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26/08/2015

Le cartelazo de Saint-Gilles, 23 août 2015

C’eût été partout ailleurs une très grosse affiche. A Saint-Gilles, c’était un cartelazo. Un sacré cartelazo.

Voici un bon mois que nous avions pris les places pour ce mano a mano Castella/Lopez Simon. Nous régalant de cette affiche de rêve. Un torero de la maturité dans sa plus belle saison face à l’inattendue révélation de la temporada.

Pris les places et organisé l’avant-corrida en réservant une forte tablée sous les platanes non loin des arènes, en terrasse du restaurant Le Cours. Nous sommes tous là ou presque à 13 heures, heureux de partager les quelques heures qu’il nous reste avant de goûter, mais alors chacun pour soi, les plaisirs ou l’inattendu de la course du jour. 

Las, le temps menace : le ciel est cardeno oscuro et le vent bourrasque les platanes au-dessus de nos têtes, comme un toro qui cabezea méchamment dans la muleta. Un vent d’en bas, épais, lourd, irrégulier tel un cinqueno auquel on ne la fait pas. Muy hijo de puta. Et quand on s’attable, c’est enganchones dans les rangs !

Aguanter l’alea d’une possible annulation de la corrida du jour, les aficionados savent faire. C’est d’ailleurs à cela qu’on les reconnaît. D’abord, parier toujours sur le maintien quoiqu’il arrive et prévoir le coup, vêtements chauds en plein mois d’août, ponchos, impers, K Way, parapluies, prêts à s’emballer, à s’empaqueter, à se saucissonner, à s’encagouler dans du plastique, et tant pis si on ne ressemble à rien, l’essentiel est de pouvoir tenir deux heures sous la pluie au cas où.  Car deux heures ainsi affublés sur les gradins, pitoyables comme des SDF sous des cartons dans la rue, c’est mieux que pas d’arènes du tout.

Ensuite, n’en rien dire,  surtout ne pas évoquer la funeste perspective d’une annulation. Ni se plaindre ni se lamenter : y croire, on ne sait jamais. La météo, le plus grand péril de l’art taurin avec la blessure du torero, est le secret de famille des aficionados : y penser toujours, n’en parler jamais.

Alors, quand ça tonnerre bas, quand de grosses goûtes rafalées par le vent s’écrasent sur les nappes, les plus exposés enfilent leur poncho comme si de rien n’était. On blague, on se charrie, on s’illusionne – «  Et Mexico le 31 janvier, ça te tente pas ? ». Et quand soudain, ça déluge un mur de pluie, épaisse comme la corde, quand le jour devient jaune et mirage sous des opacités de mousson, indifférents aux trombes d’eau qui font ployer la bâche sur nos têtes et aux tintements métalliques qui sonnent comme haubans en novembre, on échange, faussement insouciants, tel le torero feintant une attaque soudaine du fauve par un gracieux recorte, sur la salade de poulpes tièdes et l’amertume chic, un peu sophistiquée, du blanc d’Or et de Gueule. « Il se hausserait pas un peu du col, ce vin ? Tu as goûté le Mourgues du Grès ? Ca c’est du rosé ! ».

La conversation prend ses aises, circule, tourbillonne, s’emballe. Parler de tout mais pas de la rue qui s’écoule à gros bouillons le long de la terrasse ; la corrida n’est que dans trois heures ; on ne sait jamais. Cependant, la tempête qui nous tenaille imbibe sans qu’on s’en avise nos souvenirs lointains. Pas de souvenirs de corridas sous la pluie, ah ça non ! Les faenas épiques, zapatillas et sabots dans la boue, les ruedos mitraillés de grêlons, les tendidos qui cascadent sous nos fesses, on en parle uniquement quand la tenue de la corrida est définitivement compromise. Comme pour signifier, devant les taquillas rideaux fermés que, malgré tout, on aurait pu faire un effort. A cet instant à Saint-Gilles, nous enivrant encore d’illusions, nous n’en sommes pas là. Et on se garderait bien d’incommoder davantage les Dieux de l’arène.

