Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

23/07/2014

Kamel Daoud "Meursault, contre-enquête", Actes Sud

Un Camus peut en cacher un autre… Meursault, c’est « L’Etranger » bien sûr qui tue un « Arabe » sur la plage, sans rime ni raison. Et le narrateur de cette « contre-enquête », c’est le frère du mort qui s’offusque de ce que l’ « Arabe » du livre n’ait pas de nom ni de famille, aucune identité. « J’ai compté et recompté, le mot « Arabe » revenait vingt-cinq fois et aucun prénom, d’aucun d’entre nous. Rien de rien l’ami ».  «  Dès que la balle est tirée, le meurtrier se détourne et se dirige vers le mystère qu’il estime plus digne  d’intérêt que la vie de l’Arabe ». Soixante ans après le crime, Haroun, le frère cadet élevé dans le deuil, se met à table et nous raconte Moussa, c’est le nom restitué à la victime de « L’Etranger », imagine son père, gardien de nuit, soudain disparu à sa naissance, subit sa mère qui cherche le corps partout, mais le corps aussi a été dérobé, la mère qui se fait lire et relire deux brèves parues dans les journaux en 42 rendant compte du crime sans identifier la victime autrement que par ses deux initiales. Comment rapporter la preuve que le disparu est son fils ?

Le narrateur, lui, est allé à l’école grâce à un prêtre de l’Algérie française « Les premiers jours de classe, je portais un tarbouche et un pantalon arabe…et j’avais les pieds nus. On était deux Arabes et on était pieds nus » et plus tard une fille, son amante, lui a fait lire Albert Camus. «  J’ai brièvement connu le génie de ton héros : déchirer la langue commune de tous les jours, pour émerger dans l’envers du royaume, là où une langue bouleversante attend de raconter le monde autrement. Parler avec la précision austère que vous imposent les derniers instants de votre vie ».  Et le narrateur de poursuivre : «  C’est pourquoi je vais faire ce qu’on a fait dans ce pays après son indépendance : prendre une à une les pierres dans anciennes maisons des colons et en faire une maison à moi, une langue à moi. Les mots du meurtrier et ses expressions sont mon « bien vacant » à moi ».

L’idée de ce livre, son fil conducteur, l’envers de « L’Etranger » imaginé de l’Algérie, est géniale. Et si brillamment menée par son auteur, journaliste renommé du Quotidien d’Oran, né près de dix ans après la mort de Camus et qui n’a rien connu de l’Algérie française ni des premiers temps de l’Indépendance, qu’on finit par s’enivrer de cette mise en abîme, à croire au crime sans nom et à l’histoire de la famille, à la vérité du narrateur qui a refusé de combattre durant la guerre, aime l’alcool et les femmes, déteste les mosquées et les appels du muezzin.

Mais ce récit est beaucoup plus que l’envers de « L’Etranger ». Il évoque crûment l’Algérie d’aujourd’hui où l’on ne peut plus prendre une femme par la taille, où l’alcool se fait rare (« C’est la religion, mon frère, fais vite, dans quelques années, le seul bar encore ouvert le sera au paradis, après la fin du monde ») et les villes laides : Oran ? «  Cela sent la vieille pute rendue bavarde par la nostalgie » ; «  On dirait que les gens en veulent à la ville et qu’ils y viennent pour saccager une sorte de pays étranger », «  on lui jette des ordures à la gueule et on la compare sans cesse à la bourgade saine et pure qu’elle était autrefois, mais on ne peut la quitter, car c’est la seule issue vers la mer et l’endroit le plus éloigné du désert ». C’est une réflexion sur la quête d’identité, d’un homme peut-être, des Algériens un demi-siècle après l’Indépendance, de l’Algérie contemporaine (« Je ne veux pas te raconter nos misères car à l’époque [ durant les années 50] il ne s’agissait que de faim, pas d’injustice ». Réfléchir à cette phrase, elle donne le vertige…

Non, ce livre n’est pas le miroir de « L’Etranger », c’est « La Chute ». Cette longue confession, ces aveux oppressants, ces ressassements, ce discours qui s’autoalimente sous prétexte d’interpellations directes du lecteur, ce narrateur qui boit dans un bar ( « Un homme qui boit rêve toujours d’un homme qui l’écoute »), c’est le Clamence de « La Chute ». Mais un Clamence d’Algérie, avec sa culpabilité et son deuil, sa mère aimée radotant un fils perdu, et lui ses amours et les illusions fanées.

Là est le génie de ce livre, un des plus profonds et des plus brillants lus ces derniers temps. A propos de « L’Etranger » : «  Un chef d’œuvre, l’ami. Un miroir tendu à mon âme  et à ce que j’allais devenir dans ce pays, entre Allah et l’ennui ». Et à propos de Camus : « Je compris que c’était une sorte d’orphelin qui avait reconnu dans le monde une sorte de jumeau sans père et qui, du coup, avait acquis le don de la fraternité, à cause, précisément, de sa solitude ».

Précipitez-vous : ce «Meursault, contre-enquête» est déjà un classique.

Les commentaires sont fermés.