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19/03/2015

"Un pays pour mourir" de Abdellah Taïa, Seuil

Qu’Abdellah Taïa me pardonne : il est Marocain, homosexuel, écrivain, musulman et « laïc », comme  l’on dit maintenant en France à tout propos pour signifier que l’on ne souhaite pas se laisser enfermer dans une « identité ».  Quarante ans, le visage juvénile, des yeux malicieux et un peu tristes.

« Un pays pour mourir » est son dernier livre. C’est un magnifique titre, simple et suppliant comme un soupir d’espérance,  le vœu épuisé d’un errant, l’illusion dernière de l’exilé.

Il y a  d’abord le père, mort à 56 ans « c’est une moyenne d’âge raisonnable au Maroc […] mais lui, mon petit papa, il n’a eu le temps pour rien, ni pour bien vivre, ni pour bien mourir ».

Il y a Zahira, sa fille, 40 ans au temps du récit, prostituée à Barbès. «  J’aime Paris. C’est ma ville […] Paris est ma cité, mon royaume, mon chemin. C’est là que je voulais venir. Fuir. Grandir. Apprendre libre le monde. Marcher sans peur et partout. Devenir pute. Officiellement. L’assumer ». Zahira est amoureuse d’Iqbal, le Sri-Lankais, « qui possède cinq blanchisseries et cinq « Lavomatic » et aime qu’on le pénètre d’un doigt et quelquefois de deux… Zahira a aussi « trois sorciers. Un juif à Paris pour les dépannages. Un deuxième, berbère, à Gennevilliers. Un troisième, marocain, à Azilal, dans les montages de l’Atlas » et c’est son préféré…Celui de Gennevilliers « n’est pas sérieux. Dès qu’il me voit, il bande. Et, du coup, il n’arrive pas à se concentrer sur son vrai travail : entrer en communication avec les djinns ».

Il y a Naïma,  ancienne prostituée à Paris qui a réussi un beau mariage avec Jaâfar, l’hôtelier veuf. Naïma présentera son mari à sa famille à Casa, le couple achète une maison à EL Jadida mais souhaite mourir là où ils se sont aimés.

Il y a Aziz, l’exilé Algérien, transexuel prostitué (« Quand le sorcier yéménite de la porte de Saint-Denis a proposé de me faire des sorts plus forts, diaboliques, pour attirer encore plus de clients, je n’ai pas hésité. J’ai dit oui. J’ai foncé ») qui décide de « se  la couper », pour devenir Zannouba . «  Je pense au petit garçon algérien qui ne se sentait pas garçon. Au milieu des filles, ses sœurs, il s’ouvrait, il riait, il dansait, il allait au ciel ». Mais rien n’est simple : « Quand je pisse, il n’y pas les petits bruits délicats que j’attendais. Cela sort fort. Comme avant, fort. Cela ne fait pas femme qui pisse. Non ».

Il y a Isabelle Adjani aussi, la déesse de tout ce petit monde et ce merveilleux : « Adjani. Tellement blanche. Tellement noire. Tellement bleue ». « Elle était mieux qu’Algérienne. En elle  coulait quelque chose que toi aussi tu avais et que tu reconnaissais aussi en elle ».

Il y a Motjaba, l’Iranien qui a fui le régime et ne restera à Paris que le temps d’un chaste ramadan avec Zahira « Il portait une barbe douce qui appelait les caresses » ; « Si j’avais pu, je l’aurais allaité ».

Il y a dans ce livre tous les exilés du monde : « Les hommes pakistanais de Paris sont les plus doux de la terre. Bien élevés. Polis. Jamais je ne leur demande de se laver. J’aime leur odeur, leurs manières suaves, leur timidité, leurs murmures ».

Il y a le trottoir et des nuits de confidences, les appels du pays et les séductions de la liberté, une place pour l’amour et un monde de tendresses, des souvenirs d’Indochine et une ballade amoureuse dans les Jardins du Luxembourg, un lien de chair et de sang avec la France et des tourments de genre, des repos du guerrier que l’on s’honore de dispenser et des marabouts en guise de viagra, l’air d’une chanson qui vous obsède pendant qu’un inconnu vous possède au Bois de Boulogne et une odeur de menthe fraîche sur les marchés de Barbès.

 Il y a dans ce livre des misères et des voluptés. Une mélancolie poignante.  Et un immense courage d’auteur qui dédicace ainsi son récit : « Pour mes sœurs, toutes mes sœurs ».

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