Alors, on parle d’autre chose. Les éléments poussent néanmoins le propos, comme de gros nuages, vers les terres tropicales, les zones humides et les expéditions aventureuses, allez savoir pourquoi ? Sylvie évoque ses quatre jours dans la forêt amazonienne en Equateur, Laurent un projet de voyage à Bangkok, Bruno le chemin des Incas sous la neige (« Et quatre jours de marche, c’est pas trop dur ? ») ; on se refait Angkor. D’autres, qui préfèrent sans doute demeurer plus au sec, se chuchotent, complices, des demi-confidences sur les nuits chaudes tunisiennes. Les glorieux sont prêts à ressortir le smoking dit « de Cédric » pour le futur Prix Nobel de biochimie de Laurent. On commente la rentrée littéraire (Laurent Binet et son livre sur Barthes tient  la corde) et le billet de 20 euros qui a fait la une du Midi-Libre, qu’un avocat général, pris de repentir, a remis là où il l’avait chipé, dans le sac à main de sa voisine de bureau. La justice a sévi comme un moine se flagelle mais sans s’aviser qu’elle exhibait ainsi ses plaies hors les murs. La discrétion n’est plus de mode. Les secrets de famille non plus, sauf la pluie et le vent pour les aficionados ….!

Le Domaine de l’Hortus et l’amitié coulent à flots. Le reste aussi ; des trombes d’eau, hélas. La bâche fait de plus en plus le gros ventre sur nos têtes, de fortes occlusions et des retenues boursoufflées que les serveurs auscultent à coups de manche à balais, comme on fiche le doigt dans le gras d’un bourrelet, ici pour faire gouttières et évacuer l’eau. Ca marche :  elle coule à seaux. De gros « splatch » partout !

Il faut bien se résigner : nous prendrons le dessert en querencia.  A l’intérieur où l’on nous trouve une place : voilà beau temps que les déjeuneurs sont repartis.

C’est à cet instant que nous apercevons un fourgon de torero garé devant le restaurant. Le jeune Jean-Rafaël, un sacré feu-follet d’aficion, toujours le premier durant la vuelta à demander au torero de lui lancer son trophée, un immense collectionneur d’oreilles, va aux nouvelles. C’est Lopez-Simon dont il revient chargé de photos dédicacées. Le jeune maestro est là qui se repose dans l’hôtel où nous déjeunons et qui s’habillera peut-être, si la corrida est maintenue.

Au fond, désormais nul ne se fait plus d’illusion, mais savoir le torero à l’hôtel, c’est l’imaginer un peu parmi nous, sur le radeau en pleine tempête. Quel est son état d’esprit ? Déçu d’avoir parcouru tant de kilomètres cette nuit pour rien ? Ou finalement soulagé d’un risque qui n’a plus à être pris ?

Alors, soudain, sans s'en apercevoir, rien de prémédité, à l’heure de la corrida que l’on sait annulée, on s’excite, on s’emballe comme si on prenait place pour le paseo, et cette putain de corrida fichue on va tout de même se la faire !

Et d’abord en terrasse où, à la faveur d’une relative accalmie, nous reprenons place en disposant les tables en carré sans rien demander à personne. Jean-Raf sera notre maître d’œuvre qui se faufile partout, il nous signale des hommes de la cuadrilla qui remballent les bagages. On leur offre un verre de Jet. On ne sait pas vraiment qui est qui, piquero, banderillero, valet d’épée, chauffeur ? Peu importe. Ils n’osent pas refuser le verre mais y trempent à peine les lèvres. On leur parle de la corrida de la veille à Malaga – les toros ne sont pas bien sortis…, une vuelta pour Alberto seulement. On leur donne rendez-vous à Nîmes – mais « Vendanges », l’appellation de la feria, n’a pas l’air d’évoquer grand-chose. Ils toréent le lendemain dans la région de Murcia et pour l’heure on a l’impression qu’à chaque jour suffit sa peine. Le chapelet de triomphes de Lopez Simon s’égrène, sans doute comme les autres, prière par prière… Julie reconnaît Alberto Sandoval, le piquero : c’est ce petit jeune homme si menu, au pantalon impeccable, chaussé de mocassins, qui consulte son Facebook, un peu à l’écart des autres.

Tant de toreros sur notre brin de terrasse menacée par les éléments, c’est l’Arche de Noé ! Nous sommes ravis, un peu gauches, nerveux et embarrassés comme pour une inattendue rencontre amoureuse qui vient trop tôt. Plus spontané, Jean-Raf, une sacoche de cuir suspendue à l'épaule, donne un coup de main à la cuadrilla, en la rangeant dans le coffre du fourgon des toreros et on rit avec Florence des prouesses de son fils.

