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17/01/2015

"Soumission" de Michel Houellebecq (Flammarion) et "Les événements" de Jean Rolin (P.O.L)

Deux petits livres d’anticipation parus en janvier, avant les tragiques événements des 7 au 9 et le sursaut puissant et débonnaire du 11. Un seul des deux, celui de Houellebecq qui évoque l’élection d’un président de la République musulman, a fait polémique. C’est étrange… l’autre décrit la France en proie à une vraie guerre civile entre les identitaires d’extrême droite et les musulmans du « Hezb », suivez mon regard.

Comme si la perspective d’une guerre dans notre pays entre musulmans et les autres était moins révoltante, moins dérangeante, moins provocatrice que celle de l’élection démocratique d’un musulman modéré à la présidence de la République.

Car la guerre de Jean Rolin est une vraie, une pas pour de rire, avec ses amas de dépouilles de curés massacrés, ses villes aux vastes béances, ses ponts coupés et ses checkpoints, ses cessez-le-feu provisoires, ses poches irrédentistes tels Port-de-Bouc en proie à de violents combats entre milices d’extrême gauche et dissidents du Hezb, son gouvernement provisoire aux mains des identitaires, replié à Salbris dans le Loiret – à l’hôtel du Parc s’il vous plait-, une force d’intervention de l’Onu «  composée à parts égales de militaires ghanéens et finlandais, et donc originaires de deux pays aussi peu suspects l’un que l’autre de parti pris dans nos discordes civiles », des ONG parmi lesquelles « une ONG américaine d’envergure internationale, dédiée à la protection des animaux domestiques dans des situation de conflits », ses réfugiés, ses enrôlés de force, ses déserteurs, ses surplus de l’armée croate et ses trafics en tous genres.

Certes, cette France déchirée est pour Jean Rolin pur prétexte. Prétexte à un exercice de style comme il les aime, fait de longues phrases, semi-proustiennes, aux incidentes comiques tant elles sont incongrues ou étrangères au récit, lequel n’a d’autre ressort que le périple du narrateur qui traverse le pays du Nord au Sud pour aller porter quelques médicaments au chef de la milice fasciste, son ami «  malgré tout », avant de partir à la recherche du fils de son ancienne compagne engagé à l’extrême gauche, du côté de Marignane. Le tout « très nouveau-roman », plus d’un demi-siècle après l’acmé du genre, dont la vanité, à moins que ce ne soit son caractère « vintage », paraît terriblement frivole.

L’absurde tragédie de la guerre doit en être le propos, la guerre, notamment civile, telle une émulsion chimique qui agite les hommes, les disperse et les pose au hasard dans tel camp ou tel autre, la plupart demeurant suspendus entre les deux par instinct de survie ou simple nécessité de vivre.

Mais ce livre est loin d’être anodin, on y voit des djihadistes qui «  saluent d’un « Allah Akbar ! » non seulement chaque coup qu’ils portaient, mais aussi, et même avec un surcroît d’enthousiasme, chaque coup qu’ils recevaient », des nationalistes qui, leur faisant face, diffusent «  amplifiés par des hauts parleurs, des grognements de porcs, parmi d’autres cris d’animaux », l’enlèvement par les islamistes de la Vierge parturiente de la Basilique Saint-Julien de Brioude, un « groupuscule islamiste connu sous le nom de AQBRI (Al Quaïda dans les Bouches-du- Rhône islamiques) » qui « s’était emparé à Marseille de tout un pan du 15ème arrondissement […], et à partir de ce foyer des métastases avaient essaimé, dont l’une des plus virulentes, mais aussi des plus isolées, occupait à Port-de-Bouc les quartiers de La Grand-Colle et des Amarantes ».

Jean Rolin, que l’on avait lu mieux inspiré, vient de la Gauche Prolétarienne et cet engagement révolu lui tient lieu de talisman anti-polémique. A moins qu’on ne le lise plus, ce qui serait tout sauf dommage, n’ayant rien écrit d’un peu substantiel depuis « La Clôture », son merveilleux premier livre, ouvert au monde, curieux des marges, d’une tolérance lucide et décapante, sans doute déjà un peu fleur fanée mais dépourvu de venin et étranger aux phobies du temps, à la différence de celui-ci. Qui s’y complait.

Le Houellebecq est d’un autre tonneau, ah ça pour sûr ! On est certes frappé par l’effet d’écho entre les deux livres. Ici aussi, il est question de violences inter-ethniques entre « identitaires » et groupuscules islamistes, puis d’une guerre civile entre les deux tours de l’élection présidentielle qui verra les partis de gouvernement s’allier avec la Fraternité musulmane contre Marine Le Pen, guerre à ce point sévère qu’elle conduira à différer l’organisation du second tour de scrutin, question aussi d’une Vierge, ici, la Vierge Noire de Rocamadour où le narrateur fera pèlerinage, comme avant lui Saint Louis, Louis XI et Philippe Le Bel.

Autre point commun, hélas : « Soumission » est loin d’être le meilleur livre de Houellebecq. Très en dessous d’ « Extension du domaine de la lutte » ou des « Particules élémentaires » et beaucoup moins intéressant que « La carte et le territoire » ou « Plateforme ».

