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23/02/2015

"Vernon Subutex" Virginie Despentes, Grasset

Vernon tenait une boutique de disques rock à Paris. Elle ferme. Plus un rond, il faut bouffer, c’est dur dur. Un vieux pote, Alex Bleach, qui a fait carrière dans la musique, lui paye ses loyers mais meurt d’overdose : Vernon est expulsé de son appartement. Vernon est le fil rouge de ce livre.

La fidélité de quelques compagnons de jadis à leur propre jeunesse, solidaire, de rock et de dope, lui ouvre quelques portes et des hospitalités successives. Ses beaux yeux font le reste. Quelquefois il baise comme on filoute, d’autres fois il tombe amoureux, le plus souvent il s’ennuie sous le toit d’autrui.  Vernon prend conscience que les souvenirs de jeunesse et les années 80 sont de la préhistoire. Il finit à la rue, sur le trottoir, à faire la manche, « assis à hauteur de sacs et de chaussures. « Avant, il faisait attention à regarder les SDF dans les yeux, en passant, pour dire je vois que tu es là, je te calcule. Ce qu’il ignorait, c’est qu’une fois au sol on s’en contretape que les passants vous regardent. Est-ce qu’ils portent la main à la poche, c’est la seule question intéressante ».

« Vernon Subutex » n’est pas le récit d’une déchéance individuelle, c’est la radioscopie d’une dislocation sociale.

Une radioscopie dans le style au laser de Virginie Despentes, ce ton cash et sans manière qui fait sa marque, et, ici, un art du récit en feuilleton, peuplé de dizaines de personnages qui, ouvrant leur porte à notre anti-héros, nous offrent autant d’explorations tendues, sensibles, profondes et bien senties sur autant d’intimités et de milieux sociaux. On songe à Eugène Sue. Mais l’Eugène Sue  d’une époque où les fractures sociales sont plus mouvantes qu’à l’âge des « Mystères de Paris », les codes plus instables, les vies des uns et des autres moins  étanches, plus poreuses. La démocratie sociale, l’éducation gratuite, la libération des mœurs ont tout de même fait leur œuvre. Et l’interconnexion généralisée horizontalise les rapports sociaux. Alors, ces sociétés que le livre traverse sont toujours prêtes à s’élargir ou à se rétracter, selon la circonstance. Mais telles des bulles de savon que le vent déforme, elles  finissent toujours par nous éclater au nez. Tout peut basculer très vite, le confort, l’aisance, l’entre soi, les couples, la famille et jusqu’au genre, bien sûr – le trans, c’est le dada de Despentes.

On peut s’être chargé à l’héroïne à ses vingt ans et être devenu un scénariste réac ( le personnage Xavier) ;  on peut être né homme mais incarner désormais « la féminité dans ce qu’elle a de plus troublant » telle Macia, la Brésilienne, ou l’inverse ( Deb, devenu Daniel, amoureux de sa copine, Pamela Kant, star du porno) ; une beurette fille d’un universitaire spécialiste de Roland Barthes et s’abîmer dans la religion en portant le voile tout en étant inconsolée que cela fasse souffrir son père ; vendre des fringues chez H&M, avoir une mère socialiste et ratonner la nuit à Belleville ; un ancien Hells Angels marxiste qui travaille à Rungis et cogner sur sa femme.

Il y a là des portraits très vifs et très amples, de femmes surtout : Sylvie, ancienne camée mais qui s’est arrêtée à temps, mère célibataire d’un fils de droite qui s’est accoquiné  avec une fille hyper catho « les jeunes gens intelligents ne sont plus systématiquement de gauche » , très parisienne, très bitchy, qui redécouvre l’amour et le sexe avec Vernon ; Sophie qui ne s’est pas remise du décès de son aîné par overdose, plaquée par son mari qui ne supportait plus le deuil ni le remords, alcoolique et généreuse ; la SDF Olga  «  clodote aberrante » qui a encore la ressource de faire la chasse aux fafs ; et « La Hyène », celle du merveilleux « Apocalypse Bébé » que l’on retrouve ici, commanditée pour mettre la main sur les derniers enregistrements du chanteur Alex Bleach qui sont en possession de Vernon – puisque le roman se veut thriller, avec une suite en deux volumes.

Il y a aussi une digression effroyable sur l’accouchement, des développements surprenants sous cette plume sur l'amour des chiens, le chien de bobo ou de SDF, l'affection animale  seule en partage entre classes sociales, et une scène d’anthologie lors d’une fête chez un trader des beaux quartiers, avec coke, stars du porno, lesbiennes et Vernon en DJ Invité « penché sur ses playlists, la dégaine adéquate ». Le fond de sauce y est hype, à l’érection sur des « chaudasses » (sic), transgenre et substances illicites. Très soirée privée à Paris, puisqu’il n’y en a guère d’autres…

Oui, la radiographie est réussie et le diagnostic saisissant.

Mais quelque chose retient à la lecture. Une égale empathie avec tous les personnages, une distance compréhensive à l’égard de toutes les opinions et de tous les comportements badigeonnent le propos d’une neutralité houellebecquienne, certes ici dépourvue de venin, mais qui anesthésie ce que nous aimions chez Despentes, cet incroyable culot de dénonciation, cette indignation virile, couillue, bagarreuse, âpre et violente qui étaient sa signature.

Le choix d’un style indirect libre accroît le sentiment de malaise, où l’on ne sait jamais vraiment qui parle du narrateur ou de son personnage. Et on redoute qu’il y ait dans « Vernon Subutex » beaucoup de remugles de la France blanche, celle qui s’est crue prolo parce qu’elle glandait autour des concerts rock des années 70, progressiste parce qu’elle se dopait, moderne parce qu’elle partouze encore et qui pense que tout est foutu par ce que des filles désormais se voilent.  

Pour sûr, « Vernon » n’est pas le roman d’une bourgeoise. Mais cette mélancolie de la contre-culture fin de siècle, aussi pénétrante soit-elle, me paraît un peu rance, un peu « heavy métal ». Entre Soral et  Dantec. Ne suis pas sûr que je lirai la suite….

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