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24/01/2015

Audrey Pulvar, "Charlie" et moi

Ca y est, ça recommence : plus le droit de penser, plus le droit aux nuances, moins encore à la dissidence. C’est désormais burqa pour tous. Chape de plomb sur les esprits. Silence dans les rangs, et pas qu’une minute !

« T’es pas Charlie ? », alors tu es mis au ban. Au ban social, scolaire, médiatique, artistique, cf l’interview de Samy Naceri par Audrey Pulvar sur D8 qui tourne en boucle sur les réseaux sociaux.

La France, touchée au cœur, a décidé de sonder les consciences sur les plateaux télé,  comme jadis le Grand Inquisiteur les sorcières et les marranes en place publique, avec la volupté sadique des tortionnaires qui ne s’apaisent que de l’aveu redouté, tel qui jouit de quoi lui répugne.

« T’aimes pas qu’on caricature ton Prophète ?, alors t’as rien compris à la liberté ! Et la France c’est la liberté, alors tu te casses pov’con et vite fait avec ça ! T’es pas chez toi ici, file, prends tes valises et va voir ailleurs, chez tes potes de Boka Haram, de Daesh  ou chez les Pakpak ou les Afghans si tu préfères la montagne ».

Pas la peine d’envisager une peine d’indignité nationale, elle est déjà dans tous les esprits, rampante, venimeuse, insinuante et contagieuse, accusation en suspend qui n’a plus même à chercher sa proie, prête à s’abattre sur toutes les têtes de nos compatriotes musulmans pour peu qu’ils dissimulent insuffisamment leur foi. Aujourd’hui, c’est « apéro saucisson-pinard » pour tous !

On peut continuer comme cela, en recruteurs imbéciles d’une cinquième colonne.

On peut aussi, si l’on redoute les porosités possibles entre discrimination, exclusion, religion, prosélytisme, fondamentalisme et djihadisme, tenter de prévenir les dérives, les ruptures et les tentations suicidaires qui font les réservistes des barbares. Voici comment.

D’abord en évitant d’opposer un sacré à un autre. Le sacré laïc au religieux. La pédagogie incite quelques fois à dissimuler des vérités par souci que l’élève ne soit pas porté à tenir l’accessoire pour l’essentiel. Alors nous faisons croire que la liberté d’expression en France est absolue. C’est une grave erreur. La liberté d’expression n’a jamais été sans limites ni en France ni en Europe. Et l’injure ou la diffamation à l’égard des personnes à raison de leur religion est punie par la loi. Pourquoi le taire quand cela pourrait apaiser tant de consciences inquiètes ou blessées ? En outre, une telle tromperie sur la loi est de nature, quand la sanction frappe un abus de la liberté d’expression ayant d’autres cibles que les musulmans, à nourrir l’accusation délétère mais dont il faut bien se défaire du « deux poids, deux mesures ».

La Cour de cassation précise qu’est punie par la loi « l’attaque directe et personnelle dans l’objectif d’outrager les fidèles de telle confession ou de les atteindre dans leur considération à raison de leur obédience » (arrêt du 14 novembre 2006).  Il ne suffit certes pas pour condamner judiciairement tel propos, tel message ou tel dessin qu’il heurte la sensibilité des fidèles, la liberté s’y fourvoierait. Il y faut une attaque directe qui blesse ou outrage, c’est-à-dire dont son auteur est sûr qu’elle blessera ou outragera. « Mais la justice n’a pas condamné les caricatures du Prophète parues dans Charlie Hebdo ! »  songe-t-on. Certes non, mais les musulmans de France ne sollicitaient alors rien d’autre qu’une consolation de prétoire, au moins pour la caricature danoise, à mon sens haineuse et qui faisait froid dans le dos (le prophète, visage sombre, une bombe à la mèche allumée dissimulée dans le turban). Il s’est bien trouvé en France des juges du fond, et pas des moindres, pour interdire, au moins quelques mois, une affiche commerciale qui détournait la Cène de Leonard de Vinci – symbole du culte chrétien-  au motif de l’offense faite aux catholiques et la Cour de cassation a elle-même jugé que le propos « Toutes les religions sont des escroqueries mais la religion juive est la plus grande escroquerie de toutes » caractérisait le délit d’injure religieuse à l’égard de nos compatriotes juifs. Et de telles décisions, si elles n’ont pas fait l’unanimité, n’ont pas provoqué le scandale. Peut-être trouverait-on avantage à être plus attentif collectivement, sans qu’il en résulte de renoncement à la liberté, aux évolutions historiques et démographiques des sociétés ouvertes dans lesquelles nous vivons. Le sacré de l’autre peut nous paraître ridicule, agaçant ou dangereux, surtout s’il est encore un peu nouveau chez nous. Il n’est jamais anodin.

