Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

01/09/2015

"Isabelle du désert", Edmonde Charles-Roux, Grasset

C’était l’époque heureuse où le voyage en Orient était de mode et où une conversion à l’Islam passait pour une excentricité charmante. Marseille était la plaque-tournante, ouverte, industrieuse et pleine d’appétit pour le monde, des rêves de migrants et de voyageurs. Des exils et des fuites. De l’appel du large. Des aventureux et des irréguliers.

Isabelle Eberhardt – 1877/1904- en fut. Fille illégitime de la jeune veuve russe  d’un dignitaire tsariste venue s’établir à Genève avec enfants et précepteur, Isabelle est une irrégulière de choix.

Polyglotte, très cultivée, animée par le désir d’écrire, un peu garçonne, l’Orient fut très tôt son horizon de fuite. C’était un  peu une épidémie dans la famille : son frère aîné Nicolas s’était engagé dans la Légion étrangère en 1883 (Algérie puis Tonkin) suivi quelques années plus tard par le cadet chéri, Augustin. Mais l’un et l’autre finalement se raviseront. Isabelle jamais !

Elle apprend l’arabe, qu’elle parle, lit et écrit, et part en 97, elle a à peine vingt ans, avec sa mère en Algérie, à Bône que mère et fille n’appelleront jamais qu’Annaba. Toutes deux vivent dans les quartiers arabes et fréquentent les « indigènes », au grand scandale des Européens. Et cela ne  faisait que commencer !

Isabelle choisit ses amants parmi les musulmans, s’habille à l’orientale, et plus volontiers encore en homme, signe ses correspondances du pseudo Mahmoud Saadi et se convertit à l’Islam ( « sa conversion fut totale et sa foi durable ») comme sa mère, la veuve du dignitaire russe, enterrée dans le cimetière musulman qui surplombait la mer.

Retour à Genève pour régler d’épineux problèmes successoraux puis nouveau voyage en Tunisie en juin 99 et, depuis Tunis, exploration lointaine du Sud Constantinois, en se faisant passer pour un jeune taleb allant en pèlerinage de centre religieux à autre zaouïra, en train, à cheval ou à dos de mulet, couchant la nuit dans  le creux des dunes, blottie contre son guide local.

Elle retrouve Alger en 1901, tombe éperdument amoureuse d’un sergent du 3ème Saphis, musulman de nationalité française qu’elle parviendra à épouser à Marseille, non sans s’être fait secrètement intronisée dans une confrérie musulmane qui accueillait les femmes, ce qui lui vaudra une tentative  d’assassinat orchestrée par une secte religieuse plus regardante en matière de mixité.

Expulsée à deux reprises par l’armée française qui puise dans tant d’excentricités quelque motif d’inquiétude surtout de la part d’une femme, russe de surcroît, qui part fréquemment en chevauchées mystérieuses dans le désert, sans que son militaire d’époux tout musulman qu’il fût, ne s’en offusque, elle reviendra en Algérie quelques mois plus tard, inchangée mais désormais française par mariage. Grâce à Salem, le sergent musulman du 3ème Saphis !

C’est cette vie hors du commun que reconstitue Edmonde Charles-Roux, dans une vaste fresque en deux volumes extraordinairement documentés – Isabelle était une épistolière compulsive et ses journaliers et autres écrits ont été publiés après sa mort- qui embrasse les deux rives de la Méditerranée, Marseille, l’Algérie et la Tunisie et toute une époque entre projet colonial, orientalisme et passion abrasive et singulière pour la civilisation arabo-musulmane, ses hommes et leur religion.

Et Edmonde Charles-Roux se régale, s’en donne à cœur joie, avec ce ton chic et détaché des femmes du monde dont la conversation est minée de pépites, de rosseries et de jugements audacieux, si joliment enveloppés dans du papier de soie qu’on peut faire mine de n’en goûter que l’agrément. Mais Edmonde a été résistante à dix-huit ans, a suivi la 2ème DB pour libérer Paris et fut l’épouse de Gaston Deferre, le plus avisé décolonisateur français de l’Empire : elle ne doit pas tout à fait détester les artificiers.

Lorsqu’elle évoque Isabelle, comme une grande dame le ferait d’une petite sœur turbulente, sous sa prose limpide on sent palpiter les liens du sang.

Le personnage choisi est, il est vrai, exceptionnel. Mais l’époque l’était aussi.

La galerie de portraits est saisissante, administrateurs, militaires du Bureau arabe, politiciens, aventuriers, il y a là de patentés racistes, des aristocrates ou des politiciens antisémites, mais aussi des passionnés d’Algérie, des amis des Touaregs, des militaires qui parlent couramment l’arabe, qui publient des sommes sur le dromadaire ou tentent de protéger les populations indigènes des abus les plus insupportables des colons.

