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13/06/2015

"Tentative d'évasion" de Miguel Angel Hernadez, trad. Brigitte Jensen, Seuil

 Vous vous souvenez du « nino de la maleta » qui a bouleversé l’Espagne au mois de mai dernier. Ce gamin ivoirien de huit ans que la police des frontières a retrouvé caché, recroquevillé dans une valise, au poste frontière de l’enclave espagnole de Ceuta.

Miguel Angel Hernandez ne pouvait connaître cette histoire lorsqu’il a entrepris sa « Tentative d’évasion », roman limpide et un peu cérébral sur les dérives de l’art contemporain et le surgissement du corps de l’immigré dans nos sociétés.

Marcos, jeune étudiant en histoire de l’art, amoureux de sa prof Héléna, fait la connaissance de Jacobo Montes, artiste radical qui travaille « sur le corps réel et la thématique de l’abjection, sang, sperme, urine, excréments…qu’il reformule sur le plan social ».  Et de se trouver embarqué dans le projet de video de l’artiste qui consiste à enfermer un migrant dans une boîte, celle-ci cadenassée, celui-là, volontaire bien sûr moyennant quelques mandats à envoyer à sa famille demeurée au pays, sans eau ni nourriture, en attendant de voir ce qui va se passer, sous l’œil des caméras.

L’oeuvre attendue du vidéaste est une métaphore du sort de l’immigré, le livre la dénonciation de certaines formes de cynisme ou d’irréalité de l’art contemporain, figure exaspérée du proxénétisme des consciences occidentales face aux pauvres, aux marges, aux exilés.

Ce livre pourrait faire craindre le pire, et il n’est pas exempt de faiblesses. La narration est le plus souvent assez plate, le style absent et les personnages, à l’exception de Jacobo Montes, manquent un peu de densité. Mais sous une apparente légèreté romanesque, il y a des gouffres sous ses pages.

Une intensité de réflexions sur ce que recherche ou produit l’art contemporain, sur les limites entre les formes de l’art et ce qui pourrait n’en relever plus, sur la performance de l’artiste et l’expérience des hommes, sur les aberrations de ce qui se noue au travers de « l’intervention sociale de l’artiste » quand on abolit l’iconostase, cette séparation des églises byzantines entre l’espace sacré du prêtre et celui, profane, des fidèles . Séparation ou médiation ? s’interroge l’auteur dans les pages les plus fortes du livre.

Et l’intervention sociale de l’artiste ne serait-elle pas finalement le début de la fin ? Fin de l’art dont le projet seul, le discours préparatoire, le « pitch » prévaudrait sur la réalisation concrète de l’œuvre ? Fin du social lorsqu’il se trouve préempté par l’artiste, lorsqu’il devient, sous prétexte de dénonciation, objet entre ses mains, tel le bois, le bronze ou le marbre, soudain fossilisé, inerte, et comme étranger à lui-même. Le social, objet d'exposition et non plus de réforme. L'indignation comme seul projet politique.

Tout cela pourrait retenir le lecteur, mais il aurait tort. Car il s’agit d’un roman avec ses rebondissements, ses intrigues, du suspens, quelques annotations autobiographiques et un regard sur les immigrés pénétrant et salubre. Cela nous change.

Et l’auteur étant le contemporain d’une littérature qui aime les « scénars », la composition et la mise en abîme, ce livre comblera les amateurs de BD, de policiers et tous ceux qui ont lu avec plaisir « La Vérité sur l’affaire Harry Quebert » de Joël Dicker. La fin est brillantissime.

 

 

 

 

 

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