Mais rien de bien nouveau qui doive susciter à ce point la polémique tellement française qui se joue toujours entre « chef d’œuvre »  (dixit Emmanuel Carrère) et «  A gerber ! » (dixit Ali Badou, pourtant généralement assez fin).

Un prof d’université, spécialiste de Huysmans, et qui ressemble comme deux gouttes d’eau à l’auteur (égotiste sans joie, sexuellement tourmenté et intermittent, nonchalant de tout sauf de désespoir) voit arriver, étonné mais sans haine, un parti musulman au pouvoir, ses étudiantes enfiler des burqas et ses collègues femmes abandonner leur jupe pour un pantalon, les cocktails devenir des rassemblements exclusivement masculins, les Français juifs quitter le pays pour Israël, le chômage se résorber ( les femmes pour la plupart cessant de travailler), la croissance reprendre, le pays s’apaiser. Sa Fraternité musulmane «  avait veillé à conserver un positionnement modéré, ne soutenait la cause palestinienne qu’avec modération, et maintenait des relations cordiales avec les autorités religieuses juives ». Evidemment ce prof finit par se convertir à l’Islam pour conserver son poste à l’université et pouvoir s’adonner aux plaisirs, inédits pour lui, de la polygamie.

Sans doute l’écriture blanche et sans aspérité – qui est la marque de l’auteur- cette apathie de style et de ton sont-elles ici tout à fait venimeuses, tant l’intention est transparente qui vise à nous présenter le narrateur en contre-exemple moral et politique, comme si Houellebecq (son double) avait décidé, par le choix d’un portrait de pleutre, d’indifférent, minable ou « soumis », de se sacrifier pour nous instruire. Se donnant pour l’inverse répulsif de ce qu’il nous invite à faire : résister aux capiteuses ou paisibles persuasions de l’Islam politique, du « doute généralisé, de la sensation qu’il n’y avait rien là de quoi s’alarmer, ni  de véritablement nouveau ». Le propos étant d’autant plus saisissant qu’il ne vise nullement les djihadistes mais des démocrates musulmans.

Et c’est ce suicide en direct (se dénigrer plus que jamais pour se sanctifier en épouvantail salvateur) qui est le vrai levain du roman et qui en fait le prix, quelle que soit la part de la farce, que je crois mince, de provocation, tout à fait étrangère au projet de Houellebecq, ou d’indifférence et de mépris intellectuel, moral, spirituel et philosophique à l’égard de la religion de cinq ou six millions de nos compatriotes – indifférence et mépris massifs, aberrants, d’une puissance délétère, nucléaire, vrais ferments de haine, comme toujours le refus obstiné de s’intéresser à l’autre pour se persuader qu’ainsi il demeurera à jamais étranger.

Mais ce suicide qui se noue dans la première partie du livre – petit roman d’anticipation politique assez faible et sans grand intérêt, hormis les digressions très inspirées sur Huysmans, décadent de l’autre siècle qui s’est converti au catholicisme- n’est, à y regarder de plus près, nullement causé par l’Islam ou la présence de musulmans en France. La seconde partie de « Soumission » où gît le livre, bien plus forte et inspirée, beaucoup mieux écrite, comme si Houellebecq, une fois soulagé par l’insulte, avait retrouvé les sens et l’esprit, nous le révèle. Son propos alors ? Une charge contre l’humanisme à l’occidentale, péripétie dans l’histoire mais irréversiblement débilitante, qui a miné toutes les structures de solidarités sociales et les transcendances spirituelles, ne laissant  place qu’à une société libérale et sans contrainte, sans valeur commune autre que marchande, faisant des siens des solitudes juxtaposées à peine nouées par l’intérêt et le sexe, hors sol et désormais étrangères à l’histoire.

Le discours peut certes déplaire mais il n’est pas nouveau. C’est davantage du Tocqueville que du Zemmour. Quant au suicide, vous l’aurez compris : la première partie, vengeance diablement personnelle et pathétique à l’encontre des musulmans, qui le soulage et nous afflige, c’est du Trierweiler ; quant à la seconde, plus philosophique et morale, c’est plutôt le « suicide collectif » de l’Ordre du Temple Solaire dans le Vercors. Tragique et spectaculaire. Mais qui appelle à la réflexion.

Et depuis les grands rassemblements du 11 janvier 2015, nous savons que Houellebecq se trompe : sa déprimante aboulie et son désastreux pessimisme sont sa signature. Pas la nôtre.

 

17:40 Publié dans Actualités, Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : houellebecq

Commentaires

Il nous reste en effet l'écriture blanche de Houellebecq que nous aimons.
Il dénonce manifestement un humanisme, soumis à l'argent et au sexe facile, mais pour adopter une soumission qui protège sa situation et lui procure des femmes réduites à l'état de produits à consommer. Où est l'issue ? Sans doute dans l'amplification du sursaut du 11 janvier (non du 10). Mais pour cela, il va falloir beaucoup de moyens pédagogiques et une colossale ouverture d'esprit de part et d'autre. Le combat ne fait que commencer !

Écrit par : chabas | 18/01/2015

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