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27/08/2014

"Mon sommeil sera paisible", Alain Absire, Gallimard

Voilà du livre, et du beau ! Une époque : la Révolution française ; une histoire : celle de la relation amoureuse retenue entre Robespierre, l’Incorruptible, et une belle céroplasticienne qui moule de ses mains une galerie de portraits en cire des Grands révolutionnaires et autres figures édifiantes ; un propos, sur l’art officiel et la liberté de l’artiste ; deux portraits : celui de Marie, l’artiste, et de Robespierre, bouleversants de finesse, et une langue et un style comme on n’en goûte plus guère, précis et voluptueux à la fois.

Evidemment, chers lecteurs, je conçois que Robespierre puisse vous retenir. Il n’inspire guère la sympathie spontanée, encalminé qu’il est dans les cachots de l’Histoire où l’a laissé Thermidor, sans révision d’un procès auquel d’ailleurs il n’a pas eu droit. On se souvient du mot de Cambacérès, interrogé à ce propos par Napoléon «  Sire, cela a été un procès jugé, mais non plaidé ». « Vrai bouc émissaire de la Révolution, immolé dès qu’il a voulu en interrompre le cours » soupira l’Empereur qui fut robespierriste comme nous le sommes. Mais lui en le sachant, et nous en l’ignorant. Car enfin, les premiers discours sur le suffrage universel, l’égalité des droits, l’abolition de la peine de mort, celle de l’esclavage, le doit de vote des affranchis et hommes de couleur, des comédiens et des juifs ? C’est lui dès le début de la Révolution, et, à cette époque, lui presque seul. Quant au reste : après la fuite à Varennes, il s’oppose au procès du Roi et plaide pour la déchéance sans atteinte à sa vie ; début 92, il s’opposera, quasiment seul, à la guerre contre les monarchies européennes, laquelle justifiera la Terreur ;  il luttera ensuite contre Hébert et les Enragés ;  mettra un terme à la déchristianisation de la France ; rappellera à Paris les commissaires de la Révolution abusant de leurs pouvoirs parmi lesquels Fouchet qui parviendra, lui, à blanchir sa réputation ; tentera en vain d’épargner l’échafaud à Madame Elisabeth, la sœur de Louis XVI. Tout cela devrait compter ! Bien sûr, il y a Camille Desmoulins et plus encore, Lucile, et cela, il est vrai, est impardonnable.…

Enfin, peu importe, car ce livre n’est pas à la gloire de Robespierre, il évoque autre chose : le cours de la Révolution à travers les commandes qui sont passées à Marie et ce que celle-ci en fait, la trahison d’un projet politique par sa réalisation. Au début tout va bien,  on ordonne à Marie de modeler dans la cire le visage d’un vieillard arraché aux cachots de la Bastille (« Il faut que les opprimés reconnaissent leur propre souffrance ») ou celui d’une femme ayant marché sur  Versailles pour réclamer du pain (« Prends l’empreinte de cette fille et restitue-la dans toute sa gloire, car elle est à elle seule LE PEUPLE »). Puis vient la représentation du retour de la famille royale après la fuite à Varennes : c’est le temps des premières dissonances. « La figure de cette reine sans couronne a une grandeur suspecte et ce fugitif de Louis Capet arbore une posture magnanime ». C’en est trop pour Robespierre, politiquement et parce que Marie se met en danger. On change donc de registre et la commande est passée d’une galerie des grands révolutionnaires. Jalousie de Robespierre quand les mains de Marie pétrissent la tête de taureau de Danton ou le joli minois de Camille Desmoulins. Mais à cette heure, les moulages sont encore réalisés sur des vivants. Voici qu’ils viennent à manquer ! David, le peintre, le grand ordonnateur de l’Art et des spectacles, le grand censeur, lui demande alors de sanctifier Marat assassiné. Marie se fait un plaisir de le figurer dans une baignoire couleur sang tel un vampire mort au milieu de son repas ! « Blasphème ! » songe Robespierre quand le peuple, tout à sa dévotion, n’y voient qu’un sacré-cœur laïque. Puis la machine s’emballe et, dans une métaphore hallucinée et littérairement exaltante, l’auteur imagine le couple aller nuitamment chercher quelques têtes dans les cimetières, lui les ayant fait tomber et elle ressuscitant leur présence de cire.

Et cette marche infernale vers la mort où Robespierre accomplit son destin, attendant à la fois son heure et celle de son masque de gloire, rongé par l’exéma qui lui recouvre le corps et affligé qu’il en soit ainsi alors qu’approche le moment où il consentira enfin à se laisser caresser par les mains de Marie pour l’éternité est saisissante comme les peintures noires de Goya, oppressante comme les instants qui précèdent une première rencontre amoureuse, nerveuse et mélancolique comme la passion des âmes déchirées ou instables.

Et avec cela, sans que la lecture n’exige de diplôme d’historien, quelques scènes d’anthologie, le moulage du visage de Mirabeau, la prestation de serment de Louis XVI quand soudain Marie-Antoinette exhibe à bout de bras le Dauphin devant la foule,  suscitant les « Vive Louis XVII. Vive Marie-Antoinette », l’exécution de la Du Barry, une soirée chez Danton quand la Terreur tourne comme vautour au-dessus des têtes des convives, la fête du culte de l’Etre Suprême à la Pentecôte 94 dont Robespierre pressent qu’elle sera son Golgotha et les dernières heures de Maximilien, comme un chemin de Croix («  C’est l’heure. La nuit est avancée, il a quitté son propre jardin des Oliviers »), la mâchoire fracassée, un œil crevé ; « un gamin trempant un balai dans un seau de boucher l’asperge de sang de bœuf », transporté jusqu’à l’échafaud sur un brancard, s’accomplissant enfin quand le couperet tombe en songeant à sa prochaine gloire, suspendue aux doigts de Marie. Robespierre avait alors 36 ans. Oui, 36 !

 

Très beau livre, à méditer. A tous égards tant les lectures en sont nombreuses. 

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