Cesser d’imaginer que le foulard serait un drapeau. Voir deux amies dans le métro, l’une voilée, l’autre pas, écouter de la musique sur le même ipod, rire ensemble aux éclats, partager leurs petits secrets, sans songer nécessairement qu’il y aura bientôt deux foulards sur ces têtes ou que l’ipod sera banni. Entendre ma pauvre mère, 80 ans, épouvantée en voyant sur le marché provençal de Saint-Gilles (Gard) les gens lancer des regards appuyés et hostiles aux épouses ou aux filles voilées de leurs ouvriers agricoles. Ne plus dire, car nous savons désormais que c’est essentiellement faux, que le foulard serait en France imposé à ces filles par leur père ou le grand  frère, ou qu’il serait signe de soumission de la femme ou un étendard du renoncement à l’instruction et à l’épanouissement personnel, ce que dément le développement du port du foulard à l’université. Le foulard, c’est pour certaines Françaises une manière de vivre leur foi. Cela peut nous irriter, nous qui n’aimons guère les soutanes en ville, mais c’est ainsi. Certes visible, mais ni prosélyte ni guerrier. En tout cas pas forcément. Se dire cela et pas plus, quitte à penser un peu contre soi-même. Juste de temps en temps, cela devrait suffire pour cesser de mijoter nos craintes recuites qui fomentent les préventions et les haines, les nôtres au premier rang.

Maintenir telles quelles bien sûr nos lois d’interdiction des signes ostensibles à l’école et dans les services publics et celle de la burqa partout.

Etre très ferme, s’il le faut, sur l’accueil dans les hôpitaux, mais sans hystérie là non plus. Pour rien au monde je ne choisirais une femme pour urologue ou un homme pour psy, mais si je me présente à l’hôpital public, je prends ce qui vient, et vice-versa. Je crois que cela peut s’expliquer calmement, sereinement, en évitant les batailles de tranchées et en songeant que sous l’arriération il y a souvent beaucoup de pauvreté et de misère et que celles-là méritent le respect.

Et oser dire, pourquoi pas ? que le hidjab ou les mains gantées de noir, ces barbes hirsutes et ses kamis sont en France une violence pour beaucoup, comme le serait dans les rues de Tanger une femme en jupe extra-mini ; que l’on peut faire avec, comme pour la bonne sœur à cornette ou le juif à papillotes, mais que c’est triste et dommage, et que ce serait beaucoup mieux sans.  Mais pour dire cela, il faut admettre qu’un foulard puisse être librement choisi  par qui souhaite s’en recouvrir la tête.

Faire monter les mères d’élèves dans les bus scolaires, même en foulard. Ah, l’affreux débat qui persiste ! Karim, 12 ans, en 6ème, est un peu turbulent. Et aujourd’hui assez partagé. Content que le voyage scolaire lui épargne des heures de cours qui ne le passionnent guère mais jugeant vraiment « relou » que sa mère n’ait rien trouvé de mieux que de lui gâcher le plaisir en se proposant gracieusement d’accompagner la sortie des élèves. Il ignore encore qu’il s’est trouvé, en France, un gouvernement pour contraindre la mère, si elle avait malheur de porter le foulard, à redescendre du bus devant son fils et tous ses petits camarades et à se cloîtrer chez elle. Et un autre pour oser à peine supprimer à bas bruit cette prohibition, édictée au nom de la laïcité.  Songer un instant à l’école creuset de la République et aux  jolis discours sur l’intégration et la mixité sociale. Songer aussi aux humiliations tues de l’enfance. Juste un instant, cela pourrait suffire à changer nos regards.

