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08/08/2015

"Le Cri du Peuple" de Jean Vautrin, Grasset et, hélas, Amazon.com...

Jean Vautrin est mort il y a quelques semaines. Le décès d’un écrivain fait toujours redouter le pire : que son œuvre disparaisse avec lui sans que nul ne s’en avise et que les pages de ses livres soient emportées comme feuilles mortes par un mauvais vent d’automne. Les générations futures se trouvant orphelines de récits qui nous ont émus, de personnages que nous chérissons, de la truculence ou de la grandeur d’un style. Orphelines sans même le savoir. Comme nées sous X, sans histoire ni lignée. Comme aux temps anciens, le conte disparaissait avec le conteur. A l’heure de l’écrit et du numérique, quel immense scandale !

Je ne me résigne guère à ce que « Le Cri du Peuple », le grand roman de la Commune, se perde dans la succession des jours, que son écho s’estompe avant de se taire tout à fait, jusqu’à ce que chacun ou tout au moins le plus grand nombre n’ait plus aucune idée de ce qu’un romancier pouvait faire d’un peuple debout, qui avait décidé de résister avant de s’affranchir tout à fait et qui a rêvé le premier à la République sociale qui devait hanter le siècle suivant.

Le 18 mars 1871, Thiers décide de désarmer la garde nationale et de reprendre les canons de Paris, seule à avoir résisté à l’envahisseur Prussien. La capitale se révolte : c’est la Commune. Dans l’ébullition, le beau capitaine Antoine Tarpagnan, lignard, rejoint les rangs de la Commune, fraternise avec Théophile Mirecourt, jeune photographe communard, se fait embaucher comme pigiste par Jules Vallès, directeur de la feuille révolutionnaire « Le Cri du Peuple », tombe amoureux de la Pucci dite Caf’Con, la favorite d’un chef de la pègre du Canal de l’Ourcq et se trouve poursuivi par le ténébreux Horace Grondin, ancien bagnard devenu chef adjoint de la sûreté, injustement condamné et qui croit Tarpagnan coupable du crime qu’il a payé pour un autre. Voilà l’intrigue. Une intrigue de roman-feuilleton du XIXème, à la Eugène Sue, entre « Les Misérables » et « Les Mystères de Paris ».

Ce livre est un opéra, un opéra du Peuple, avec ses actes, ses tableaux, ses rideaux qui tombent, ses retournements, ses chœurs, ses chœurs surtout. Les personnages foisonnent, les portraits pullulent, pittoresques, sensibles, émouvants. Il y a là le chiffonnier Alfred-Trois Clous, des voyous à plus ou moins grand cœur, le petit Ziquet ( « la semence libertaire avait germé sous la teigne de son crâne ébouriffé ») qui meurt sur les barricades, la belle Gabrielle, quelques harpies, Palmyre la foraine, trapéziste naine, jolie môme minuscule, et La Chouette, « la laide », une pauvresse au « dévouement d’une bête exténuée », « une main sale et crevassée de mille gerçures. Une main qui n’aurait jamais son heure de douceur et de galanterie. Une main d’esclave. De pauvre. De rebutée » - un des personnages les plus fort de cette saga romanesque- qui s’allonge sur un mourant pour le réchauffer de son corps disgracieux, en un saint sacrement laïque qui ferait revenir à la vie - une telle scène ne serait-elle pas inspirée des « Mystères de Paris »  auquel le nom de La Chouette est déjà emprunté en signe de filiation littéraire? A vérifier.

« Aux larges renversades de l’Histoire, il se mêle souvent le tumulte des vies minuscules ». C’est ce tumulte que restitue Vautrin.

Il y a aussi Jules Vallès, Louise Michel, le peintre Courbet et tant d’autres vrais personnages historiques, car sous l’intrigue romanesque, maîtrisée, tenue, haletante, ce sont des pages d’histoire que nous lisons, depuis le peuple qui se jette à la rue le 18 mars (« des matelassiers, des journaliers, des typographes, des instituteurs, des orphelins du travail, des repasseuses, des cambrioleurs à la flan, des rôdeurs de barrière ») jusqu’aux représailles finales du 28 mai, celles de La Roquette, du Parc Monceau ou de Saint Sulpice, celles des fosses communes de la tour Saint-Jacques et du Père-Lachaise, un « testament des ruines », de fusillés, d’exécutés, Jules Vallès fuyant Paris déguisé en postillon de corbillard, n’ayant d’autre laisser-passer qu’une charrette de cadavres tirée par une rosse.

Et au-delà de cette reconstitution, il y a dans ce « Cri » un travail stylistique sur la langue éblouissant et savoureux, une langue érudite et populaire à la fois, juste et imagée, qui éclate comme un fruit mûr, qui gicle et éclabousse, une langue que l’on découvre ou redécouvre et que l’on devrait conserver, tels les mots oubliés de nos vieux dictionnaires, avant que leur trace même ne soit plus.

On y rencontre des «malfrins », des «rupins », des «giroflées », des «fassolettes », des « gaviots », des «fidibus », des «gouapeurs », des « meulards », des  « lariflas de couloirs », des « pets de nonne »,  des « gros moulés qui ventripotent », des «roideurs turquines », des «emprosages à rebours », des qu’on «n’apprend pas aux vieilles lampes à pisser couché dans un pot de chambre », des « déballe ton ramona », « l’art de faire chabrot », des « villages de taudions et de cambuses », des « hauts perchés de la raille », des « en un clin d’oeil tout est repeint », mais aussi les  merveilleux « mélancolie de lune éteinte » et « coup d’œil de souris malade ».

Une langue. Et un ton, les jeunes diraient un flow comme dans le rap, tantôt hugolien, tantôt canaille. Un flow très « barrière », comme on dit aujourd’hui "cité ». Une langue qui cascade à gros bouillons, qui se précipite, qui claque, qui bouscule. Une langue de jazz, au rythme de la misère,  avec de beaux imparfaits du subjonctif.  

Jean Vautrin a obtenu en 1989 le prix Goncourt pour « Un grand pas vers le Bon Dieu », livre que l’on trouve encore en librairie. Ce n’est plus le cas du « Cri du Peuple », paru dix ans plus tard, épuisé chez l’éditeur et jamais réédité depuis, sauf sous forme d’une bande dessinée en plusieurs volumes par l’immense Tardy.

Mais le « Cri du peuple » est d’abord un roman. Un monument dédié à la Commune et un conservatoire de notre langue. Il serait scandale qu’au décès de son auteur, ce Sacré-Cœur littéraire du Peuple demeure à l’état de cendres.

Il est des résurrections qui sont à notre portée. « La sociale », ce n’est peut-être pas pour tout de suite, mais un livre…

Que les lecteurs, les militants, les amis et ceux qui se nomment encore "camarades" se mobilisent. Ce « Cri du peuple » doit être réédité sur support papier et en format de poche. Sinon, ne me barbez plus avec votre République !  

 

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