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05/09/2015

" La septième fonction du langage" Laurent Binet, Grasset

Ce titre en forme d’intitulé nébuleux de cours de linguistique générale ne doit pas vous retenir : ce livre est une farce désopilante, une météorite brillante lancée à toute force qui vient joyeusement dynamiter cette rentrée littéraire. Un feu d’artifice qui n’a jamais aussi bien porté son nom. Mystère, illusion, faux-semblant, trompe l’œil, illumination.

On jalouse presque Laurent Binet de s’en être donné à ce point à cœur joie, mais on lui pardonne tout, tant il nous offre à rire en lisant.

Roland Barthes, le grand sémiologue,  a été renversé par une camionnette de blanchisserie le 25 février 1980 en sortant d’un déjeuner chez Mitterrand. Il décédera un mois plus tard. Laurent Binet imagine que cet accident n’est pas le fruit du hasard mais une tentative d’assassinat. Pour quel motif ? Et commandité par qui ? Les hommes de Mitterrand, qui s’apprête pour la prochaine présidentielle ? Un tapin de passage ? Des  intellectuels proches de Barthes, ceux de la « French Théorie », les Althusser, Foucault, Deleuze, Hélène Cixous, Guattari, Derrida ?

Giscard dépêche Jacques Bayard, un commissaire des Renseignements généraux, un peu réac un peu ballot, pour explorer les pistes possibles. Mais l’art de l’interrogatoire ne va pas de soi quand ses interlocuteurs enseignent à Vincennes ou au collège international de philosophie,  alors Bayard réquisitionne un jeune thésard, Simon Herzog, afin d’assurer la traduction….

Nos deux limiers, dépareillés comme dans les meilleurs polars, sont irrésistibles. Le mobile du crime est très tôt éventé : Barthes était détenteur d’un texte inédit du linguiste Jakobson sur la fonction magique, incantatoire, performative du langage qui permet à celui qui la maîtrise de convaincre immédiatement tous ses interlocuteurs et de les amener à agir conformément à ses vœux. Dans les mains de Mitterrand, c’est la gauche au pouvoir assurée dans les mois qui viennent. Voire….

Au prétexte de cette intrigue, Laurent Binet nous amène batifoler dans les années 80 comme dans une cour de récré où nos petits camarades seraient, outre les intellectuels susnommés, quelques politiques des années 80, BHL qui fait son apparition, Sollers et Julia Kristeva, déchaînés et déjà arrogants, Umberto Eco, placide d’érudition sans présomption, plus le groupe Téléphone qui se produira le 10 mai 81 à la Bastille, ou encore John Borg, Mc Enroe ou Ivan Lendl, les tennismen du temps. Où on apprendrait aussi à jouer au Rubik’s Cub, métaphore heureuse des joutes intellectuelles : on tient une face, on croit avoir compris et patatras, tout est à recommencer.

Le livre tire évidemment son effet comique de la liberté de ton et de l’irrévérence du portrait des intellectuels du temps (Sollers et Kristeva sont particulièrement soignés….) et de la cocasserie des scènes imaginées par l’auteur que rien n’arrête : on y voit Derrida dévoré par les chiens sur un campus américain où l’on floque les tee-shirts « D&G » pour Deleuze et Guattari, Sollers émasculé après avoir perdu une joute oratoire dans une confrérie secrète qui organise des jeux floraux mais à la manière « Figth Club » -le film- ou la maîtresse de Lacan qui, dans un dîner, « caresse de son pied nu la braguette de BHL qui bande sans broncher ».

Rien ne nous est épargné pas même le récit du meurtre d'Hélène Althusser par son époux– le seul moment de gêne à la lecture, tout de même une telle tragédie intime..-, ou les partouzes sadomaso de Foucault avec des gigolos arabes- mais là nous sommes en terrain connu, Hervé Guibert ou Mathieu Lindon nous avaient déjà renseignés.

Mais si tout ceci est « buzzisime», comme on dit, là n’est pas l’essentiel.

Car sous couvert de farce, et ce livre en est une, il n’est pas que cela.

L’exploration du monde intellectuel et politique des années 80 est particulièrement réussie. La description du campus de Vincennes noyé sous des volutes de shit et des graffitis en tout genre, le récit d’une soirée chez Sollers, la relation d’un colloque savant à Cornell/Ithaca/USA ou les conversations de  haute stratégie à l’Elysée (Giscard, Ponia, d’Ornano) ou dans un hôtel particulier de la place du Panthéon (chez Fabius, avec Moati, Attali, Mitterrand et Jack Lang) sont de véritables moments d’anthologie.

Et sous les ridicules de l’époque, tout de même quelle galerie d’intelligences ! Foucault, Bourdieu, Derrida, Barthes, c’était quand même autre chose que les querelles BHL/ Onfray ou Zémour/Caron….

Car Laurent Binet, qui ne cède pas face à l’obstacle et n’a pas oublié le choix de son titre en cours de route, nous sert, l’air de ne pas y toucher, une assez brillante revue de quelques débats philosophiques et linguistiques de l’époque, traduite pour les sots que nous sommes, et l’on se surprend à trouver que c’est lumineux et passionnant.

Enfin, l’intérêt de cette bouffonnerie littéraire tient, comme souvent chez Laurent Binet, aux astuces de construction, aux mises en abîme du récit, à l’auscultation, dont il fait son lecteur complice, d’un livre en train de s’écrire, à la liberté que soudain les personnages imposent au narrateur.

L’Incipit ? «  La vie n’est pas un roman. C’est du moins ce que vous voudriez croire ».

Vers la fin ? C’est le personnage qui parle : « Il faut faire avec ce romancier hypothétique comme avec Dieu : toujours faire comme si Dieu n’existait pas car si Dieu existe, c’est au mieux un mauvais romancier, qui ne mérite ni qu’on le respecte ni qu’on lui obéisse. Il n’est jamais trop tard pour essayer de changer le cours de l’histoire. Si ça se trouve, le romancier imaginaire n’a pas encore pris sa décision. Si ça se trouve, la fin est entre les mains de son personnage, et ce personnage, c’est moi ».

Il y a dans ce livre, des espiègleries de sale gosse et beaucoup de brio, entre David Lodge et Umberto Eco. Et c’est jouissif comme le sont les jeux de massacre de vaches sacrées.

«Toujours chez ces gens-là, la recherche de privilèges comme marque d’élection » écrit l’auteur à propos de Sollers, Kristeva et BHL !

Pour sûr, L. Binet risque de galérer un peu pour ses prochains dîners en ville....

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