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09/09/2014

"Le Royaume", Emmanuel Carrère, P.O.L

« Je ne crois pas que Jésus soit ressuscité. Je ne crois pas qu’un homme soit revenu d’entre les morts. Seulement, qu’on puisse le croire, et de l’avoir cru moi-même, cela m’intrigue, cela me fascine, cela me trouble, cela me bouleverse- je ne sais pas quel verbe convient le mieux ». Car Emmanuel Carrère a cru trois ans durant, au cours des années 90, est allé communier tous les jours dans une paroisse parisienne et commentait, sur les conseils d’un vieux prêtre melkite, catholique de rite byzantin, des versets de l’Evangile selon Saint Jean dans de petits cahiers. Ca lui passera mais il conservera ces cahiers. Une dépression sévère et quelques tentatives de psy plus tard, il les redécouvre. C’est ce chemin abandonné et ces petits cahiers exhumés qu’il explore à nouveau dans « Le Royaume ». Le Nouveau Testament au prisme de l’auto-fiction.

Car si Emmanuel Carrère écrit « je » depuis « L’Adversaire », aucun de ses livres ne relevait à ce point de l’auto-fiction, dans ce que le genre a de réjouissant, de trivial ou de pénible. On a ici un joli portrait de sa marraine Jacqueline, catholique fervente, mais aussi des allusions sans grande signification sur l’autre crise que l’auteur a traversée lorsqu’il s’est trouvé en panne sèche d’écriture.  Une fugace rencontre avec le jésuite François Roustang devenu psychanalyste qui lui refuse la cure en lui conseillant le suicide non sans ajouter toutefois un merveilleux « Sinon, vous pouvez vivre » mais aussi des annotations intimes sans intérêt sur sa vie de couple. Le récit désopilant et brillantissime de problèmes de bobos avec leur jeune fille au pair  (une vrai nouvelle dans le livre, qui vaut à elle seule le détour) mais quatre pages déplacées sur la vidéo d’une femme qui se masturbe face à la caméra (« Il y a des gens que la pornographie gêne, moi, pas du tout. Ce qui me gêne, qui me paraît beaucoup plus délicat à aborder, beaucoup plus impudique que des confidences sexuelles, ce sont « ces choses-là » : les choses de l’âme, celles qui ont trait à Dieu », soit !), comme si Carrère avait craint, en nous appelant à l’accompagner sur les chemins de Saint Paul et de l’évangéliste Luc, de nous lasser ou de passer pour un bigot intégral. Comme s’il fallait saucissonner un film d’auteur de saynètes issues d’une sex-tape pour retenir le client !

Il faut donc traverser le « Prologue » et le chapitre intitulé «  La Crise » et arriver page 147 pour goûter le livre. Pas grave, ces premières pages se lisent très vite. Le miracle, c’est que les autres se lisent avec tout autant d’agrément et beaucoup plus de profit.

 Paul et Luc, c’est l’église dé-judaisée qui s’adresse aux « gentils », aux non-juifs, qui n’exige plus le respect de la Loi ancienne, la pratique de la circoncision ou les interdits alimentaires. C’est l’histoire de ces deux là que Carrère explore. Les voyages de Paul qui s’adresse prioritairement aux Grecs en menant sa petite entreprise, s’affranchissant des compagnons de Jésus et de l’église primitive de Jérusalem ; le sens des Epîtres de Paul, les plus anciennes sources écrites du Nouveau Testament, les vraies et les fausses ; les succès et les échecs de l’apôtre doctrinaire ; les bâtons dans les roues du « politburo », les compagnons historiques de Jésus, avec à leur tête l’apôtre Pierre, Jacques le frère du Christ, Jean, le disciple préféré qui s’offusquent de l’hérétique autonomie de Paul. Il y a là des pages merveilleuses d’analyse des textes et de commentaires libres, mêlés d’analogies audacieuses, de commentaires personnels, de déductions hardies, d’exhumation de personnages secondaires dans un style ample et aéré, extrêmement vivant, jouissif.

