Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

09/08/2015

"Le rêve du Celte", Mario Vargas Llosa, Folio, trad. A. Bensoussan, A-M. Casès

Roger Casement était le fils d’un capitaine irlandais dans l’armée des Indes, protestant, et d’une mère catholique qui le fera clandestinement baptiser dans l’église de Rome. Tout est là !

Le père, c'est l’Empire, l'Inde, l'Afghanistan, le goût des terres lointaines, des fauves et « des peuples ancestraux aux étranges coutumes ». La mère, l’Irlande catholique, méfiante à l’égard des Anglais et des gallicans.

Roger Casement, tôt orphelin, tiendra de l’un une âme d’explorateur, de l’autre une passion celte.

Mais l’explorateur, lentement déniaisé sur les ressorts du système colonial, deviendra un inlassable dénonciateur des exactions et des crimes de la colonisation.  Nommé diplomate, missionné par le Foreign Office à la tête de commissions d’enquête sur le sort fait aux indigènes, l’une au Congo en 1903, l’autre en Amazonie péruvienne en 1910, ses rapports, tous deux publiés, feront de lui une conscience morale de premier plan, « l’ami des Nègres » le « Bartolomé de Las Casas britannique » comme le lui aurait confié Joseph Conrad rencontré au Congo en 1890. Casement fut promu consul de Grande-Bretagne au Brésil, décoré, anobli.

Le nationaliste, lui, se fourvoiera en faisant alliance avec l’ennemi lors de la Première Guerre mondiale, escomptant qu’une offensive allemande concomitante à un soulèvement nationaliste hâterait l’émancipation des Irlandais et précipiterait l’indépendance. Arrêté en 1916, alors qu’il rejoignait l’Irlande dans un sous-marin allemand qui convoyait 12 000 fusils destinés aux Volontaires, Casement est jugé, condamné à mort pour haute trahison et attend dans sa cellule le résultat de son recours en grâce.

C’est à cet instant que le saisit Vargas Llosa, lorsque cet homme, seul et déchu,  médite sur sa vie et sur son parcours.

La prose limpide et l’empathie de l’auteur pour son personnage, un personnage réel, qui a bien été ce héros et cet homme fourvoyé, ne doivent pas faire illusion. « Le Rêve du Celte » est la délicate auscultation d’une âme, d’une vie avec ses lumières et sa part d’ombre : le courage d’une conscience et la solitude d’un corps.

Car Roger Casement aimait les hommes. Ou pour être plus précis, comme souvent à cette époque de complet bannissement social de l’homosexualité, les jeunes gens, sans doute moins encalminés dans les préjugés ou plus prompts à percevoir le profit à tirer, sans se compromettre trop, des extravagances de quelques originaux de passage.

La question de l’homosexualité, de la pédérastie comme on disait alors, de Roger Casement demeure controversée. Des extraits de ses « Cahiers noirs » ont été diffusés en Angleterre après son arrestation, des annotations intimes, souvent crues, quelques fois obscènes, sur ses rencontres avec des hommes ou de jeunes gens, marins de passage ou autochtones.

Certains, attachés à la mémoire de Casement, tiennent toujours ces publications sauvages pour des faux fabriqués de toute pièce par les services de la Couronne dans le but de discréditer l’ancienne gloire de l’Empire au moment de l’instruction de son recours en grâce. Ces fidèles ne s’avisent pas qu’en dénonçant le faux, ils consacrent l’idée d’une radicale incompatibilité entre un sincère engagement anticolonialiste et le goût des corps exotiques. Les sots !

Vargas Llosa ne doute pas de l’authenticité de ces carnets intimes. Tant mieux ! C’est à tous égards plus vraisemblable en effet. Le dossier d’un  traître à la patrie accostant en Irlande dans un bateau de guerre de l’ennemi a sans doute pu dispenser le gouvernement britannique de recourir à des stratagèmes…

Mais, sans doute ébranlé lui-même par certains passages du carnet qu’il n’hésite pas cependant à citer à  l’occasion («  Trois amants en une nuit, dont deux marins, ils me l’ont fait six fois. Arrivé à l’hôtel en marchant les jambes écartées comme une parturiente »), Vargas Llosa croit devoir préciser que Casement aurait consigné plus de «  faiblesses » (sic) qu’il n’en aurait commises en réalité. Par fantasme ou pour apaiser un désir inassouvi qui le taraude. En un mot ces fausses confessions ne seraient que «  des péchés rhétoriques » (resic).

