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06/12/2014

"Retour à Ithaque" de Laurent Cantet

 

Cuba est une île et un rêve de révolution : on y est deux fois en exil ! Et il fallait un Laurent Cantet, celui d’ « Entre les murs » et de « Vers le Sud »  surtout, pour nous parler de ces exils-là, si singuliers. Tous les voyageurs qui se sont frottés à Cuba, île vibrante et capiteuse jonchée des fanes de nos espoirs de jeunesse, se souviennent de leur état au retour : mélancolie amertumée, mais entre les corps et sous l’effet du rhum, sensualité retrouvée et désir au ventre. Exaltation de la part de rêve qui diffère le plus longtemps possible le réveil si morne de l’intelligence. Comme si le constat de l’échec du socialisme tropical était une ultime trahison à laquelle il était impossible de se résigner.

 Amadeo est de retour à Cuba après seize ans d’exil en Espagne, ses amis le fêtent durant toute une nuit sur un toit terrasse qui surplombe le Malecon, le grand boulevard du front de mer, en partageant leurs souvenirs du crépuscule à l’aube, réglant quelques comptes du passé, buvant, s’enlaçant, dansant ; tribu suspendue au-dessus de l’Histoire et du temps, à peine distraite par les rumeurs étouffées de La Havane, les cris de supporters d’une équipe de base-ball ou un cochon qu’on égorge.

Nul ne sait vraiment pourquoi Amadeo, auteur de théâtre, est parti durant la « période spéciale », les années 90 où Cuba a payé au prix fort la dislocation soviétique ;  Rafa, la  seule femme du groupe, ophtalmo qui vit davantage des cadeaux que lui font les patients (une poule, des navets) que de son salaire, lui reproche de ne pas être revenu  au décès de sa femme ; Tania, le peintre, jadis grande gueule surveillé de près par le pouvoir, en a perdu l’inspiration ; Aldo qu’en VO tous appellent « Negro » était ingénieur, il répare maintenant les batteries de vieilles guimbardes ; Eddy, lui, a fait des affaires sans trop de scrupules, devenant un « petit cadre » du PC sans plus d’illusion que les autres. Pour tous, en dépit de tout, la fuite, l’exil, est une trahison, non pas du régime ou de leurs rêves de jeunesse, mais de la famille et des amis. Mais quand Amadeo explique qu’il reste, qu’il veut s’installer ici et n’en plus repartir, tous sont affligés et colère, comme si la trahison passée se doublait d’une impudence. Le projet de rester, c’est humilier ceux qui ne sont pas partis, tenir pour négligeables leurs souffrances et leur désespoir, l’état du pays, l’absence absolue de toute perspective. C’est une des plus belles scènes du film.

 Il y en a une autre, d’une émotion à peine soutenable, quand retentit un vieux disque sur un vieux phono ; c’est « California Dreamin » du groupe américain culte des années 60 « The Papas and the Mamas ». Ebranlement  en terrasse. On n’y pleure pas uniquement sa jeunesse, mais « le temps de la crédulité heureuse », où l’on croyait dur comme fer à la Révolution, au progrès, au bonheur futur.

La pléiade d’acteurs, tous Cubains, est extraordinaire ; les dialogues - le film a été co-écrit avec Leonardo Padura- éblouissants de vérité et de finesse ; et la mise en scène, comme  au théâtre classique – unité de lieu et de temps- vibrante comme l’est la caméra de Cantet quand elle filme des visages, constamment en alerte, toujours bienveillante, la caméra d’un chasseur d’humanité. Ce n’est plus un film, c’est une indiscrétion merveilleuse où le spectateur croit surprendre un vrai groupe d’amis, impatient d’en être. Comme Amadeo.

Le propos est certes à la désillusion sur le régime (« On voulait croire et, eux, ils nous ont mis la peur au ventre »), mais une désillusion ambigüe comme les amours défaits, où l’on veut proscrire l’autre sans maudire ce que l’on a vécu ensemble, pour se convaincre que tout n’a pas été du temps perdu. Un personnage raconte les derniers instants de son père sur son lit de mort qui lui confie que la douleur la plus insupportable restait celle de ne pas savoir s’il s’était trompé ou si on l’avait trompé.

Son fils l’a rassuré : non, il ne s’était pas trompé !

« Retour à Ithaque » est la poignante Odyssée d’un rêve, d’où chacun est ressorti exsangue, mais au fond encore incompréhensiblement attaché à ce rêve. Comme nous lorsque nous revenons de Cuba, en amoureux défaits.

 

 

 

Commentaires

Je n'ai pas vu le film, mais c'est que ce que l'ont a envie de lire sur Cuba. Et quel maestria pour ce premier paragraphe ! Cet "entre les corps", je n'irai le goûter que lorsque les temps auront changé à Cuba, mais aura-t-il le même goût ? rien n'est moins sûr !

Écrit par : chab | 07/12/2014

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