Cesser d’hystériser les esprits sur les horaires de piscines. Je crois que cela n’existe plus, les horaires unisexes dans les piscines municipales, réservées exclusivement aux femmes une paire d’heures par semaine. On a cru devoir y revenir, dans le tumulte et la fureur médiatiques, au motif de la mixité sexuelle obligatoire, nouveau droit de l’homme universel : pas de bains pour la mouquère si son Mohammed est assez débile pour croire qu’on va la zieuter ou pire. L’idée que ces femmes pouvaient s’y sentir mieux entre elles a bien effleuré les esprits mais fugacement ; la crainte d’un apartheid sexué à l’œuvre, qui ne dirait pas son nom, a été la plus forte… Moi, tous mes amis homos vont à la piscine des Halles à Paris où ils sont si nombreux que les femmes n’y vont plus. « Ah, bon ? Mais elles y allaient pour draguer alors ? Et eux, les keums y baisent dans les douches ! Zy-vas,  c’est chelou… ».

A la cantine, que chacun mange à sa faim, si c’est possible. Mes parents avaient des amis hollandais très luthériens qui, après le bénédicité, avaient coutume d’ouvrir le repas par une tisane. A mon grand désarroi, ma mère la leur a toujours servie. Et on la buvait. C’était pas bon mais ce n’était contraire à rien, sauf au plaisir de la table. Je me souviens aussi qu’à mon service militaire, au début des années 80, il y avait un plat de substitution quand on nous servait du porc. Les militaires ont toujours été gens attentionnés. Les adjudants-chefs de la laïcité contemporaine le sont moins qui tiennent une telle éventualité pour hérétique à l’école, même dans des collèges ou lycées où la plupart des élèves sont de culture musulmane, accoutumés, à la maison et depuis des générations, à tenir cette viande pour proscrite. N’évoquons pas même le casher ou le hallal, ça c’est bon pour l’avion ou le Mc Do d’à côté, encore que le Mc Do n’ait qu’à bien se tenir, des ligues y veillent…. Quelle drôle de République qui paraît redouter de se perdre à accueillir chacun de ses fils à égalité de considération et de traitement. Si la variété alimentaire est trop compliquée à offrir dans les cantines, qu’on le dise ainsi, mais pitié ! qu’on cesse de faire du renoncement à un interdit alimentaire, personnel mais massivement suivi, un passeport pour la citoyenneté.

La nation, une communauté de destin ? Alors déclinons-là ensemble et non séparément. Rien ne serait plus fort, dans l’ordre du symbole, que la République veuille bien réviser ses jours fériés et chômés pour en consacrer d’autres qui sont aussi jours de fête pour un grand nombre. Yom-Kippour ou Roch-Hachana pour la culture juive et le jour de l’Aïd–el-Kebir ou l’Aïd-el-Fitr pour la musulmane, devraient être des jours consacrés par une République attentive à tous, mais attentive à tous également. La République n’honorerait pas davantage la religion qu’elle ne le fait en s’abandonnant à la plage un 15 août ! Elle consacrerait son histoire qui est d’abord mouvement. Si les employeurs trouvaient à redire on pourrait sacrifier le lundi de Pentecôte qui n’est férié ni en Espagne ni en Italie et le jeudi de l’Ascension, siamois d’un vendredi bien encombrant. Noël, Pâques, Pentecôte, le 15 août continueraient à dire les origines. Le 14 juillet, le 11 novembre, les 1er et 8 mai, l’histoire de la Nation moderne. Quelques fêtes juives et musulmanes, aux côtés de quelques fêtes chrétiennes, que la République n’est pas davantage celle des uns que celles des autres. Et à bénéficier de quelques jours fériés grâce à la religion du voisin, chacun s’apercevrait que l’autre existe.

