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05/10/2015

"L'imposteur" Javier Cercas, Actes Sud, trad. E.Beyer et A. Grujicic

Avec Javier Cercas, il faut toujours se méfier. Mais cet imposteur-là en est un vrai. Un vrai personnage qui a vraiment existé et un bel imposteur, assurément. 

Enric Marco, catalan, ancien combattant antifranquiste, secrétaire général du vieux syndicat anarchiste, la CNT, dans les années de la transition démocratique, président charismatique de l’Amicale de Mauthausen, la grande association de déportés espagnols dans les camps nazis, a été démasqué en juin 2005 par un obscur historien, quelques jours avant les cérémonies du soixantième anniversaire de la libération de Mauthausen.

Ce que révélait le journaliste briseur d’idole ?  Que Marco après la fin de la guerre civile ne s’était pas exilé en France, qu’il n’avait pas été arrêté par la police de Pétain ni livré à la Gestapo avant d’être déporté, comme il en avait fait mille fois le récit. Mais qu’il était parti en Allemagne comme travailleur volontaire dans le cadre d’accords entre Franco et le régime nazi.

Marco avait, quelques mois auparavant, pris la parole devant le Congrès espagnol lors de la célébration de la journée de l’Holocauste en y prononçant au nom des déportés un discours qui avait marqué les esprits.

Le scandale en Catalogne et en Espagne fut immense, la presse s’emballe, l’homme est cloué au pilori, ses amis l’abandonnent, El Pais publie des points de vue indignés. Les écrivains Vargas Llosa et Claudio Magris s’en mêlent.

Javier Cercas mène l’enquête. Et son livre est passionnant.

D’abord parce que l’imposteur l’est davantage qu’on l’avait imaginé lors la révélation de sa supercherie. Républicain, sans doute, mais moins intrépide qu’il ne le disait, Enric Marco est sorti indemne des combats alors qu’il s'enorgueillissait de ses blessure de guerre. Sa participation aux côtés des forces anarchistes à la conquête de Majorque en juillet 36 ? Mensonge ! Sa résistance au franquisme, une fois la guerre civile terminée au sein d’un groupuscule antifasciste barcelonais ? Pure invention. Il est resté gentiment durant vingt ans un garagiste honnête, un peu coureur de jupons.

Mais le mensonge n’est pas toute sa vie et toute sa vie n’est pas mensonge. Républicain, Marco l’était et combattant dans la prestigieuse colonne Durruti de surcroît. C’est attesté. Ouvrier volontaire en Allemagne ? Certes mais nous dit Cercas comme « l’immense majorité de ces hommes-là qui n’émigraient pas pour aider les nazis à gagner la guerre, mais pour fuir la misère de l’Espagne franquiste, par pure et simple nécessité ». Et une fois là-bas, rebelle, tête dure. En tout cas accusé de haute trahison et emprisonné de longs mois dans les geôles nazies. Pour le reste, il a vraiment été élu à la tête de la CNT et au sein de l’amicale des déportés dont il a été un promoteur de premier ordre dans un pays où ils furent moins nombreux qu’ailleurs, – 9 000, la plupart des déportés espagnols, républicains exilés, l’ayant été depuis la France- et où l’holocauste n’a pas autant marqué les esprits qu’ailleurs.

La confrontation de Javier Cercas avec le vieil homme banni, âgé de 85 ans au moment de l’enquête de l’auteur, le récit de leurs rencontres, leurs dialogues empreints de méfiance, de dégoût, d’irritation ou de lassitude, la recherche pénible de vérité de l’un et l’espoir de l’autre de sauver un brin de réputation, une miette de sa vie publique brisée comme un miroir à ses pieds ( « S’il te plait, laisse-moi quelque chose » l’implore-t-il) sont bouleversants d’intelligence sensible et de profondeur.

Mais Cercas va bien au-delà de la vérité d’un homme en s’interrogeant sur les ressorts de cette imposture, sur ce qui l’a rendue possible, si durable et finalement si scandaleusement insupportable.

Et c’est à une introspection rêche et douloureuse de l’Espagne qu’il nous convie.