On y croise Luce Benaben qui ouvrira en Algérie la première école gratuite pour l’éducation des filles musulmanes en 1845 mais devra cependant, sous la pression conjuguée des Musulmans et des colons, remplacer l’arithmétique par des travaux d’aiguille…. Lydia Pachkov, la romancière mondaine et grande voyageuse qui conseillera Isabelle. Mme de Solms, petite-fille de Lucien Bonaparte, « princesse Brouhaha » comme on la nomme méchamment sous Napoléon III, lequel la fera expulser pour républicanisme, qui recevra Isabelle dans son salon. Le capitaine baron Adolphe Roger de Subsbielle, chef du bureau arabe de Touggourt, prestigieux rejeton de la noblesse d’Empire dont les notations militaires signalent qu’il «  n’a pas toujours avec les chefs indigènes le liant et la diplomatie qu’il faut avoir » et qu’il « fait  volontiers de l’énergie mal à propos ».  Hasard ? C’est un antisémite et un anti-républicain de premier ordre.

Le marquis de Morès encore, de la promotion de l’Ecole de guerre de Pétain et de Charles de Foucault, qui, déçu par l’armée, dissipera son immense fortune en devenant éleveur de bétail en Amérique puis cheminot en Indochine, avant de se lancer en politique en Algérie pour y flatter l’antisémitisme, Algérie où il mourra atrocement mutilé par des pillards locaux. 

Le colonel prince Ludovic de Polignac, arabophile passionné, protecteur des  Touaregs «  gardiens du Sahara et des pistes du Soudan »- le bordj Polignac à Alger, c’était chez lui…

Mais l’auteur brosse également les portraits précis et savoureux de cheiks locaux, de fils de famille de notables, de lettrés tunisiens, de dignitaires religieux, tous amis, correspondants ou liés à Isabelle,  en nous rappelant que ceux-là aussi pouvaient être de haute lignée.

C’est l’un des intérêts de cette volumineuse biographie, qui dépasse de loin le récit des seuls faits et gestes d’Isabelle Eberhardt, que de jeter un éclairage passionnant, riche et nuancé sur l’Algérie, pas seulement française, de ce début de siècle, sur la diversité de ses acteurs, ses ambiguïtés et ses prouesses, en évitant les anachronisme de l’opprobre mais sans rien taire d’un système colonial qui parût d’emblée vicié à une jeune aventurière de vingt ans.

Le livre foisonne en outre de mille annotations précieuses, utiles à la compréhension de notre temps et non sans écho sur nos réticences contemporaines, pourvu qu’on sache les lire.

Edmonde Charles-Roux  nous rappelle ainsi que Maupassant - qui était tout sauf un idéologue anticolonialiste !-, voyageant en Algérie quelques années avant la fin du siècle, écrivait dans une lettre que « tout ce que nous faisons semble un contre sens, un défi à ce pays, non pas tant à ses habitants qu’à la terre elle-même » ou que le second Empire, insoucieux de l’histoire qui l’avait précédé, avait détruit les vestiges prestigieux d’un camp romain et d’une citadelle byzantine – moitié Palmyre, moitié Alep- pour faire de ces vieilles pierres profanées le plus grand pénitencier politique d’Algérie à Lambèse…

D’autres observations sont savoureuses, à l’endroit ou à l’envers, quand nous les lisons aujourd’hui. Ainsi d’Isabelle attristée de trouver en plein djebel tous les saints du paradis chrétien et soulagée de faire étape à Ras El Maa plutôt qu’à Saint-Arnaud ou Saint Donat ou confiant, à propos de son couvre-chef européen, soucieuse de brassage, du « vivre-ensemble comme l’on dit aujourd’hui :  « Mon chapeau me gênait, me retranchait de la vie musulmane. Je suis rentrée et, ayant mis mon fez, je suis ressortie ». Que les burqas et les grandes voilées d’ici se le disent. « Nous sommes tous des Isabelle ! »

Isabelle est morte à vingt-sept ans, noyée par le débordement d’un oued, alors qu’elle se trouvait à la frontière maroco-algérienne alors en proie à des luttes d’influence entre tribus rivales où Lyautey avait été envoyé pour remettre un peu d’ordre.  

Voici ce qu’il écrira à la mort d’Isabelle :

« Elle était ce qui m’attire le plus au monde : une réfractaire. J’aimais ce prodigieux tempérament d’artiste, et aussi, tout ce qui, en elle, faisait tressauter les notaires, les caporaux, les mandarins de tout poil. Pauvre Mahmoud ».

Avant d’envoyer ses hommes récupérer les manuscrits d’Isabelle dans la boue du  gourbi en pisé dans lequel elle vivait lorsqu’elle a été emportée par les inondations, lesquels ont été trouvés et publiés post-mortem.

Encore une avant de finir, celle-ci est d’Isabelle  à propos des mendiants de Cagliari en Sardaigne où elle était allée rejoindre un de ses amants, un beau  Tunisien un peu canaille : «Décidément la pouillerie italienne n’a pas la grandeur résignée de celle des pays d’Islam. Là-bas le mendiant se drape dans les loques terreuses de son burnous, avec la majesté d’un prince déchu. Il mendie au nom de Dieu, mais ne supplie jamais. Ici, il est humble, avili, craintif, s’abaissant devant le riche et l’étranger »….

Les deux volumes ont pour titre «  Un désir d’Orient »  et « Nomade j’étais », ils ont fait l’objet d’une nouvelle édition  en un  seul volume, parue chez Grasset en avril 2003 sous le titre « Isabelle du désert », illustré de très belles photographies et accompagné d’un appareil de notes, épais de 160 pages, la plupart passionnantes.

 

Les commentaires sont fermés.