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23/07/2014

" La Croix et le croissant", François Taillandier, Stock

Chroniqueur des âges obscurs, François Taillandier poursuit son œuvre. Après « L’écriture du Monde » qui évoquait l’Antiquité tardive, voici  dans « La croix et le croissant » le Haut-Moyennage autour de quelques figures. 

Héraclius n’avait rien pour être Empereur. Fils d’un gouverneur d’Afrique, on le sollicite parce qu’il est bon stratège : il s’agit d’affamer Constantinople pour pousser le peuple à déposer l’Empereur d’Orient qui ne savait que faire d’un pouvoir dont il s’était lui-même emparé par la force et avait- ô crime suprême- tenté la paix avec l’ennemi perse. Héraclius accepte le marché mais ne songeait pas à monter sur le trône. Les événements l’y conduisirent ; il le regrette. Se jugeant, rare qualité,  insuffisant à l’exercice du pouvoir, il déteste la ville et méprise autant la pompe que les gens de cour. Il tombe amoureux de sa jeune nièce et, convaincu par l’amour de n’être pas tout à fait un imposteur, il finit par s’imposer, par « habiter le costume », comme on le dit désormais sur LCI. Le Perse est l’ennemi qui s’est emparé de Jérusalem ?  On le combattra en convoquant désormais tous les citoyens valides sous les armes, y compris les moines pour éviter la niche religieuse qui enfle comme niche fiscale, les hommes embrassant l’état religieux pour échapper à la conscription. Héraclius s’empare de Rhodes, de la Cappadoce, détruit les temples perses et accule l’ennemi à des offres de paix. On restitue à l’Empire romain d’Orient les territoires perdus et la Croix du Rédempteur, chipée 9 ans plus tôt lors de la prise de Jérusalem, croix qu’Héraclius, alors au faîte de la gloire, rapporte au Saint Sépulcre.  Nous sommes en 629. «  S’il était mort cette année-là, il eût été vénéré comme César ou Alexandre ».  Mais au moment où Héraclius affermit son Empire et souhaite régler les querelles religieuses de Jérusalem, un « ennemi impensable, inimaginable » se lève, « des cavaliers unis à leurs chevaux comme des centaures », « insensibles au soleil, à la soif, à l’aridité des terrains ». « Ces hommes-là vous pétrifiaient sur place. On se sentait vaincu rien qu’à les voir ». Ce sont les « Ismaéliens » comme on nomme alors les Musulmans, ces inconnus, qui en dix ans vont s’emparer du tiers de l’Empire.

« La croix et le croissant » n’est pas le livre de cette conquête, c’est une réflexion sur l’Histoire, la façon dont elle se construit, avec sa part d’aléa et d’impondérable, et va se transmettre par le livre. Cela n’est pas venu tout seul, surtout en ces temps guerriers, encore barbares, où les princes étaient peu familiers de l’écrit.

Regardez Dagobert. Le roi franc de la comptine «  Le Bon Roi Dagobert/ Qui a mis sa culotte à l’envers ».  Eh bien, ce n’est pas cela du tout !    « Lui, il régnait, il combattait, il festoyait, il aimait. Il avait tué souvent, forniqué plus encore. Il avait été coléreux, gourmand des biens de ce monde. Il se demandait s’il existait bien un  péché qu’il n’avait pas commis ». Son rapport à la religion chrétienne, et celui de ses hommes, plus que relâché, relevait d’un réflexe archaïque et superstitieux : « Ces chiens de guerre, devant le bras levé d’un évêque sans armes, se faisaient chiens battus. Ils regardaient la croix avec la même terreur animale que jadis la lune ou la foudre. Alors, ils prodiguaient les bienfaits, à tout hasard, comme en d’autres moments le meurtre, et par le même caprice de leur âme affolée ». Quant à combattre l’infidèle, le Perse ou le Musulman, il n’y a pas même songé, trop heureux que l’Empereur d’Orient y épuise ses forces. Et Dagobert de   s’interroger sur son lit de mort avec plus de mélancolie que de remords sur sa trace dans l’histoire, sur ce qu’il restera. Pepin, non pas le Bref, mais de Landen, son maire du Palais, est plus lucide « Il pressentait que l’hégémonie de sa race avait ramené ces contrées à un état inférieur et n’égalait pas, loin de là, les temps romains » et que « la vaine gloire de Dagobert entrera dans la nuit ». Peut-être les livres, qu’il voyait la chancellerie et les abbayes conserver et entretenir avec un soin jaloux, auraient-ils pu changer le cours de l’histoire qui devait rester de ce roi ?

