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11/09/2014

"Winter Sleep", Palme d'Or, de Nuri Bilge Ceylan

Aydin est physiquement bel homme, socialement aisé, politiquement libéral, moralement honnête et bienveillant. C’est un comédien qui s’est retiré sur ses terres d’Anatolie centrale, dans les paysages de pierre de la Cappadoce. Il y tient un hôtel troglodyte, reçoit quelques touristes, vit avec une femme beaucoup plus jeune que lui, belle, fragile et effacée et héberge sa sœur, stambouliote récemment divorcée  revenue vivre au pays. Son factotum, un peu maître d’hôtel, un peu fermier, un peu serviteur s’occupe de tout et d’encaisser les loyers des nombreuses maisons qu’il possède. Lui, se consacre à l’écriture, quelques éditoriaux dans le journal local en attendant d’entreprendre son grand œuvre : un livre sur le théâtre. Un jour, un gosse jette une pierre sur la vitre de sa voiture, le factotum s’arrête, récupère l’enfant que les deux hommes vont ramener chez ses parents. Sur le pas de porte, cela ne se passe bien. Lui, resté dans son véhicule, contemple la scène au travers de la vitre brisée. Il ignore que le père de l’enfant est un de ses locataires qui vient d’être saisi à la suite d’une instance en paiement de loyers. Cette distance et les bris de la scène sont le film.

« Winter Sleep » est le récit des tourments d’un honnête homme qui se trouve soudain contesté par plus imparfait, plus fragile, plus faible que lui.  Sa quiétude le rend oppressant, sa prévenance condescendant. Alors les femmes, son épouse et sa sœur, se révoltent. Il y a du Bergman dans ce film, de longs dialogues en huis-clos, où les mots même injustes peuvent faire mouche, où les modestes, les incomplets, les pas mieux peuvent dire sa vérité, instable et cruelle, peut-être même injuste, à l’homme de bien, soucieux de tout mais que sa perfection même paraît tenir à distance d’autrui.

C’est aussi le film des humiliations, sociales et psychologiques, de l’humiliation comme un sentiment qui tournoie autour des personnages et se pose sur chacun d’eux comme un oiseau de branche en branche. D’un sentiment qu’on croit apaiser d’un geste et ce geste est plus insupportable encore. Nihaf, l’épouse, souhaite échapper à l’emprise d’Aydin en se consacrant aux bonnes œuvres. Il  lui fait don d’une importante somme d’argent sans s’aviser qu’il piétine ainsi sa liberté. Elle se libère du fardeau en offrant l’argent à ses locataires impécunieux sans s’apercevoir qu’elle fait pire encore.

Ce film d’une densité dostoïevskienne dure un peu plus de trois heures, il pourrait durer trois jours tant il est beau. Des chevaux sauvages, des intérieurs troglodytes aux reflets d’or, une beuverie chez un voisin, quelques verres de thé brûlant, de vieux fours à bois, des paysages arides, la neige qui tombe, des moineaux dans des arbres dénudés, des larmes sur un visage, l’œil cruel du chasseur et le lapin touché qui respire encore dans la neige, tout est superbe. Les acteurs- tous sans exception- sont saisissants de vérité, de sensibilité et de justesse. Il est vrai que le réalisateur aime tous ses personnages, c’est ce qui est le plus bouleversant.

On sort de ce film non pas tristes ni mélancoliques mais tourneboulés.Vraiment. Surtout si on y est entré en pensant de nous-mêmes que nous n’étions pas si mal. Je ne sais plus où j’ai lu ceci récemment – peut-être dans le Carrère, vous savez « Le Royaume » : «  Le contraire de la vérité n’est pas le mensonge, c’est la certitude ». C’est la morale du film.

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