Voilà quelle est ma laïcité. La laïcité, c’est « la jouissance paisible de sa religion » disent les droits de l’homme, et non pas un athéisme d’Etat.  

L’assimilation républicaine a été une réussite féroce au milieu des tranchées de 14 où les paysans de nos compagnes ont gagné quelques titres de  gloire. Elle est d’un autre siècle, elle est d’un autre temps.

Un plus grand souci de la personne et de tout ce qui la constitue, une plus grande attention aux parcours individuels, l’un et l’autre portés par les Lumières  et la modernité, ne permettent pas de croire que l’on pourrait s’en tenir aux méthodes de jadis. Elles ont réussi. Je les crois aujourd’hui vouées à l’échec. Le nombre et la religion ne font pas le communautarisme. En revanche, l’ignorance de l’autre, le mépris et une certaine idée du laïcisme de l’autre siècle greffée à toutes forces sur une société beaucoup plus diverse l’alimentent, qui condamnent aux marges, aux lisières et aux périphéries.

Pour être accueillante à tous ceux qui y ont leur place, la République devrait se garder de ses propres préjugés qui, sous couvert d’une conception universaliste et abstraite, dissimulent en réalité une préférence marquée pour les identiques sur les égaux et une volonté de n’ouvrir la porte qu’à ceux de nos compatriotes qui abjureraient leurs origines.

Dans ma région natale, on enterre les taureaux cocardiers qui ont triomphé lors des courses camarguaises, debout, la tête en direction de leur manade de naissance : les pâturages de la Tour d’Anglas, ceux du Mas de la Marée, du Château d’Espeyran ou de la Bardouïne. J’aime cette tradition qui nous dit le lien entre respect de la dignité et, de toute éternité, fidélité aux origines.

Voilà pourquoi si je suis affreusement bouleversé et plus qu’accablé par les événements des 7 au 9 janvier 2015, je ne me sens pas aussi « Charlie » qu’on paraît l’exiger de moi. Encore ne suis-je pas musulman ; c’est dire ce que doivent ressentir ceux qui le sont….

 

17/01/2015

"Soumission" de Michel Houellebecq (Flammarion) et "Les événements" de Jean Rolin (P.O.L)

Deux petits livres d’anticipation parus en janvier, avant les tragiques événements des 7 au 9 et le sursaut puissant et débonnaire du 11. Un seul des deux, celui de Houellebecq qui évoque l’élection d’un président de la République musulman, a fait polémique. C’est étrange… l’autre décrit la France en proie à une vraie guerre civile entre les identitaires d’extrême droite et les musulmans du « Hezb », suivez mon regard.

Comme si la perspective d’une guerre dans notre pays entre musulmans et les autres était moins révoltante, moins dérangeante, moins provocatrice que celle de l’élection démocratique d’un musulman modéré à la présidence de la République.

Car la guerre de Jean Rolin est une vraie, une pas pour de rire, avec ses amas de dépouilles de curés massacrés, ses villes aux vastes béances, ses ponts coupés et ses checkpoints, ses cessez-le-feu provisoires, ses poches irrédentistes tels Port-de-Bouc en proie à de violents combats entre milices d’extrême gauche et dissidents du Hezb, son gouvernement provisoire aux mains des identitaires, replié à Salbris dans le Loiret – à l’hôtel du Parc s’il vous plait-, une force d’intervention de l’Onu «  composée à parts égales de militaires ghanéens et finlandais, et donc originaires de deux pays aussi peu suspects l’un que l’autre de parti pris dans nos discordes civiles », des ONG parmi lesquelles « une ONG américaine d’envergure internationale, dédiée à la protection des animaux domestiques dans des situation de conflits », ses réfugiés, ses enrôlés de force, ses déserteurs, ses surplus de l’armée croate et ses trafics en tous genres.

