros avait quelque chose de terriblement émouvant et…. d’assez accablant pour nous autres. On voyait ceux du chœur gigoter sur leur chaise de plaisir ou d’impatience à chanter ; l’un d’eux se frottait les mains, l’air gourmand d’ainsi évoquer ses ancêtres.

Des conteurs s’apprêtent et des histoires courtes et savoureuses font rire ou grimacer la nuit, dites chaque fois par un seul comédien comme s’il était une multitude, interprétant tous les personnages. On y évoque la corruption de l’administration, la paresse, la vie en couple, la paranoïa du régime autoritaire, avec un esprit de dérision et de satire sociale d’un comique et d’une liberté de ton vraiment rafraîchissants.  « Celui qui vivra en verra tant, Mais celui qui marche en verra plus ». Tous les récitants sont épatants et, d’un regard ou d’un geste, nous saisissent dans leur filet.

La chanson n’est pas en reste. Politique, ironique, persiffleuse, toujours gaie, de véritables chroniques de l’actualité politique. La crise de 1956 du Canal de Suez ? Nous sommes 300 à frapper dans nos mains en brocardant « Ben Gourion, Eden et Mollet/ Pourquoi veulent-ils nous faire la guerre/ Le canal est-il chez eux ? » Un voyage de Giscard à El Sadate dont l’organisation a dû perturber les cairotes ? Alors on dit son fait au pouvoir en moquant la parole officielle : « Valéry Giscard d’Estaing et sa madame viennent/ Attraper le loup par la queue/ Rassasier tous les affamés ».

Soudain, alors que nous nous amusons beaucoup, patatras ! Une chanson palestinienne en hommage à Gaza ! Le public, très Télérama et France Cul, qui aime bien les Arabes mais n’aime plus personne quand on évoque Israël et la Palestine, soudain se raidit. La chanson est joyeuse et entraînante mais, privés de traduction pour cet hommage de dernière minute, nous sommes portés à la méfiance : ne serait-ce pas un soutien implicite au Hamas ? On se ressaisit en songeant que tous les Israéliens ne sont pas des Netanyahou ou des Avigdor Lieberman, et on applaudit poliment en se gardant de tout enthousiasme…

Une merveille de déclamation de l’aube qui signale traditionnellement l’heure du dernier repas des nuits de Ramadam nous rassérène. Le chanteur est excellent, la voix puissante et ornementée, d’une grande virtuosité.

Mais l’actualité égyptienne tarde un peu à paraître. Aurait-on cessé de persifler sous « les frères », le président Morsi, désormais déposé, ou le général-président Sissi ? Un beau poème mis en musique, écrit aussitôt après l’attentat contre une église copte d’Alexandrie du 31 décembre 2010, nous donne le frisson (« Crucifie ton Croissant et lève ta Croix), mais nous sommes encore sous Moubarak. Une jeune chanteuse s’accompagnant à la guitare se moque des accusations d’infiltration lancées par le régime lors des premiers Vendredi de Révolte de janvier 2011 sur la place Tahrir. Mais le régime n’est pas encore tombé. Et ce sont finalement cinq témoignages, toujours lors des 18 jours de la révolution égyptienne qui vont faire chuter Moubarak, qui nous sont livrés par cinq comédiens ; il y a là le supporter ultra qui raconte les affrontements meurtriers de Port-Saïd, un voyou stipendié par le régime, une jeune militante de Human Rigths Watch qui va compter les cadavres à la morgue (« Comme ils sont présents/ Comme ils sont jeunes/Comme ils sont morts »), un militaire qui hésite sur le parti à prendre, la mère d’un jeune martyr mort à Tahrir.  Ces regards croisés et dissonants sont dits par des comédiens bouleversants de vérité, à un point tel qu’on hésite à applaudir ce que l’on vient d’entendre. Le silence dans la cour est soudain grave et pesant.

Et ce hiatus, cette rupture, à la fois inattendue et tardive dans le spectacle, interroge. Et ce ne sont pas les deux chansons drôles du répertoire d’un chanteur de music-hall des années 50 répondant au nom de Choukoukou (« c’est son nom, il n’y pas de traduction », s’amuse Hassan El Geretly) où les beaux chants nubiens qui concluent la soirée qui dissipent la pénible impression d’une liberté de ton plus forte, d’un regard plus acéré, d’un discours mieux dirigé, fut-ce sous les atours de la dérision qui est l’humour des vaincus, aux temps anciens du moyen-âge, sous Nasser, Sadate ou même Moubarak, qu’à ce jour. Sans doute, la révolution égyptienne n’est–elle pas achevée. Et on a, certes, moins envie de blaguer quand Mme Roland monte sur l’échafaud…

Un très beau texte sur les oiseaux du Fayoum qu’une jeune révolutionnaire a décidé d’aller étudier pour fuir la lassitude, le doute et la culpabilité sur ce qui a été accompli durant les 18 jours de la révolution de janvier et sur ce qui a suivi, est peut-être la conclusion provisoire et mélancolique de ce projet de la compagnie El Warsha. Dont le talent est vraiment immense mais le propos encore dispersé. Quant à l’élan, comme quelquefois dans la langue arabe, il reste un peu suspendu en l’air, comme si un morceau de phrase était resté au fond de la gorge.

 

Vraiment à voir si vous êtes de passage à Avignon ou si vous les croisez sur votre route. 

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