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30/08/2014

"Les lois de la frontière" Javier Ceras, Actes Sud, trad. E. Beyer et A. Grujicic

Un ado, fils de famille de la classe moyenne espagnole de la fin des années 70, humilié par un de ses camarades de classe, passe la rivière qui coupe Gérone en deux, et se fait happer, dans les bas quartiers, par une bande de délinquants qui lui fait une place. Ignacio présente bien, il servira d’appât ou de caution ; on l’appelle « le Binoclard ». On passe de vols de voiture ou de sacs à l’arraché à des braquages. Cela dure tout un été, jusqu’à ce que sur dénonciation, la bande ne soit arrêtée, sauf le Binoclard qui réussit à fuir. Le chef, le leader charismatique de cette bande, est Zarko qui, d’évasion en récidive, deviendra dans les années 80/ 90 une manière d’ennemi public numéro 1, que la presse suit avec avidité et dont le sort – une vie en prison, pas de crime de sang- émeut l’opinion. Le Binoclard, qui est passé entre les gouttes, est devenu avocat. Près de trente ans plus tard, Tere, la fille de la bande dont le Binoclard était amoureux, se présente à son cabinet et lui demande de défendre Zarko, accusé à tort d’avoir violenté des surveillants. Ignacio accepte. C’est cette histoire que raconte Javier Cercas en recueillant les témoignages de trois protagonistes, Ignacio Canas l’avocat, le policier qui a fait tomber la bande et le directeur de prison.

Drôle de livre, en vérité. La première partie, l’arrivée d’Ignacio dans la bande, les relations entre les jeunes délinquants et leur fuite en avant, est passionnante et bien menée. On y retrouve l’art du récit tâtonnant de Cercas, fait d’hésitations, de retours, de rectifications tant il a le souci de convaincre que la vérité est toujours difficile à reconstituer et ne peut l’être qu’avec scrupules ou, mieux, à titre d’hypothèses. La description de la Gérone des années 70,  par des interlocuteurs interrogés trente ans plus tard, est aussi un regard porté sur trente ans de démocratie espagnole, un regard assez curieusement désenchanté, assez réactionnaire en somme, mais cela est encore supportable (« La drogue et la délinquance des jeunes, deux choses dont nous ignorions tout à l’époque » dit le policier évoquant l’année 78 ! « Gérone avait cessé d’être cette ville d’après guerre qu’elle était encore à la fin des années soixante-dix pour devenir une carte postale, une ville postmoderne, enjouée, interchangeable, touristique et ridiculement contente d’elle-même »). 

La seconde partie est en revanche plutôt mal fichue et assez désagréable. C’est la défense de Zarko par son ancien comparse devenu avocat. Mal fichue, parce que l’essentiel, cette ancienne complicité et le risque qu’elle ne soit éventée à la faveur d’une défense médiatique, est tout à fait escamotée.

Et désagréable, car elle traîne tous les poncifs sur la profession d’avocat ( « On passe notre temps à fréquenter des voleurs, des assassins et des psychopathes et, comme les êtres humains fonctionnent par osmose, il n’est pas étonnant qu’on finisse contaminés par la morale des voleurs, des assassins et des psychopathes, ce qui fait des avocats des gens ambigus, à la morale douteuse » fait dire Cercas à l’avocat Ignacio Canas), évoque l’héroïsation supposée des grands délinquants ( on comprend que son Zarko fut un temps ce qu’un Antonio Ferrara fut dans la France des années 2000, mais je ne sache pas que Ferrara fût considéré comme héros par quiconque hormis ses compagnons de détention sans doute épatés par ses spectaculaires évasions) ou la médiatisation complaisante de voyous  qui serait le trait de l’époque (« quand je l’ai rencontré, il annonçait à sa manière tous ces jeunes délinquants qui dans les années quatre-vingt allaient remplir les prisons mais aussi inonder la presse, les émissions de radio et de télévision et les écrans de salle de cinéma »), brocarde les campagnes d’intellectuels en faveur de la réinsertion des condamnés (mais voilà beau temps qu’ils ont déserté ici, comme ailleurs), conteste toute possibilité d’amendement (« il y a des détenus qui peuvent vivre en liberté et des détenus qui ne peuvent pas, des détenus qui arrivent à se réinsérer dans la société et des détenus qui n’y arrivent pas ; par ailleurs, ceux qui peuvent le faire représentent une minorité infime ») et jusqu’à l’analyse des causes sociales de la délinquance ( « cette histoire d’après laquelle la seule différence entre toi et moi, c’est que je suis né dans le mauvais quartier de la ville et sur la mauvaise rive, que tout est de la faute de la société et que je suis complètement innocent et patati patataa… t’as pas cru à tout ça quand même, non ? » fait-il dire par Zarko à son avocat, le Binoclard).

Le lecteur qui aime bien Javier Cercas ( l’excellent « Les soldats de Salamine » ; le très grand livre sur le coup d’Etat de 81 du colonel Tejero aux Cortés « Anatomie d’un instant » ) et le sait attaché aux nuances et aux ambiguïtés humaines comprend certes qu’il a entendu dénoncer une manière de romantisme qui s’est peut-être attachée à la délinquance sociale dans les années 80, mais sort tout de même très accablé, en refermant ce livre, du révisionnisme étroit qui en définitive l’habite : les délinquants ne sont pas des pauvres, ce sont des ratés ;  nulle rédemption n’est à attendre de quiconque ; ceux qui assurent leur défense en justice sont des niais ; le tout ( l’insécurité, la justice institutionnelle) est d’ailleurs insupportable ( « La justice est fondée sur cette injustice : le pire des hommes a lui aussi droit à ce quelqu’un le défende, sinon il n’y a pas de justice »).  

Je lis le plus possible de littérature étrangère pour échapper aux miasmes de notre douce France, sur ces sujets comme sur quelques autres. C’est bien la peine !   L’Espagne avait un grand écrivain, elle a désormais son Zémour !

 

Enfin, une perle : Télérama, le journal le plus sot qu’affectionnent les intellectuels, évoque un livre « humaniste ». Faudrait quand même que son critique le lise….

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