Certes, cette France déchirée est pour Jean Rolin pur prétexte. Prétexte à un exercice de style comme il les aime, fait de longues phrases, semi-proustiennes, aux incidentes comiques tant elles sont incongrues ou étrangères au récit, lequel n’a d’autre ressort que le périple du narrateur qui traverse le pays du Nord au Sud pour aller porter quelques médicaments au chef de la milice fasciste, son ami «  malgré tout », avant de partir à la recherche du fils de son ancienne compagne engagé à l’extrême gauche, du côté de Marignane. Le tout « très nouveau-roman », plus d’un demi-siècle après l’acmé du genre, dont la vanité, à moins que ce ne soit son caractère « vintage », paraît terriblement frivole.

L’absurde tragédie de la guerre doit en être le propos, la guerre, notamment civile, telle une émulsion chimique qui agite les hommes, les disperse et les pose au hasard dans tel camp ou tel autre, la plupart demeurant suspendus entre les deux par instinct de survie ou simple nécessité de vivre.

Mais ce livre est loin d’être anodin, on y voit des djihadistes qui «  saluent d’un « Allah Akbar ! » non seulement chaque coup qu’ils portaient, mais aussi, et même avec un surcroît d’enthousiasme, chaque coup qu’ils recevaient », des nationalistes qui, leur faisant face, diffusent «  amplifiés par des hauts parleurs, des grognements de porcs, parmi d’autres cris d’animaux », l’enlèvement par les islamistes de la Vierge parturiente de la Basilique Saint-Julien de Brioude, un « groupuscule islamiste connu sous le nom de AQBRI (Al Quaïda dans les Bouches-du- Rhône islamiques) » qui « s’était emparé à Marseille de tout un pan du 15ème arrondissement […], et à partir de ce foyer des métastases avaient essaimé, dont l’une des plus virulentes, mais aussi des plus isolées, occupait à Port-de-Bouc les quartiers de La Grand-Colle et des Amarantes ».

Jean Rolin, que l’on avait lu mieux inspiré, vient de la Gauche Prolétarienne et cet engagement révolu lui tient lieu de talisman anti-polémique. A moins qu’on ne le lise plus, ce qui serait tout sauf dommage, n’ayant rien écrit d’un peu substantiel depuis « La Clôture », son merveilleux premier livre, ouvert au monde, curieux des marges, d’une tolérance lucide et décapante, sans doute déjà un peu fleur fanée mais dépourvu de venin et étranger aux phobies du temps, à la différence de celui-ci. Qui s’y complait.

Le Houellebecq est d’un autre tonneau, ah ça pour sûr ! On est certes frappé par l’effet d’écho entre les deux livres. Ici aussi, il est question de violences inter-ethniques entre « identitaires » et groupuscules islamistes, puis d’une guerre civile entre les deux tours de l’élection présidentielle qui verra les partis de gouvernement s’allier avec la Fraternité musulmane contre Marine Le Pen, guerre à ce point sévère qu’elle conduira à différer l’organisation du second tour de scrutin, question aussi d’une Vierge, ici, la Vierge Noire de Rocamadour où le narrateur fera pèlerinage, comme avant lui Saint Louis, Louis XI et Philippe Le Bel.

Autre point commun, hélas : « Soumission » est loin d’être le meilleur livre de Houellebecq. Très en dessous d’ « Extension du domaine de la lutte » ou des « Particules élémentaires » et beaucoup moins intéressant que « La carte et le territoire » ou « Plateforme ».

Mais rien de bien nouveau qui doive susciter à ce point la polémique tellement française qui se joue toujours entre « chef d’œuvre »  (dixit Emmanuel Carrère) et «  A gerber ! » (dixit Ali Badou, pourtant généralement assez fin).

Un prof d’université, spécialiste de Huysmans, et qui ressemble comme deux gouttes d’eau à l’auteur (égotiste sans joie, sexuellement tourmenté et intermittent, nonchalant de tout sauf de désespoir) voit arriver, étonné mais sans haine, un parti musulman au pouvoir, ses étudiantes enfiler des burqas et ses collègues femmes abandonner leur jupe pour un pantalon, les cocktails devenir des rassemblements exclusivement masculins, les Français juifs quitter le pays pour Israël, le chômage se résorber ( les femmes pour la plupart cessant de travailler), la croissance reprendre, le pays s’apaiser. Sa Fraternité musulmane «  avait veillé à conserver un positionnement modéré, ne soutenait la cause palestinienne qu’avec modération, et maintenait des relations cordiales avec les autorités religieuses juives ». Evidemment ce prof finit par se convertir à l’Islam pour conserver son poste à l’université et pouvoir s’adonner aux plaisirs, inédits pour lui, de la polygamie.

