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27/08/2014

"Mrs Craddock" Somerset Maugham, Le Livre de Poche

On ne lit plus Somerset Maugham, écrivain et dramaturge anglais du début du siècle qui vendit tant de livres et obtint tant de triomphes qu’on le dit un des plus riches. Fils de diplomate né dans le luxe de l’ambassade d‘Angleterre à Paris, tôt orphelin, il fut récupéré par un oncle britannique ce qui ne lui épargna pas un cruel et durable bégaiement. Admirateur d’Oscar Wilde et ami de Joseph Conrad, il fuit assez vite l’Angleterre pour vivre son goût des garçons sous des latitudes plus propices,  le soleil de la Côte d’Azur ou l’île de Capri, alors véritable repère d’homosexuels chics et décadents. Beau visage sévère et assez auguste sur les photographies de lui que les gays et quelques vieilles demoiselles, pétris d’admiration, font circuler sur internet. 

« Mrs Craddock » est une petite merveille de rosserie anglaise, très acidulée. Comme au tea-time, la retenue qu’impose la convention n’y est que d’apparence. Une jeune fille de la petite noblesse au nom illustre, Bertha Ley, orpheline élevée par sa tante, so British (« Miss Ley aurait jugé hautement disgracieux de trahir un sentiment devant une scène émouvante ») se met en tête d’épouser un de ses métayers parce qu’il a des mains puissantes et d’énormes bottes, «  dont la taille suggérait une fermeté de caractère et une autorité des plus rassurantes ».  Entêtée, elle parvient à ses fins. Socialement lucide, elle redoute la confrontation de son époux avec les mondanités, mais tout se passe merveilleusement bien à cet égard : Mr Craddock fait l’unanimité au sein de la gentry locale qui l’adopte et rapidement l’admire. Reste la vie conjugale dans le clos de l’entre-soi, la lente désillusion de ne pas partager grand-chose, la mécanique souvent implacable des mésalliances et finalement la conscience, toujours tardive, que l’on s’est étourdiment entiché de l’amour plus que de l’autre (« Elle ne connaissait qu’une façon d’aimer et il s’avérait qu’elle était stupide »).

Cette lente corrosion du couple, ce pourrissement des sentiments orphelins de leur objet, situe le livre entre « Madame Bovary » et « Lady Chatterley ». Mais la satire sociale et l’art des portraits, si précis, si réussis, en font autre chose qu’un roman pour vieilles demoiselles. Miss Ley, la tante aux allures de Miss Marple d’Agatha Christie, Miss Glock, la sœur du pasteur, confite en dévotions, le récit d’un dîner entre châtelains, la scène de l’accouchement ou celle du grand discours électoral de Mr Craddock ( «  c’était un de ces hommes qui se donnent une peine infinie à fignoler les faits sans importance » ou encore «  Edward souffrait d’un goût immodéré pour la discussion que les gens sans éducation confondent avec la conversation »), en un style terriblement anglais, d’un humour tout en retenue acide où la liberté de ton n’illumine que des sentences péremptoires, sont d’une réjouissante cruauté.

Quant au reste, cette pépite dont l’auteur, pénétrant de finesse, n’a peut-être pas méconnu la portée prospective et autobiographique : « Les auteurs qui séduisirent leur époque, mais ne passèrent pas à la postérité, possèdent un charme subtil. Leur renommée n’aveugle pas le lecteur qui discerne avec plus de facilité leur individualité et l’esprit de leur temps. Ils possèdent des qualités plaisantes qu’on ne retrouve pas toujours chez les meilleurs écrivains, et leur succès incomplet leur confère quelque chose d’émouvant ».

 C’est tout à fait cela ! Un très plaisant livre pour la plage, cependant à déconseiller aux couples.

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