Voici le maestro qui apparaît, un long jeune homme mince en survêtement sans chichi, le blouson fermé à ras le cou, la tignasse mouchonnant en casquette bas le front, un peu surpris de voir tant de monde à sa sortie de l’ascenseur. Il s’approche l’air timide,  les bras drôlement collés au buste, le menton un peu dans le cou, le sourire gêné, de petits yeux en entailles profondes,  enfouis comme pour dissimuler un rien de mélancolie, mais qui s’embrasent soudain d’éclats de diamant noir. Fulgurants. Des flammèches indomptées. Des départs de feu. Dont l’intensité surprend sur un  physique aussi aimable.

Alberto- c’est son prénom- se prête avec grande gentillesse à la prise de photos, aux autographes et aux encouragements de la bande qui lance ses sesames pour entamer conversation : « Nos vemos por Vendimia en Nîmes! » « Estaremos  en Madrid para la feria de Otono ! » « Suerte Maestro ! ». C’est étrange de voir de si près et en de telles circonstances un torero déjà puntero mais que l’on n’a pas encore vu toréer. Cherchant à deviner ses mystères à partir de sa manière d’être dans le hall d’un restau de Saint-Gilles par jour pluvieux. Et, soyons francs, on ne voit pas grand-chose, sauf ce corps qui encombre un peu et ces lueurs de forge dans le regard. Evidemment je rate toutes mes photos. Dégoûté j’en prends une de la pluie. Celle-là est réussie. Pour les autres, je compte sur Marc et sur Julie, mes amis sur Facebook.

Vous dites « toreo » ? Cette fois-ci, aussitôt désaimantés de Lopez Simon, nous y sommes ; la corrida a commencé, chacun y va de son histoire, de son anecdote, de son beau souvenir. José Tomas bien sûr, à Madrid, ses deux corridas de juin 2008. Laurent et Sylvie étaient de la première, souveraine, d’un seigneur, une Odyssée ; Jean-Pierre et Florence de la seconde, épique, d’un guerrier, l’Iliade. Chacun raconte la sienne, on l’a entendue mille fois et on ne s’en lasse pas. Julie parle cheval, de piquero et de rejon. De Cagancho qu’elle  a connu de près, pas farouche le Cagancho qui lui posait la tête entre les seins.

On évoque les toreros de naguère, Julio Robles, Roberto Dominguez, en se demandant s’ils auraient toujours leur place dans les ruedos d’aujourd’hui, si faussement exigeants, si étriqués.

On cite aussi ceux dont a perdu la trace ou à peu près.

- Damaso Gomez ?

- Damazo Gonzales ! bien sûr que je l’ai vu!

- Mais non pas Le Damaso ; Damaso Gomez ! ».

- Et El Calatraveno ?

- …..

- Oui Môssieu :  El Calatraveno » !

- Et Cordobés à Saint-Jean de Tyrosse…. Après la course, il nous a tous invités à dîner  au Grand Palais à Biarritz, enfin tous ceux qui étaient là encore ! au grand désarroi d’El Pipo qui, sachant que la femme d’El Cordobes fêtait ce soir-là son anniversaire, a fait mine d’un malaise pour précipiter le départ du maestro et l’inciter à la rejoindre.

 La pluie a cessé mais pas le Jet aux glaçons…. On se refait des faenas, on enchaîne les passes, on était beaux et jeunes, on s’épate de faroles de souvenirs, de largas cambiadas de rodillas d’émotions, de trincheras de bodegon, du loup grillé de l'année passée à Malaga après avoir vu José Tomas. On revient au temps présent, on s’organise pour Bilbao : c’est Rudy  qui fera la tournée et ira chercher les compagnons à 6 heures du matin.

- C’est pas un peu tôt 6 heures ?

On trinque en l’honneur des Pedraza de Yeltes du 15 août à Dax, chagrins que Nîmes soit aussi parcimonieuse en toros-toros.

