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04/09/2015

" La dernière nuit du Rais" Yasmina Khadra, Julliard

Yasmina Khadra est un merveilleux dissident de la vie littéraire française. Ecrivain populaire, traduit en des dizaines de langues, chérissant les adjectifs qui dans sa phrase craquent, crissent comme des pépins un peu acides, puisant ses thèmes dans le désordre du monde sans crainte des sujets qui fâchent (la guerre en Afghanistan, le conflit israélo-palestinien, l’invasion de l’Irak par les anglo-américains, l’Algérie française), il est un conteur gourmand et souvent magnifique qui aime ses personnages. Autant dire qu’il pulvérise les canons contemporains de la littérature française. Ajoutons qu’il est un ancien militaire algérien, ce qui n’arrange pas son cas. Lu dans le monde entier, il est tenu éloigné par le cénacle germanopratin qui lui refuse avec constance toute consécration officielle. Je l’aime beaucoup.

« La dernière nuit du Raïs », son dernier livre qui se présente  comme une méditation dernière, à la première personne du singulier, de Mouammar Kadhafi, le dictateur libyen déchu, vaincu, en fuite et traqué par son peuple en révolte et par les Occidentaux,  est une grande déception.

Il est sans doute toujours périlleux de se mettre dans la tête d’un salaud. Tout le monde n’est pas Jonathan Littell.  Mais on aurait attendu de Khadra, sur un sujet pareil, davantage d’engagement et d’ambition littéraire. Or, l’une et l’autre manquent.

L’ambition littéraire d’abord, le livre étant assez largement dialogué, beaucoup trop bref pour le sujet (206 pages) et sans grande émotion. Pourtant, l’on sait depuis Marie-Antoinette et l’exécution des Ceausescu que  les vaincus de l’histoire vous tirent facilement des larmes ou des romans, pour peu que les vainqueurs soient impitoyables. Yasmina Khadra, tout en retenue et d’une prudence de sioux, a manifestement bridé l’écrivain. Le personnage se prêtait pourtant, me semble-t-il, au récit littéraire, à l’inventivité et aux émois de la langue : les grandes tentes, la mégalomanie, le narcissisme, les virées dans le désert, la prédation sexuelle, l’immense popularité lors de sa période panafricaine, la fin bien sûr - un lynchage révoltant et obscène-, tout était sujet à littérature. Et dans cette « Nuit » il y en a peu.

C’est sans doute que l’engagement de l’auteur a manqué. Il y a bien sûr quelques annotations biographiques sur l’enfance, sur la question des origines ( Kadhafi sera sa vie durant hanté par l’idée d’être soit un bâtard soit un orphelin), sur l’humiliation primitive à la fois sociale et tribale ( « Le Fezzan [ la région natale de Kadhafi] est une maquette de l’enfer sur laquelle, faute de mieux ou par damnation les Ghous [sa tribu] avaient jeté leur dévolu comme se jette une hyène affamée sur un reste de charogne »), livrées comme de possibles clés de compréhension du dictateur, quelques scènes où la cruauté du despote à l’égard des femmes ou de ses proches  nous saisit,  des références aux attentats terroristes de Lokerbie ou du vol 772 d’UTA, mais tout cela est bien maigre et bien plat pour justifier un tel projet.

Que veut nous dire Khadra en se fichant dans la tête d’un dictateur arabe ? Que Kadhafi a sincèrement cru faire au mieux pour son peuple ? Que les attentats terroristes n’étaient que de riposte aux bombardements américains de son palais présidentiel dans lesquels sa fille adoptive a été tuée ? Que le massacre de la prison d’Abou Salim en 96 – 1 200 détenus tués tout de même- ne visaient que des terroristes islamistes prêts à mettre le pays à sac, comme en Algérie ? Qu’il a rénové la Libye (« Ici même, dans cette ville qui renonce à ses valeurs, j’ai rasé les bouis-bouis, démoli les taudis, érigé des immeubles plus hauts que les tours, construit des hôpitaux équipés de fond en comble d’appareils ultramodernes, des magasins étincellants jolis comme des aquariums, des esplanades splendides et des jets d’eau en mosaïque ») plus qu’aucun autre chef arabe, exception faite des « valets » du golfe ? Que, refusant de quitter le pays sous les bombes franco-anglaises, il est d’une autre trempe qu’un Ben Ali ou un Moubarak ?

C’est en tout cas ce qu’il fait dire à Kadhafi et c’est là le problème : ce truchement est ambigu car il ne tranche pas entre la vérité de l’auteur ou l’aveuglement de son personnage.

Et Yasmina Khadra est suffisamment habile pour se garder de tout grief de complaisance en jetant en pâture à son lecteur la drogue, les vices, les viols, la psychopathie de Kadhafi, comme on jette quelques miettes de pain aux pigeons.

Ainsi l’un des passages les plus intéressants du livre est celui d’un dialogue de Kadhafi avec le fantôme de Saddam Hussein auquel il reproche de s’être laissé prendre comme un rat par les Américains, un jour de l’Aïd de surcroît, et de ne pas s’être tiré une balle dans la tête pour «  priver les Croisés des joies d’une danse macabre ». Kadhafi qui fait la leçon ayant finalement été pris de la même manière que Saddam, sans davantage recourir au suicide qui aurait privé les vainqueurs de leur trophée, serait-il donc un pur « mytho », comme disent les jeunes ? Et s’il l’est, alors tout le reste n’est que mensonge ou autojustification délirante. Mais s’il en est ainsi, à quoi sert ce livre ?

Et c’est là que gît le malaise, car on sent bien que sous les délires d’un tyran, l’auteur veut nous signifier quelque chose. En se faisant l’éclaireur d’un jugement possible de l’histoire qui s’attacherait à comprendre comment, malgré tout, Kadafhi a été durant des années – du début des années 70 aux années 2000, soit précisément avant que l’Occident, qu’on appelle fréquemment la communauté internationale, ne le réhabilite de gré ou de force-  un héros pour les masses arabes et africaines, un sujet d’honneur et de fierté, un modèle de résistance, alors que nous le tenions de ce côté-ci de la Méditerranée pour un tyran, un bouffon, un mégalomane, un violeur et un terroriste de la pire espèce.

Kadhafi a été aussi l’ami de Nelson Mandela – c’est vraiment le Diable et le Bon Dieu !-, élu président de l’Union africaine, a œuvré pour l’éduction des filles et pour limiter la polygamie en Libye, a pénalement réprimé les mariages arrangés, fut un défenseur prosélyte du Coran mais tenait pour nuls les hadits et les traditionnelles écoles de droit coraniques, ce qui en faisait un hérétique aux yeux des autorités religieuses sunnites.

Ce projet-là – Diable ici, glorieux là-bas-  si passionnant, si instructif, si révélateur de l’ancienneté des fractures du monde, était sans doute celui de Yasmina Khadra.

Mais à s’avancer trop masqué, ployant sous son sujet, réticent de plume, un peu interdit et redoutant sans doute le procès d’opinion ou la proscription sociale,  il l’a perdu en route. Khadra est un dissident avisé...

Reste un petit livre qui nous chuchote qu’Hitler et Mussolini ont construit des autoroutes. Soit….

 

 

 

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