Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

01/11/2014

"Je suis fou de toi", Dominique Bona, Grasset

C’est sûr, j’aurais préféré évoquer un bon polar trash qui se serait vendu à plus de 100 000 exemplaires, objet de polémiques médiatiques auxquelles Zemmour aurait été mêlé, genre « Le commissaire Moujoud et la broche à kebab ». Les connexions à mon blog auraient explosé, j’aurais été heureux. Mais « Je suis fou de toi » est un joli livre assez confidentiel qui raconte les dernières amours de Paul Valéry avec une femme de trente ans plus jeune que lui.

Nous sommes en 38, Paul Valéry est déjà un monument. Le jeune poète mallarméen est devenu un homme de lettres solennel. Académie Française, Collège de France. Homme d’esprit à la surface d’un siècle d’engagement, il ne reste aujourd’hui de lui que quelques vers du « Cimetière marin » et pour les bibliophiles obsessionnels ses «  Variétés », vrac d’écrits vieillis, que l’on range sans s’y distraire trop entre Romain Rolland et Anatole France.

Elle, c’est Jeanne Voilier – quel nom !-, née de père inconnu et d’une mère saltimbanque, libre, ambitieuse, affranchie, avocate à 23 ans chez Maître Maurice Garçon puis éditrice, s’aimantant aux esprits les plus brillants, mais non les plus progressistes, de son temps, et leur offrant ses charmes et son intelligence.

Que va donc faire ce pauvre Valéry, mari auguste et bon père de famille,  « petit homme fragile et décharné », « épaules voûté, l’air fatigué, l’air usé déjà » - il a soixante six ans- près de cette vénéneuse ? Il va s’y rajeunir en la vénérant, retrouver le goût de la poésie (« La jubilation d’aimer entraîne la jubilation d’écrire »), lui envoyer des poèmes coquins (« ma petite connette chérie »), se confier dans ses cahiers, jusqu’à s’y perdre. « Un grand brûlé de l’amour », « Renaissance », « Les dimanches de la volupté », « Bonheurs dans le crépuscule », « Prométhée enchaîné », les chapitres scandent cette histoire d’un amour à moitié partagé, belle et pitoyable comme toutes les histoires d’amour sur lesquelles on se retourne, étonnante d’abandon de soi et de folle audace, bloc de volupté et de déprime. Rassurante pour tous quand on la sait celle d’un pur esprit, si «  français du siècle », aussi apparemment éloigné de la chair, aussi socialement prudent, aussi intellectuellement abstrait. Valéry, non point gaulois ou égrillard, mais « pris » !

Cette relation va durer plus de cinq ans, cinq ans durant lesquels Valéry doute et s’aveugle, jouit et souffre, aime bordel ! à s’en rendre fou. Cinq ans durant lesquels Jeanne se donne avec sincérité mais plus ou moins de parcimonie tout en entretenant une relation avec Jean Giraudoux ( « aux caprices sexuels démesurés »), lequel lui promet le mariage comme tant d’hommes à leur maîtresse mais refuse de divorcer comme tant d’hommes pour leur maîtresse, Yvonne Dornès, franc-maçonne de choc, co-fondatrice du club d’élite « Le Siècle » puis de la Cinémathèque française aux côtés d’Henri Langlois, belle amie du type « lesbienne agressive », puis Robert Denoël, l’éditeur d’Aragon et d’Elsa Triolet mais aussi des « Décombres »  de Rebatet et de « Bagatelles pour un massacre » de Céline, outre les « Discours d’Adolph Hitler », et qui finira assassiné à la Libération alors qu'il devait comparaître devant les tribunaux de l'épuration, prêt à révéler la conduite des autres éditeurs durant l’Occupation. Jeanne, pour une fois résolue à ne pas toujours dissimuler, annonce à Paul Valéry, un 1Er avril 1945( !) qu’elle entend se marier avec Denoël. Pour lui, c’est le coup de grâce : « Un jour si beau/ Le malheur vint/ D’entre tes lèvres ». Il meurt le 20 juillet suivant. Pour elle, c’est le jackpot ! Elle devient propriétaire des éditions Denoël en remplissant de son nom des documents laissés en blanc par le défunt, au détriment de la veuve officielle et de son fils. Procès qu’elle gagnera, mais pas les faveurs de Céline qui la traite depuis ses geôles danoises d’ « héritière mystificatrice »,  d’ « héritière effrénée », de « butin du coquin ».  Mais Jeanne Voilier parviendra aussi à faire blanchir la maison Denoël des accusions de trahison et de collaboration avec l’ennemi, ce qui n’est pas la moindre de ses prouesses et un beau geste de fidélité. Elle sera moins généreuse à l’égard de Paul Valéry : elle vend en 1980 trois de ses manuscrits puis, n’y tenant plus, deux ans plus tard, les mille lettres de son amant transi, jetant aux enchères publiques une intimité dont la famille de l’auteur ignorait tout. Elle confiera à propos du produit de ces ventes, avec une méprisable impudence «  C’est comme s’il me rendait aujourd’hui ce qu’il n’a pas pu m’offrir autrefois ».

Pour qui s’intéresse au monde des lettres de l’entre-deux-guerres et de l’Occupation, et aux affres mystérieuses de l’amour, ce livre à l’écriture sensible et élégante, au ton tenu et rosse comme conversation de salon, offrira de grandes satisfactions. Dominique Bona est une femme de lettres discrète, biographe de grandes amoureuses (Berthe Morisot, Clara Malraux, Gala, Camille Claudel) qui vient d’être reçue à l’Académie Française ces jours derniers. Elle nous restitue ici un homme dans la vérité d’une passion tardive, grandiose et mélancolique. Ce livre est le plus bel hommage qui soit au sentiment amoureux. La dispersion des lettres intimes de Valéry par Jeanne Voilier, qui avait pris son monde à revers, était une profanation. La voilà réparée.

« Ce toit tranquille, où marchent les colombes, / Entre les pins palpitent, entre les tombes/ Midi le juste y compose des feux/ La mer, la mer, toujours recommencée !/ O récompense après une pensée/ Qu’un long regard sur le calme des dieux !»

 

 

Les commentaires sont fermés.