Quelle angoisse ! Un si grand écrivain ! Et Gide dans son « Voyage au Congo », accompli plus de vingt ans après la mission Casement – de juillet 25 à mai 26 ? Et « Si le Grain ne meurt » ? Des « péchés rhétoriques » aussi ?

Qu’un prix Nobel de notre siècle, romancier de surcroît, un homme fin et si précieux, généralement si pénétrant, explorateur des âmes et des continents, se trouve condamné à imaginer d’autres ressorts à ces aveux couchés dans un carnet intime que les désirs irrépressibles et l’impétuosité du corps (la vie même quoi !) donne la mesure de ce qu’il ne peut s’empêcher d’y lire : la confession d’un crime ! D’un crime que les incongrues circonstances atténuantes qu’il croit devoir imaginer désignent hélas comme tel.

C’est bien dommage, car tout le reste du livre est passionnant.

Comment Casement qui participe en 1884, alors qu’il a vingt ans,  à une mission de Stanley, le mercenaire de Léopold II au Congo, prend lentement conscience de la réalité coloniale aux mains des grandes compagnies caoutchoutières et des contremaîtres à chicote.

Pourquoi il demeure néanmoins fidèle à cet aventurier cruel et sans scrupules mais au charisme et au courage physique hors du commun près de cinq ans encore,  admiratif sans doute du voyage légendaire qui avait permis dix ans auparavant à Stanley de traverser l’Afrique d’Est en Ouest, en suivant le cours du Congo.

Vargas Llosa, au travers de la relation des deux « missions Casement », sur deux continents, face à des populations différentes, les Africains et les tribus  amérindiennes, décrit l’air de rien un même système colonial fait de réquisitions des populations locales, de travail forcé et non rémunéré, de coups de fouet, d’expéditions vers les villages réfractaires, de prises en otage des femmes des fuyards, de viols, de villages qui se vident, d’amputations punitives, de mains et de sexes.

Il nous rappelle aussi le courage et l’intrépidité morale qu’il fallait en ce début de siècle pour affronter la dureté du voyage, les fièvres, la complaisance des autorités locales, la cupidité des dirigeants et des cadres des compagnies caoutchoutières, le silence des commerçants qui tiraient leurs revenus du système, l’incrédulité frivole des salons locaux, et jusqu’aux indigènes eux-mêmes, effrayés du risque à dénoncer le système qui les conduisait à l’extermination.

Il nous dit encore la vanité ou le paradoxe de tels combats. Le rapport sur le Congo ne changera pas grand chose. Quant à l’Amazonie péruvienne, une fois le « Livre Bleu » publié, une commission parlementaire se réunit, le cours des actions de la compagnie s’effondre, ses cadres et les chefs de comptoirs se débandent. Mais Iquitos et la région du Puntamayo dépérissent et les jeunes indiennes qui ont perdu leur travail remplacent les prostituées d’Europe qui ont fui avec le reste.

L’auteur, finement, nous laisse d’ailleurs nous interroger sur les motivations anglaises, Londres enquêtant toujours plus volontiers sur les autres. Sincère indignation morale ou stratégie commerciale visant à protéger la production britannique de caoutchouc en provenance des possessions de l’Empire en Asie ?

Dans ce livre, tout est finesse, y compris le récit de la conviction nationaliste que se forge Roger Casement, instruit par les désastres et les crimes de l’aventure coloniale qu’il transpose à la situation Irlandaise, sans cesser pourtant d’être honoré par l’Empire dont il accepte toutes les marques de gratitude.

Dans la nuit de son cachot, il apprendra que Joseph Conrad, son ami, le plus grand romancier de l’anticolonialisme, a refusé de signer la pétition en faveur de sa grâce. Casement sera pendu le 3 août 1916.

Les pages consacrées à ses derniers instants et l’épilogue du livre sont proprement bouleversants.

En 1965 on autorisa le transfert de sa dépouille en Irlande où un hommage national lui fut rendu durant quatre jours. Le nationaliste est réhabilité.  De l’humaniste anticolonialiste si persévérant, il ne reste presque rien. De l’homo, toujours on discute…

Les commentaires sont fermés.