Mais le fil conducteur, c’est plutôt Luc, médecin et compagnon de route qui accompagne Paul lors de son voyage à Jérusalem quand ce dernier se résout enfin à rencontrer le « politburo ». Luc est l’auteur des Actes des Apôtres, écrit postérieur aux Epîtres mais antérieur aux Evangiles. Comment Luc, tout à sa dévotion pour Paul qui bornait jusqu’alors son horizon, s’est-il intéressé à Jésus, à ses faits et gestes, à ses miracles, à son enseignement jusqu’à devenir lui-même un Evangéliste ? Quels témoins a-t-il rencontrés ? Carrère mène l’enquête en imaginant celle de Luc lors de son séjour à Jérusalem, une enquête un peu clandestine, diligentée à l’insu de Paul qu’il sait ombrageux. Luc n’est pas très intello mais comprend les choses. Il n’aime guère les éclats de voix, il arrondit les angles, se réjouit du Yalta décidé lors de la rencontre de Jérusalem : à l’église primitive locale, les Juifs, à Paul les « gentils » (« A Pierre la circoncision. A Paul le prépuce, et tope là »). Un peu snob avec ça, très « name dropping » nous dit Carrère, rassuré que le Fils de Dieu soit tout de même, par sa mère, d’une très bonne famille !  Et  merveilleux écrivain nous dit-on, bien meilleur que Marc, secrétaire de Pierre, le plus ancien des quatre Evangélistes (« Le mauvais grec de Marc est comparable à l’anglais d’un chauffeur de taxi de Singapour »).

Ce récit de supputations, de déductions, d’exégèse, d’analyse critique, romancée ou psychologisante, où on bouche les trous à la manière du jeune profiler Spencer Raid de la série « Esprits Criminels » est passionnant. Et Carrère y ajoute quelques portraits de personnages d’époque avec une jubilation iconoclaste, très contagieuse.  Sénèque ? « Homme de cour dévoré d’ambition, qui a connu la faveur impériale sous Caligula, la disgrâce sous Claude, la faveur à nouveau au début du règne de Néron ». Néron ? l’empereur « le plus populaire de la dynastie julio-claudienne ». Juvénal ? «  Version romaine de ce personnage universel qu’est le réactionnaire de charme, caustique et talentueux ». Flavius Josèphe, l’historien juif la chute de Jérusalem en 70 ? Un « renégat », abandonnant les Juifs après la destruction du temple, scène de la chute du temple qui est une des plus belles et presque des plus émouvantes du livre, en dépit de quelques provocations lexicales plus malheureuses que réjouissantes (« Flavius Josèphe, « sorte de commissaire aux affaires juives auprès de Titus », la révolte des hiérosolymitains : « une sorte d’Intifada contre le gouverneur romain »).

L’incendie de Rome dont Néron accuse les chrétiens (67) et la chute du Temple de Jérusalem (70) marquent la vraie naissance du christianisme « Jusqu’en 70, les colonnes de leur église c’était Jacques, Pierre, Jean, de bons juifs bien judaïsants. Paul n’était qu’un trublion déviationniste dont personne depuis sa mort ne parlait plus. Après 70, tout change : l’église de Jacques se perd dans les sables, celle de Jean se transforme en une secte d’ésotériques paranoïaques, les temps sont murs pour Paul et son église dé-judaïsée. Paul lui-même n’est plus là, mais il lui reste des partisans dispersés de par le monde. Luc est un de ces cadres du paulinisme ».

