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11/01/2015

"La patience du franc-tireur" de Arturo Pérez-Reverte, Seuil

Un joli thriller, fort bien mené, sur le monde des graffeurs, des tagueurs, des bombeurs, de ces loups solitaires et nocturnes qui marquent les murs ou les wagons de nos transports en commun, en signant dans l’anonymat la saturation d'un espace urbain où ils ne cherchent d’autre place que clandestine, s’y construisant une renommée  codée, cryptée,  envahissante et illisible, en une langue étrangère comme un esperanto de secte.

Alejandra Valera, une passionnée du monde de l’art est missionnée pour identifier « Sniper », légende du street art espagnol, pour savoir qui se cache derrière cette signature murale, la plus brillante, la plus aventureuse, la plus artistique qui soit en Europe, et lui proposer un pont d’or : une édition de luxe de ses oeuvres et une expo au Moma. Mais un père, affligé par le décès de son fils, mort alors qu’il tentait de relever un périlleux défi que Sniper avait lancé à ses « followers » ou concurrents, le recherche aussi pour des motifs moins avouables. Qui l’identifiera le premier ? Cela aura-t-il son importance ? Voilà l’intrigue.

Arturo Pérez-Reverte qui a potassé son sujet se régale. Ils nous explique la différence entre le « bubble style » (lettrage arrondi et boursoufflé) et le « wild style » (lettrage entremêlé, pointu et dynamique, souvent difficilement lisible pour le profane) , ce qu’est un « jam » ( un concours d’impro) , l’utilité des embouts « fat cap » (accessoire que l’on ajoute au cap, l’embout de la bombe de peinture, pour obtenir des traits plus épais), pourquoi les « bloks-letters » sont un croisement entre les tags et les fresques,  les mérites du  « end-to-end » (peindre des wagons de bout en bout) et du  « top-to-botton » (de haut en bas) ou l’humiliation de se faire « toyer » (voir son « œuvre » signée ou altérée par un autre).

Mais ce Pérez-Reverte vaut surtout par sa réflexion sur la nature de l’art, ce qui en relève et ce qui n’en relève pas, ses découvreurs, ses prescripteurs et ses contempteurs,  sur ce qui en fait le prix dans une société libérale condamnée à tout valoriser en conférant non pas du mérite mais une valeur marchande à toute geste artistique, fut-elle par nature dissidente et éphémère, vouée à l’effacement ou à la destruction.

Et le monde du graff, son intention ou sa philosophie, ses acteurs, ses prouesses, ses compagnonnages et ses fractures – à tous les sens du mot-, ses prises de risques et son confort de l’entre soi, ses bandes et ses traîtres sont, ici, l’objet de très belles réflexions sur les marges sociales qui s’imposent au cœur de la cité et sur ces jeunes qui se rêvent désormais stars et anonymes à la fois (Daft Punk, les Anonymous, etc.).

Le tout avec l’élégance du conteur, maître dans l’art de l’intrigue et de la construction du récit, lequel nous est livré par un narrateur qui est une narratrice, lesbienne de surcroît, avec une vérité de ton et un effet d’authenticité étonnants.

Ce n’est pas la première fois que Pérez-Reverte explore les formes de l’art autour d’interrogations contemporaines. Il l’avait fait, à propos de la photographie de guerre et – déjà- de la peinture murale dans « Le Peintre de batailles », son chef d’œuvre à mettre entre les mains de tout étudiant en école de journalisme.

« La patience du franc-tireur » est de la même famille, mais hélas pas de la même eau. Car il y a, chez l’auteur, une retenue finale, presque un retournement, qui sonne comme une trahison de son propos d’ensemble, de tout ce qu’il avait exposé de profond et de sensible sur cet art de rue, cette passion parfois irraisonnée mais souvent grandiose des graffeurs consistant à « vivre du côté trouble de la ville », comme il est joliment écrit.  « Vivre du côté trouble de la ville », comme les rappeurs et les fans de hip-hop. Avec arrogance peut-être, dans l’indifférence à la loi incontestablement, complaisance à soi ou vanité sans doute, mais avec une obstination  et une intransigeance qui forcent le respect.

Sans doute, Arturo Pérez-Réverte a-t-il redouté in fine de perdre un peu de respectabilité dans les cercles solennels où il navigue s’il s’était fait le chantre sans réserve de ces "zadistes" de la ville, de ces cris et de ces cicatrices qui colorent, ou pas, nos murs tristes. Comme qui brave la laideur et l’ennui.

Et cela, c’est un peu dommage, car c’est ce que l’on avait compris en le lisant…

 

 

 

Commentaires

Perez Reverte a déjà exploré avec brio le monde de l'art dans "Le peintre des batailles" : cet opus semble être au moins aussi intéressant.

Écrit par : Sandrine | 11/01/2015

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