Sa thèse ?  Après la guerre civile, personne en Espagne ne parlait de la guerre. Les républicains avaient lutté durant trois ans pour la liberté en faisant l’admiration du monde ; une fois vaincus, il fallait vivre. «  Un peuple brisé, servile, lâche et dépossédé ». Survivre, c’est se taire par nécessité, et oublier. A la mort de Franco, «  le pays tout entier portait sur ses épaules quarante années de dictature à laquelle personne n’avait dit Non et à laquelle presque tout le monde avait dit Oui ». De sorte que lors de la transition, «  presque tout le monde s’est mis à se construire un passé pour s’intégrer au présent et préparer l’avenir ».  Cercas ajoute « la démocratie en Espagne s’est construite sur un mensonge, sur un grand mensonge collectif ou une longue série de petits mensonges individuels ». Marco l’imposteur en s’inventant ou embellissant son passé n’a pas fait pire que les autres. Il y a seulement mis plus d’énergie et plus de talent.

La sacralisation en cette fin de siècle de la position de victime ou de témoin, notamment de l’Holocauste mais aussi de toutes les tragédies historiques ou intimes, explique aussi, nous dit Cercas, le crédit facilement accordé aux récits de Marco, d’autant que les années de dictature franquiste avaient laissé le génocide des juifs et l'histoire des camps nazis hors champ en Espagne ( « Le chantage du témoin était plus puissant que jamais parce qu’on ne vivait pas [ dans l’Espagne des années 90, 2000] dans un temps d’histoire, mais dans un temps de mémoire »).

Et c’est ainsi que Cercas vient à aborder l’essentiel, ce qui constitue le vrai propos de son livre : non l’auscultation d’une imposture individuelle, celle d’une personne privée qui ne compromet dans le déshonneur que son entourage proche et ses quelques compagnons de combat mais une méditation sur l’Espagne, le silence, la mémoire et l’oubli.

Non, expose-t-il, la transition démocratique après la mort de Franco n’a pas été bâtie sur un pacte d’oubli, comme on le dit souvent, mais sur un pacte du souvenir, «  un pacte implicite qui interdisait l’usage du passé immédiat comme arme dans le débat politique ; si on avait oublié cette période, il n’y aurait eu aucune raison de signer ce pacte : il a précisément été signé parce qu’on s’en souvenait très bien ».

L’oubli est venu plus tard, dans les années 80  quand l’opposition de droite, issue du franquisme, n’avait aucun intérêt à parler du passé et la gauche au pouvoir rien à y gagner.

Et le passé est revenu en boomerang dans la seconde moitié des années 90, d’abord parce que la gauche a découvert qu’elle « pouvait utiliser contre la droite le passé de la guerre et du franquisme » sans risque de guerre civile, ensuite parce que dans le mouvement général en Europe de « l’obsession et du culte  de la mémoire », la génération des petits-enfants de la guerre « a soudain découvert que le passé est le présent ou une dimension du présent ».

Et Cercas de trouver suspecte ou ambiguë la loi sur la Mémoire historique votée dans les années 2000 - les Espagnols parlent même de « récupération de la mémoire historique »- et le folklore à des fins politiciennes qui y a, selon lui, présidé. « Industrie de la mémoire » dont il nous dit « qu’elle est à l’histoire authentique ce que l’industrie du divertissement est à l’art authentique » : le kitsch. 

Et c’est précisément à cette époque, le tout début des années 2000 que Enric Marco est devenu président des anciens de Mauthausen, élu dans l’enthousiasme par les survivants et les familles de déportés.

Cette histoire d’un homme et à travers lui l’auscultation d’un pays intéressera tous les amoureux de l’Espagne contemporaine.

Cercas aime mettre son lecteur mal à l’aise, penser en dissidence, raconter ses livres en train de se faire, confesser ses doutes et jouer les funambules que le vertige hypnotise. Il y a de l’Emmanuel  Carrère en lui, autre familier d’un imposteur ( « L’adversaire »).

Après « Anatomie d’un instant » sur le coup d’Etat raté du colonel Tejero et Adolfo Suarez, cet « Imposteur » en fait un des plus grands écrivains de la littérature sans fiction. A lire, et à méditer.

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