Et Carrère  d’aborder, après bien d’autres, « la » question de la prétendue trahison paulinienne de l’enseignement du Christ, lequel n’aurait été qu’une variante du judaïsme, dévoyée par l’apôtre. Les pages sur le thème, défendu mezza voce par Mordillat et Prieur dans leur série télé « L’origine du christianisme » et dans leur livre « Jésus après Jésus » ( Seuil, mars 2004), prennent ici pour cible un certain Hyam Maccoby auteur d’un « Paul et l’invention du christianisme » ( Paul ne serait pas juif, le Nouveau Testament serait une « histoire falsifiée visant à faire croire que Paul et sa religion nouvelle sont les héritiers du judaïsme et non ses négateurs », bref « un mensonge qui s’est imposé il y a deux mille ans »). Le tout est passionnant, mais pourquoi donc conclure, sur un sujet encore aussi sensible et en réalité aussi peu éloigné – hormis l’excès polémique- de la thèse commune, y compris celle défendue par Carrère (qui écrit ailleurs : « Calomnié et persécuté par l’église de Jérusalem, Paul aurait pu rompre avec elle, mais détaché du judaïsme, sa doctrine s’étiolerait » ou encore « Le roi des Juifs, est devenu le roi de tout le monde, sauf des Juifs ») par un « je trouve pour tout dire au professeur Maccoby un petit côté Faurisson » ? On ne se forge pas un caractère en puisant chez Dieudonné…

Ce livre est donc passionnant, érudit, agaçant, de lecture facile et assez curieusement inachevé. Carrère reconnaît sa crainte, sa retenue, son impuissance à explorer aussi plaisamment les Evangiles qu’il le fait des Epitres de Paul et des Actes des Apôtres (« Décidément, je bute », écrit-il). Il se tient aussi à certaine distance de Jean, le quatrième Evangéliste et le Jean de l’Apocalypse. Est-ce le même ? « Mais ce serait penser que le même homme a écrit « A la recherche du temps perdu » et « Voyage au bout de la nuit » […]  Il est difficile d’admettre que l’auteur de l’Apocalypse, dont chaque ligne respire la haine des gentils et de tout Juif pactisant avec eux, ait pu même quarante ans plus tard écrire un Evangile saturé de philosophie grecque et violemment hostile aux Juifs » . C’est pourtant Jean qu’il commentait  dans ses petits cahiers de jadis. Tout est là, peut-être. Ce tremblement, cette crainte révérencielle, comme une sourde ou pudique fidélité à la foi qu’on croit n’avoir plus.

C’est un  très beau livre, mais quand même pas « La vie de Jésus » de Renan, quoiqu’en disent ceux qui s’offusquent de ne pas le voir couché sur la première liste des Goncourt. Cela apprendra à Emmanuel Carrère à faire le mariole.

Commentaires

Merci pour cette lecture... Je suis tombée sur votre post en cherchant si d'autres que moi avaient tiqué en lisant l'équivalence Maccoby=Faurisson. En lisant ça je me suis dit : provocation débile, il va se faire pourrir et il ne l'aura pas volé. Et non. Rien. Avez-vous entendu d'autres réactions ?

Écrit par : Émilie | 04/11/2014

Non, aucune, ce qui me convainc que les critiques ne lisent pas toutes les pages ... ou qu'ils n'ont pas voulu se laisser entraîner dans une mauvaise polémique que Carrère a sans doute délibérément recherchée. Dans les deux cas, c'est un peu déprimant. Voir par ex la critique, très moyenne mais pas très explicite de P. Assouline sur son blog.

Écrit par : torero30 | 05/11/2014

"ils n'ont pas voulu se laisser entraîner dans une mauvaise polémique que Carrère a sans doute délibérément recherchée."
Une décision collective et simultanée de refuser le buzz nauséabond ? J'adore l'idée (même si je n'y crois pas beaucoup).
En effet, j'ai lu le billet d'Assouline. Il souligne au moins, mais il n'est pas le seul, la pauvreté des analogies inutiles.

En revanche, je ne comprends ni les reproches d'égocentrisme (c'est quand même ce qu'il fait de mieux, et depuis un moment), ni la réprobation générale des chapitres porno-soft. Si l'analogie Paul/Staline devient vite lassante, j'ai trouvé ces chapitres poilus particulièrement efficaces et complètement à leur place, paradoxalement.

Bref. Une lecture intéressante, tout de même.

Écrit par : Emilie | 07/11/2014

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