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06/08/2015

"Le Brasier- Le Louvre incendié par la Commune", Nicolas Chaudun, Actes Sud

La Commune, la Commune de Paris, paraît avoir été engloutie au passage du siècle. Le XXIème, chez nous en France et sans doute en Europe, paraît avoir aboli la question sociale, y substituant, pas forcément de gré mais hélas avec une exaltation mauvaise, la question ethnico-religieuse, comme on entretient une tumeur maligne. Sans s’aviser que la question ethnico-religieuse recouvre, au moins pour partie si ce n’est essentiellement, une nouvelle question sociale et qu’à la traiter  comme telle la première pourrait sans doute se régler sans trop de métastases. Cette manière de voir pourrait s’appeler République.

Un petit livre revient sur la Commune avec brio et érudition, s’affranchissant délicieusement des catéchismes et sous un angle passionnant : le sauvetage des collections du Louvre lors de l’embrasement de Paris par le peuple humilié qui voulait par le feu retarder l’avance des Versaillais et crier sa rage de vaincu.

Tout y passe ! Le Palais d’Orsay, la manufactures des Gobelins, l’Hôtel de Ville et le Palais des Tuileries, alors château impérial. Ah, la colère du peuple français ! C’était quand même autre chose que nos voitures brûlées les nuits de Réveillon….

Les Tuileries en flammes donc ; le Louvre est mitoyen. Le feu rôde et se communique aux ailes de Flore et de Marsan, embrase la Bibliothèque impériale, « une Alexandrie en vase clos » écrit joliment l’auteur : plus de 100 000 volumes, des chefs-d’œuvre de l’art naturaliste, une bulle du Pape sur papyrus qui date  de 951, et deux mille éditions originales, des « Maximes » de La Rochefoucauld aux « Provinciales » de Pascal. Tout ceci part en fumée.

Et Le Louvre, alors ? Nicolas Chaudun, spécialiste d’art et du Second Empire,  ancien directeur du magazine « Beaux Arts », nous apprend que l’Impératrice Eugénie, se préparant au siège de Paris par les Prussiens, ordonne dès la fin août 1870 de protéger les collections en les faisant transporter à l’arsenal de Brest ou mettre à l’abri dans les sous-sols. En trois jours, l’ordre est exécuté, ça aussi c’est la France ! Mais on ne peut sauvegarder que le plus précieux : les Italiens, les Espagnols, quelques Nordiques et le classicisme français. Le reste qui demeure aux cimaises n’est pas rien ! Watteau, Boucher, Fragonard, les David, « Le Radeau de la Méduse » de Géricault et la « Grande Odalisque » d’Ingres. C’est ce « reliquat » de deux siècles d’art français qui risque de disparaître dans les flammes où les fédérés et le peuple consument leurs désillusions.

« Le Brasier » est le récit alerte et passionnant, quasiment heure par heure, de ce sauvetage des collections du Louvre par deux hommes qui parvinrent à déjouer le pire en défiant avec courage et intelligence les enragés des deux camps. Un conservateur que rien ne prédisposait à l’héroïsme, Barbet de Jouy, limogé par la Commune mais qui resta néanmoins à son poste par la volonté de Courbet, alors président de la commission fédérale des artistes, et Bernardy de Sigoyer, un commandant du 26ème chasseurs, marquis de son état, officier type des armées de l’Empire, « de ceux qui se font hacher crânement là où leurs généraux les ont fourvoyés ».

C’est aussi le portrait sobre et sensible de deux hommes et de deux destins qui se forgent pour disparaître aussitôt : Barbet sera décoré de la Légion d’Honneur mais renvoyé aux notices de ses catalogues du département du Moyen-Age avant d’être tardivement repêché en étant nommé en 1879 administrateur des Musées nationaux et donc, de fait, directeur du Louvre, mais pour deux ans seulement ; quant à Bernardy de Sigoyer, il fut retrouvé à demi-calciné le 26 mai 1871 à l'angle du boulevard Beaumarchais près de la place de la Bastille, probablement assassiné par un guetteur.

Et un point d’entrée, d’assez grand style, sur une période de l’histoire dont le souvenir n’est plus entretenu par quiconque : la dernière semaine de ces trois mois, glorieux et tragiques, depuis « le 18 mars 1871, où Paris s’affranchissait de la France » jusqu’aux représailles versaillaises de Thiers et Mac-Mahon.

 « Quinze mille morts tout de même », rappelle l’auteur, « Une Saint Barthélémy sociale ».

Evidemment, le choix d’un ton délibérément impartial sur une période si controversée de notre histoire, une espèce de distance chic dans la relation des événements, l’absence de complaisance dévote à l’égard des communards retiendront les lecteurs les plus engagés, comme on disait naguère. Mais ces derniers auraient tort de bouder ce bien joli livre et les autres feront comme moi, ils liront le « Cri du Peuple » de Jean Vautrin – chronique à suivre-, pour se tenir chaud en écoutant « Le temps des cerises ».

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