Ca tourne, ça s’écoute plein d’admiration dans les yeux, les souvenirs des uns deviennent ceux des autres, on se connaît depuis mille ans et toujours on en apprend ! Rudy qui doit trouver la faena bien belle mais qui a laissé ses instruments aux arènes enchaîne soudain trois chansonnettes ; Philippe, son tuba, et Vincent, son trompette, se marrent, ainsi que les clients qui arrivent pour le service du soir.

Car le temps a passé. Tout à l’heure nous avons secoué les mouchoirs blancs quand Lopez Simon est parti au volant de sa belle voiture neuve avec la fierté de qui vient de gagner au loto. Il se fait tard, Alexandra et Bruno nous ont quittés et nos trois amis de Comps, des nouveaux, des amis d’amis, très charmants et assez amusés, s’en vont. On leur donne rendez-vous comme à des frères en aficion à la Petite Bourse à Nîmes pour les Vendanges. Il n’est pas question de ne plus se revoir. La course était trop belle.

Voilà plus de sept heures qu’on est là, dans ce chaudron d’aficion, toréant la pluie et le temps qui passe.  Nous lèverons le camp à 20h 30. Sans nous aviser que c’est l’heure à laquelle, si elle avait eu lieu, la corrida du jour se  serait terminée. Pour sûr, ce fut un sacré cartelazo !

PS : Lopez Simon, le torero du jour, a posté un tweet dans la nuit : «  Hoy una pena que se suspendiera el mano a mano con el maestro Castella en Francia por las lluvias », suivi d’un autre : « Pero pude sentir la felicitad de expresarme con libertad y sentir el carino  y comprension de su aficion ». Et, ça, on l’a vraiment pris pour nous…..

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

09/08/2015

"Le rêve du Celte", Mario Vargas Llosa, Folio, trad. A. Bensoussan, A-M. Casès

Roger Casement était le fils d’un capitaine irlandais dans l’armée des Indes, protestant, et d’une mère catholique qui le fera clandestinement baptiser dans l’église de Rome. Tout est là !

Le père, c'est l’Empire, l'Inde, l'Afghanistan, le goût des terres lointaines, des fauves et « des peuples ancestraux aux étranges coutumes ». La mère, l’Irlande catholique, méfiante à l’égard des Anglais et des gallicans.

Roger Casement, tôt orphelin, tiendra de l’un une âme d’explorateur, de l’autre une passion celte.

Mais l’explorateur, lentement déniaisé sur les ressorts du système colonial, deviendra un inlassable dénonciateur des exactions et des crimes de la colonisation.  Nommé diplomate, missionné par le Foreign Office à la tête de commissions d’enquête sur le sort fait aux indigènes, l’une au Congo en 1903, l’autre en Amazonie péruvienne en 1910, ses rapports, tous deux publiés, feront de lui une conscience morale de premier plan, « l’ami des Nègres » le « Bartolomé de Las Casas britannique » comme le lui aurait confié Joseph Conrad rencontré au Congo en 1890. Casement fut promu consul de Grande-Bretagne au Brésil, décoré, anobli.

Le nationaliste, lui, se fourvoiera en faisant alliance avec l’ennemi lors de la Première Guerre mondiale, escomptant qu’une offensive allemande concomitante à un soulèvement nationaliste hâterait l’émancipation des Irlandais et précipiterait l’indépendance. Arrêté en 1916, alors qu’il rejoignait l’Irlande dans un sous-marin allemand qui convoyait 12 000 fusils destinés aux Volontaires, Casement est jugé, condamné à mort pour haute trahison et attend dans sa cellule le résultat de son recours en grâce.

C’est à cet instant que le saisit Vargas Llosa, lorsque cet homme, seul et déchu,  médite sur sa vie et sur son parcours.

La prose limpide et l’empathie de l’auteur pour son personnage, un personnage réel, qui a bien été ce héros et cet homme fourvoyé, ne doivent pas faire illusion. « Le Rêve du Celte » est la délicate auscultation d’une âme, d’une vie avec ses lumières et sa part d’ombre : le courage d’une conscience et la solitude d’un corps.

Car Roger Casement aimait les hommes. Ou pour être plus précis, comme souvent à cette époque de complet bannissement social de l’homosexualité, les jeunes gens, sans doute moins encalminés dans les préjugés ou plus prompts à percevoir le profit à tirer, sans se compromettre trop, des extravagances de quelques originaux de passage.

