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27/08/2014

"Le dernier tigre rouge", Jérémie Guez, 10/18 " Grands Détectives"

Jérémie Guez a 25 ans et, à cet âge, il nous sert en 234 pages une plongée réussie et sensible dans la guerre d’Indochine depuis l’arrivée du corps expéditionnaire mené par le général Leclerc en mars 46 jusqu’à Diên Biên Phû et le départ des troupes et des colons défaits en 54.

Le style est celui d’un roman policier, le ton à la bienveillance, le propos humaniste, la construction intelligente en dépit d’une fin un peu sirupeuse- ce qui en quand même un comble. Rien n’y manque, ni l’absurdité de la guerre, ni l’héroïsme des hommes, ni l’humiliation sourde des populations vietnamiennes ni celle, fracassante, des troupes françaises, ni la peine ni la souffrance, ni les tortures subies ni celles endurées, ni l’insouciance des colons ni leurs combines au soleil, ni enfin le goût authentique que chacun pouvait avoir pour l’opium, les putains locales ou cette terre de paysages lents, même les salauds ou ceux qui ne l’étaient pas. Tout y est, des premières batailles de guérilla en Cochinchine (vers Saigon), jusqu’à la stratégie tonkinoise (vers Hanoï, le delta du fleuve rouge et la frontière chinoise), la tragédie de la RC4 en octobre 50, « la plus grande défaite de l’armée française depuis son retour en Indochine. Et sa première humiliation depuis la débâcle de 1940 »  et le sursaut d’orgueil, fou, suicidaire ou criminel de Diên Biên Phû, les soldats parachutés dans une nasse alors que tout est déjà consommé.

On y rencontre Hô Chi Minh et Giap, et beaucoup de légionnaires forcément.

La Légion étrangère est alors composée  d’anciens de la Wehrmacht, de résistants, de soldats de nos colonies et de mercenaires en tous genres. « La plupart s’étaient fait la guerre hier et se retrouvaient aujourd’hui frères d’armes » Ils se battaient pour un pays qu’ils ne connaissaient pas mais «  ils étaient prêts à mourir pour l’honneur du régiment qu’ils servaient ».

Au fond, c’est bien cette histoire-là, davantage que l’histoire de la guerre d’Indochine que nous raconte l’auteur. Une histoire d’hommes engagés sans ennemi identifié et pour nul autre motif que de voir du pays pour échapper à leur passé, faisant la guerre parce qu’ils ne savent rien faire d’autre, pansant des blessures intimes en s’exposant à l’adversité qui leur est plus douce quand elle siffle à leurs oreilles en menaçant de les tuer ou explose à leurs pieds en germes de feu assassines. 

Il y a là Bareuil, notre personnage principal, un français frivole qui s’amourache d’une Serbe et va vivre en Serbie quand la France est occupée, s’engage auprès des monarchistes serbes pour lutter contre les oustachis, croates nazis, qui tuent sa femme sous ses yeux. Il  rejoint alors les Français Libres d’Angleterre et participe à la Libération avant, soudain inoccupé et toujours veuf inconsolable, de s’engager dans la Légion.

Il y a là aussi un résistant Italien qui a fait prisonnier un officier allemand à Monte Cassino, et cet officier est aujourd’hui le sergent-chef de leur brigade.

Il y a enfin ce légionnaire juif dont la famille a disparu dans les camps nazis et qui, apprenant que ses camarades de combat étaient d’anciens de la LVF, les tue d’une balle dans le dos avant de changer de camp, avec armes et bagages auprès du Viêt Minh.

Ce livre, très dialogué, est subtil, dépourvu de tout préjugé colonial ou raciste, de tout bellicisme, de tout nationalisme amertumé. Il est un point d’entrée, sans doute incomplet, mais intelligent et de lecture facile, à tout curieux de ce conflit oublié, où les soldats ayant survécu à cette tragédie furent débarqués nuitamment à Toulon pour leur épargner les insultes.  

Et à propos du Français qui, ayant combattu aux côtés du Viet Minh, ne manifestait aucun signe de satisfaction lors de la victoire finale : « Il savait que ceux qui faisaient la guerre ne s’attribuaient jamais les mérites des victoires ; celles-ci coûtaient trop cher. Seuls ceux qui la regardaient de loin jouaient les vainqueurs ».

Oui, un joli livre, sur un sujet difficile. Et, à 25 ans, un auteur manifestement talentueux qui ne manque pas de hardiesse !

 

 

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