Sans doute l’écriture blanche et sans aspérité – qui est la marque de l’auteur- cette apathie de style et de ton sont-elles ici tout à fait venimeuses, tant l’intention est transparente qui vise à nous présenter le narrateur en contre-exemple moral et politique, comme si Houellebecq (son double) avait décidé, par le choix d’un portrait de pleutre, d’indifférent, minable ou « soumis », de se sacrifier pour nous instruire. Se donnant pour l’inverse répulsif de ce qu’il nous invite à faire : résister aux capiteuses ou paisibles persuasions de l’Islam politique, du « doute généralisé, de la sensation qu’il n’y avait rien là de quoi s’alarmer, ni  de véritablement nouveau ». Le propos étant d’autant plus saisissant qu’il ne vise nullement les djihadistes mais des démocrates musulmans.

Et c’est ce suicide en direct (se dénigrer plus que jamais pour se sanctifier en épouvantail salvateur) qui est le vrai levain du roman et qui en fait le prix, quelle que soit la part de la farce, que je crois mince, de provocation, tout à fait étrangère au projet de Houellebecq, ou d’indifférence et de mépris intellectuel, moral, spirituel et philosophique à l’égard de la religion de cinq ou six millions de nos compatriotes – indifférence et mépris massifs, aberrants, d’une puissance délétère, nucléaire, vrais ferments de haine, comme toujours le refus obstiné de s’intéresser à l’autre pour se persuader qu’ainsi il demeurera à jamais étranger.

Mais ce suicide qui se noue dans la première partie du livre – petit roman d’anticipation politique assez faible et sans grand intérêt, hormis les digressions très inspirées sur Huysmans, décadent de l’autre siècle qui s’est converti au catholicisme- n’est, à y regarder de plus près, nullement causé par l’Islam ou la présence de musulmans en France. La seconde partie de « Soumission » où gît le livre, bien plus forte et inspirée, beaucoup mieux écrite, comme si Houellebecq, une fois soulagé par l’insulte, avait retrouvé les sens et l’esprit, nous le révèle. Son propos alors ? Une charge contre l’humanisme à l’occidentale, péripétie dans l’histoire mais irréversiblement débilitante, qui a miné toutes les structures de solidarités sociales et les transcendances spirituelles, ne laissant  place qu’à une société libérale et sans contrainte, sans valeur commune autre que marchande, faisant des siens des solitudes juxtaposées à peine nouées par l’intérêt et le sexe, hors sol et désormais étrangères à l’histoire.

Le discours peut certes déplaire mais il n’est pas nouveau. C’est davantage du Tocqueville que du Zemmour. Quant au suicide, vous l’aurez compris : la première partie, vengeance diablement personnelle et pathétique à l’encontre des musulmans, qui le soulage et nous afflige, c’est du Trierweiler ; quant à la seconde, plus philosophique et morale, c’est plutôt le « suicide collectif » de l’Ordre du Temple Solaire dans le Vercors. Tragique et spectaculaire. Mais qui appelle à la réflexion.

Et depuis les grands rassemblements du 11 janvier 2015, nous savons que Houellebecq se trompe : sa déprimante aboulie et son désastreux pessimisme sont sa signature. Pas la nôtre.

 

17:40 Publié dans Actualités, Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : houellebecq

11/01/2015

"La patience du franc-tireur" de Arturo Pérez-Reverte, Seuil

Un joli thriller, fort bien mené, sur le monde des graffeurs, des tagueurs, des bombeurs, de ces loups solitaires et nocturnes qui marquent les murs ou les wagons de nos transports en commun, en signant dans l’anonymat la saturation d'un espace urbain où ils ne cherchent d’autre place que clandestine, s’y construisant une renommée  codée, cryptée,  envahissante et illisible, en une langue étrangère comme un esperanto de secte.