La question de l’homosexualité, de la pédérastie comme on disait alors, de Roger Casement demeure controversée. Des extraits de ses « Cahiers noirs » ont été diffusés en Angleterre après son arrestation, des annotations intimes, souvent crues, quelques fois obscènes, sur ses rencontres avec des hommes ou de jeunes gens, marins de passage ou autochtones.

Certains, attachés à la mémoire de Casement, tiennent toujours ces publications sauvages pour des faux fabriqués de toute pièce par les services de la Couronne dans le but de discréditer l’ancienne gloire de l’Empire au moment de l’instruction de son recours en grâce. Ces fidèles ne s’avisent pas qu’en dénonçant le faux, ils consacrent l’idée d’une radicale incompatibilité entre un sincère engagement anticolonialiste et le goût des corps exotiques. Les sots !

Vargas Llosa ne doute pas de l’authenticité de ces carnets intimes. Tant mieux ! C’est à tous égards plus vraisemblable en effet. Le dossier d’un  traître à la patrie accostant en Irlande dans un bateau de guerre de l’ennemi a sans doute pu dispenser le gouvernement britannique de recourir à des stratagèmes…

Mais, sans doute ébranlé lui-même par certains passages du carnet qu’il n’hésite pas cependant à citer à  l’occasion («  Trois amants en une nuit, dont deux marins, ils me l’ont fait six fois. Arrivé à l’hôtel en marchant les jambes écartées comme une parturiente »), Vargas Llosa croit devoir préciser que Casement aurait consigné plus de «  faiblesses » (sic) qu’il n’en aurait commises en réalité. Par fantasme ou pour apaiser un désir inassouvi qui le taraude. En un mot ces fausses confessions ne seraient que «  des péchés rhétoriques » (resic).

Quelle angoisse ! Un si grand écrivain ! Et Gide dans son « Voyage au Congo », accompli plus de vingt ans après la mission Casement – de juillet 25 à mai 26 ? Et « Si le Grain ne meurt » ? Des « péchés rhétoriques » aussi ?

Qu’un prix Nobel de notre siècle, romancier de surcroît, un homme fin et si précieux, généralement si pénétrant, explorateur des âmes et des continents, se trouve condamné à imaginer d’autres ressorts à ces aveux couchés dans un carnet intime que les désirs irrépressibles et l’impétuosité du corps (la vie même quoi !) donne la mesure de ce qu’il ne peut s’empêcher d’y lire : la confession d’un crime ! D’un crime que les incongrues circonstances atténuantes qu’il croit devoir imaginer désignent hélas comme tel.

C’est bien dommage, car tout le reste du livre est passionnant.

Comment Casement qui participe en 1884, alors qu’il a vingt ans,  à une mission de Stanley, le mercenaire de Léopold II au Congo, prend lentement conscience de la réalité coloniale aux mains des grandes compagnies caoutchoutières et des contremaîtres à chicote.

Pourquoi il demeure néanmoins fidèle à cet aventurier cruel et sans scrupules mais au charisme et au courage physique hors du commun près de cinq ans encore,  admiratif sans doute du voyage légendaire qui avait permis dix ans auparavant à Stanley de traverser l’Afrique d’Est en Ouest, en suivant le cours du Congo.

Vargas Llosa, au travers de la relation des deux « missions Casement », sur deux continents, face à des populations différentes, les Africains et les tribus  amérindiennes, décrit l’air de rien un même système colonial fait de réquisitions des populations locales, de travail forcé et non rémunéré, de coups de fouet, d’expéditions vers les villages réfractaires, de prises en otage des femmes des fuyards, de viols, de villages qui se vident, d’amputations punitives, de mains et de sexes.

Il nous rappelle aussi le courage et l’intrépidité morale qu’il fallait en ce début de siècle pour affronter la dureté du voyage, les fièvres, la complaisance des autorités locales, la cupidité des dirigeants et des cadres des compagnies caoutchoutières, le silence des commerçants qui tiraient leurs revenus du système, l’incrédulité frivole des salons locaux, et jusqu’aux indigènes eux-mêmes, effrayés du risque à dénoncer le système qui les conduisait à l’extermination.