Omar, le second calife après le prophète Muhammad, celui qui entre dans Jérusalem en 638 est sans doute plus avisé et plus sage. Et déjà un très bon communicant. Dès son entrée dans la Ville sainte, il va s’incliner sur le Saint-Sépulcre, mettant en scène son humilité en laissant un de ses serviteurs monter à sa place sur son chameau, que lui-même guidait par le licol, il tente de rassurer juifs et chrétiens qui s’accusent mutuellement à propos du Saint-Suaire, il baisse les impôts pour faire la différence avec Constantinople et ne cherche à convertir quiconque, «  la soumission lui suffisait, et la paix civile ». Les pages consacrées au calife Omar, à sa jeunesse dorée, à sa conversion, à l’image alors assez piètre de Muhammad chez les édiles locales, à la conquête éclair des pays sous le califat d’Abou Bakr (« Les victoires renforçaient la foi, la foi permettait de nouvelles victoires ») sont passionnantes. Mais à la différence d’un Dagobert qui avait conquis ou vassalisé de nombreux territoires sans penser l’au-delà de ses victoires, le calife Omar, lui, s’interroge : tout cela ne va-t-il pas un peu trop vite ? Alors, il médite et voit les livres, « il se fit expliquer ce qui s’y trouvait, à quoi ils servaient […] et cet objet singulier qui n’existait pas dans son pays, lui parût soudain comme un talisman donnant accès à la fois à la vie présente et aux siècles futurs ». «  Ce dont disposaient les religions périmées, il fallait que la vraie religion en disposât à son tour » et « il conçut le dessein de faire rassembler de façon analogue en un livre unique l’enseignement du prophète ». On s’en doute, le Coran fut un combat. Faire ce que Muhammad lui-même n’avait pas fait, n’était-ce pas blasphème ?  Omar découvrait, écrit joliment Taillandier, «  combien ce qui est une évidence  pour l’homme sage et qui a réfléchi peut paraître incompréhensible ou incongru pour la plupart, qui ne réfléchissent à rien », mais aussi que «  s’approprier le livre, c’était d’abord fixer la parole ; c’était ensuite s’approprier le temps pour entrer dans la permanence. Car les hommes mouraient et le livre resterait ».

Il y a aussi, Frédégaire, prieur de l’abbaye de Saint-Martin auquel Pepin de Herstal, petit-fils du Pépin de Dagobert, demande d’entreprendre la chronique des royaumes francs. Autre combat ! Nous sommes alors en 695. En ce temps, le peuple s’exprimait dans un latin abâtardi et les nobles francs « qui vivaient dans leur vieux parler germanique » en étaient secrètement offusqués, «  cette langue des livres, si nécessaire pour instruire et gouverner, leur inspirait de puissants soupçons parce qu’elle représentait un pouvoir dont ils étaient exclus ». En outre- telle était la commande- il convenait que l’écrit fût à la gloire de la lignée des Pépin afin d’entretenir l’idée qu’ils avaient vocation à supplanter les Mérovée, nos vieux rois ! Les affres du prieur, nègre d’une histoire arrangée, sont contées avec grand bonheur.

Charles Martel apparaît (715). Le lecteur, désormais instruit du mobile hagiographique des écrits et des contrefaçons historiques, est tout disposé à goûter le vrai portait du vainqueur des Arabes à Poitiers, et là notre auteur Taillandier s’en donne à cœur joie !  Karl, le bâtard du Pépin de Dagobert, a fait le ménage  ou sa mère, la perfide Alpaïde, pour son compte : on a assassiné l’évêque qui avait dénoncé cette union illégitime et les deux fils du vrai sang, ne restait plus que lui. Chacun s’y rallie. « Il était une jeune brute aux cheveux drus et longs, au torse épais, aux jambes puissantes ». Reste à convaincre encore le roi de Soissons ou de Paris. On combat, on trahit, on vainc et on s’accommode en définitive du roi vaincu Chilpéric, car désormais ce sont les maires du palais qui choisissent leur roi. Après avoir vaincu les Aquitains et les Neustriens, il s’attaque aux Alamans et aux Suèves, s’avance jusqu’au Danube, ne cesse de punir, saccager, rançonner les peuples conquis. Et les Arabes, s’interroge-t-on ? Il y est absolument indifférent, constate que les Musulmans ne l’ont jamais inquiété, qu’en Provence, on commerce avec eux, qu’ils tracassent en revanche Eudes d’Aquitaine, ce qui fait ses affaires, et qu’il pourrait même aller les aider et s’entendre avec eux, infidèles ou pas ! «  Toute la question de sa vie, poursuit Taillandier, a été d’incarner son peuple et sa race, non pas les Romains ou les chrétiens ». Et si quinze ans plus tard, Charles se laisse convaincre, ce n’est pas nécessairement pour les raisons, reconstruites et hélas à ce jour toujours entretenues, c’est que duc d’Eudes d’Aquitaine vient d’annoncer le mariage de sa fille avec le gouverneur Maure de Narbonne. « Infidèles, qu’ils le fussent, il y était indifférent ; mais pas à une alliance qui se tournerait contre lui » ! Mais Charles Martel tergiverse encore. Munuza, le gouverneur arabe de Narbonne est un pacifique ; « soucieux de gouverner en paix, il protégeait même les juifs de Narbonne ; dans ce but, il avait interdit la pratique de la gifle pascale, qui consistait pour tout bon chrétien, le jour de Pâques, à frapper le premier juif qu’il rencontrerait ».

 

La suite vous la connaissez. Mais je vous assure que ces chroniques de la Croix et du Croissant, très bellement écrites, se lisent avec un grand agrément et un étonnement à toutes les pages. Taillandier l’écrit dans sa post-face « lorsque les faits sont passés, il ne reste que le récit, qui prend alors la place de la réalité ».  La réalité, ce roman historique nous la restitue, comme on offre un présent qui gratifie et en impose.

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