Alejandra Valera, une passionnée du monde de l’art est missionnée pour identifier « Sniper », légende du street art espagnol, pour savoir qui se cache derrière cette signature murale, la plus brillante, la plus aventureuse, la plus artistique qui soit en Europe, et lui proposer un pont d’or : une édition de luxe de ses oeuvres et une expo au Moma. Mais un père, affligé par le décès de son fils, mort alors qu’il tentait de relever un périlleux défi que Sniper avait lancé à ses « followers » ou concurrents, le recherche aussi pour des motifs moins avouables. Qui l’identifiera le premier ? Cela aura-t-il son importance ? Voilà l’intrigue.

Arturo Pérez-Reverte qui a potassé son sujet se régale. Ils nous explique la différence entre le « bubble style » (lettrage arrondi et boursoufflé) et le « wild style » (lettrage entremêlé, pointu et dynamique, souvent difficilement lisible pour le profane) , ce qu’est un « jam » ( un concours d’impro) , l’utilité des embouts « fat cap » (accessoire que l’on ajoute au cap, l’embout de la bombe de peinture, pour obtenir des traits plus épais), pourquoi les « bloks-letters » sont un croisement entre les tags et les fresques,  les mérites du  « end-to-end » (peindre des wagons de bout en bout) et du  « top-to-botton » (de haut en bas) ou l’humiliation de se faire « toyer » (voir son « œuvre » signée ou altérée par un autre).

Mais ce Pérez-Reverte vaut surtout par sa réflexion sur la nature de l’art, ce qui en relève et ce qui n’en relève pas, ses découvreurs, ses prescripteurs et ses contempteurs,  sur ce qui en fait le prix dans une société libérale condamnée à tout valoriser en conférant non pas du mérite mais une valeur marchande à toute geste artistique, fut-elle par nature dissidente et éphémère, vouée à l’effacement ou à la destruction.

Et le monde du graff, son intention ou sa philosophie, ses acteurs, ses prouesses, ses compagnonnages et ses fractures – à tous les sens du mot-, ses prises de risques et son confort de l’entre soi, ses bandes et ses traîtres sont, ici, l’objet de très belles réflexions sur les marges sociales qui s’imposent au cœur de la cité et sur ces jeunes qui se rêvent désormais stars et anonymes à la fois (Daft Punk, les Anonymous, etc.).

Le tout avec l’élégance du conteur, maître dans l’art de l’intrigue et de la construction du récit, lequel nous est livré par un narrateur qui est une narratrice, lesbienne de surcroît, avec une vérité de ton et un effet d’authenticité étonnants.

Ce n’est pas la première fois que Pérez-Reverte explore les formes de l’art autour d’interrogations contemporaines. Il l’avait fait, à propos de la photographie de guerre et – déjà- de la peinture murale dans « Le Peintre de batailles », son chef d’œuvre à mettre entre les mains de tout étudiant en école de journalisme.

« La patience du franc-tireur » est de la même famille, mais hélas pas de la même eau. Car il y a, chez l’auteur, une retenue finale, presque un retournement, qui sonne comme une trahison de son propos d’ensemble, de tout ce qu’il avait exposé de profond et de sensible sur cet art de rue, cette passion parfois irraisonnée mais souvent grandiose des graffeurs consistant à « vivre du côté trouble de la ville », comme il est joliment écrit.  « Vivre du côté trouble de la ville », comme les rappeurs et les fans de hip-hop. Avec arrogance peut-être, dans l’indifférence à la loi incontestablement, complaisance à soi ou vanité sans doute, mais avec une obstination  et une intransigeance qui forcent le respect.

Sans doute, Arturo Pérez-Réverte a-t-il redouté in fine de perdre un peu de respectabilité dans les cercles solennels où il navigue s’il s’était fait le chantre sans réserve de ces "zadistes" de la ville, de ces cris et de ces cicatrices qui colorent, ou pas, nos murs tristes. Comme qui brave la laideur et l’ennui.

Et cela, c’est un peu dommage, car c’est ce que l’on avait compris en le lisant…