Il nous dit encore la vanité ou le paradoxe de tels combats. Le rapport sur le Congo ne changera pas grand chose. Quant à l’Amazonie péruvienne, une fois le « Livre Bleu » publié, une commission parlementaire se réunit, le cours des actions de la compagnie s’effondre, ses cadres et les chefs de comptoirs se débandent. Mais Iquitos et la région du Puntamayo dépérissent et les jeunes indiennes qui ont perdu leur travail remplacent les prostituées d’Europe qui ont fui avec le reste.

L’auteur, finement, nous laisse d’ailleurs nous interroger sur les motivations anglaises, Londres enquêtant toujours plus volontiers sur les autres. Sincère indignation morale ou stratégie commerciale visant à protéger la production britannique de caoutchouc en provenance des possessions de l’Empire en Asie ?

Dans ce livre, tout est finesse, y compris le récit de la conviction nationaliste que se forge Roger Casement, instruit par les désastres et les crimes de l’aventure coloniale qu’il transpose à la situation Irlandaise, sans cesser pourtant d’être honoré par l’Empire dont il accepte toutes les marques de gratitude.

Dans la nuit de son cachot, il apprendra que Joseph Conrad, son ami, le plus grand romancier de l’anticolonialisme, a refusé de signer la pétition en faveur de sa grâce. Casement sera pendu le 3 août 1916.

Les pages consacrées à ses derniers instants et l’épilogue du livre sont proprement bouleversants.

En 1965 on autorisa le transfert de sa dépouille en Irlande où un hommage national lui fut rendu durant quatre jours. Le nationaliste est réhabilité.  De l’humaniste anticolonialiste si persévérant, il ne reste presque rien. De l’homo, toujours on discute…

08/08/2015

"Le Cri du Peuple" de Jean Vautrin, Grasset et, hélas, Amazon.com...

Jean Vautrin est mort il y a quelques semaines. Le décès d’un écrivain fait toujours redouter le pire : que son œuvre disparaisse avec lui sans que nul ne s’en avise et que les pages de ses livres soient emportées comme feuilles mortes par un mauvais vent d’automne. Les générations futures se trouvant orphelines de récits qui nous ont émus, de personnages que nous chérissons, de la truculence ou de la grandeur d’un style. Orphelines sans même le savoir. Comme nées sous X, sans histoire ni lignée. Comme aux temps anciens, le conte disparaissait avec le conteur. A l’heure de l’écrit et du numérique, quel immense scandale !

Je ne me résigne guère à ce que « Le Cri du Peuple », le grand roman de la Commune, se perde dans la succession des jours, que son écho s’estompe avant de se taire tout à fait, jusqu’à ce que chacun ou tout au moins le plus grand nombre n’ait plus aucune idée de ce qu’un romancier pouvait faire d’un peuple debout, qui avait décidé de résister avant de s’affranchir tout à fait et qui a rêvé le premier à la République sociale qui devait hanter le siècle suivant.

Le 18 mars 1871, Thiers décide de désarmer la garde nationale et de reprendre les canons de Paris, seule à avoir résisté à l’envahisseur Prussien. La capitale se révolte : c’est la Commune. Dans l’ébullition, le beau capitaine Antoine Tarpagnan, lignard, rejoint les rangs de la Commune, fraternise avec Théophile Mirecourt, jeune photographe communard, se fait embaucher comme pigiste par Jules Vallès, directeur de la feuille révolutionnaire « Le Cri du Peuple », tombe amoureux de la Pucci dite Caf’Con, la favorite d’un chef de la pègre du Canal de l’Ourcq et se trouve poursuivi par le ténébreux Horace Grondin, ancien bagnard devenu chef adjoint de la sûreté, injustement condamné et qui croit Tarpagnan coupable du crime qu’il a payé pour un autre. Voilà l’intrigue. Une intrigue de roman-feuilleton du XIXème, à la Eugène Sue, entre « Les Misérables » et « Les Mystères de Paris ».

Ce livre est un opéra, un opéra du Peuple, avec ses actes, ses tableaux, ses rideaux qui tombent, ses retournements, ses chœurs, ses chœurs surtout. Les personnages foisonnent, les portraits pullulent, pittoresques, sensibles, émouvants. Il y a là le chiffonnier Alfred-Trois Clous, des voyous à plus ou moins grand cœur, le petit Ziquet ( « la semence libertaire avait germé sous la teigne de son crâne ébouriffé ») qui meurt sur les barricades, la belle Gabrielle, quelques harpies, Palmyre la foraine, trapéziste naine, jolie môme minuscule, et La Chouette, « la laide », une pauvresse au « dévouement d’une bête exténuée », « une main sale et crevassée de mille gerçures. Une main qui n’aurait jamais son heure de douceur et de galanterie. Une main d’esclave. De pauvre. De rebutée » - un des personnages les plus fort de cette saga romanesque- qui s’allonge sur un mourant pour le réchauffer de son corps disgracieux, en un saint sacrement laïque qui ferait revenir à la vie - une telle scène ne serait-elle pas inspirée des « Mystères de Paris »  auquel le nom de La Chouette est déjà emprunté en signe de filiation littéraire? A vérifier.

« Aux larges renversades de l’Histoire, il se mêle souvent le tumulte des vies minuscules ». C’est ce tumulte que restitue Vautrin.

Il y a aussi Jules Vallès, Louise Michel, le peintre Courbet et tant d’autres vrais personnages historiques, car sous l’intrigue romanesque, maîtrisée, tenue, haletante, ce sont des pages d’histoire que nous lisons, depuis le peuple qui se jette à la rue le 18 mars (« des matelassiers, des journaliers, des typographes, des instituteurs, des orphelins du travail, des repasseuses, des cambrioleurs à la flan, des rôdeurs de barrière ») jusqu’aux représailles finales du 28 mai, celles de La Roquette, du Parc Monceau ou de Saint Sulpice, celles des fosses communes de la tour Saint-Jacques et du Père-Lachaise, un « testament des ruines », de fusillés, d’exécutés, Jules Vallès fuyant Paris déguisé en postillon de corbillard, n’ayant d’autre laisser-passer qu’une charrette de cadavres tirée par une rosse.

Et au-delà de cette reconstitution, il y a dans ce « Cri » un travail stylistique sur la langue éblouissant et savoureux, une langue érudite et populaire à la fois, juste et imagée, qui éclate comme un fruit mûr, qui gicle et éclabousse, une langue que l’on découvre ou redécouvre et que l’on devrait conserver, tels les mots oubliés de nos vieux dictionnaires, avant que leur trace même ne soit plus.

On y rencontre des «malfrins », des «rupins », des «giroflées », des «fassolettes », des « gaviots », des «fidibus », des «gouapeurs », des « meulards », des  « lariflas de couloirs », des « pets de nonne »,  des « gros moulés qui ventripotent », des «roideurs turquines », des «emprosages à rebours », des qu’on «n’apprend pas aux vieilles lampes à pisser couché dans un pot de chambre », des « déballe ton ramona », « l’art de faire chabrot », des « villages de taudions et de cambuses », des « hauts perchés de la raille », des « en un clin d’oeil tout est repeint », mais aussi les  merveilleux « mélancolie de lune éteinte » et « coup d’œil de souris malade ».

Une langue. Et un ton, les jeunes diraient un flow comme dans le rap, tantôt hugolien, tantôt canaille. Un flow très « barrière », comme on dit aujourd’hui "cité ». Une langue qui cascade à gros bouillons, qui se précipite, qui claque, qui bouscule. Une langue de jazz, au rythme de la misère,  avec de beaux imparfaits du subjonctif.  

Jean Vautrin a obtenu en 1989 le prix Goncourt pour « Un grand pas vers le Bon Dieu », livre que l’on trouve encore en librairie. Ce n’est plus le cas du « Cri du Peuple », paru dix ans plus tard, épuisé chez l’éditeur et jamais réédité depuis, sauf sous forme d’une bande dessinée en plusieurs volumes par l’immense Tardy.

Mais le « Cri du peuple » est d’abord un roman. Un monument dédié à la Commune et un conservatoire de notre langue. Il serait scandale qu’au décès de son auteur, ce Sacré-Cœur littéraire du Peuple demeure à l’état de cendres.

Il est des résurrections qui sont à notre portée. « La sociale », ce n’est peut-être pas pour tout de suite, mais un livre…

Que les lecteurs, les militants, les amis et ceux qui se nomment encore "camarades" se mobilisent. Ce « Cri du peuple » doit être réédité sur support papier et en format de poche. Sinon, ne me barbez plus avec votre République !