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21/10/2015

"Titus n'aimait pas Bérénice", Nathalie Azoulai, édit. P.O.L.

Un bijou littéraire. Beau et précieux. Plein de fulgurances et de chatoiements. Un livre sur un couple qui se défait et sur les consolations qu’offrent la langue, les mots et le style pour étancher « ce filet d’eau tiède qu’est le chagrin quotidien ». Alors Bérénice, car tel est le pseudonyme de la femme délaissée, se plonge, allez savoir pourquoi, dans Racine, Jean Racine.

« Jean Racine, c’est le supermarché du chagrin d’amour » lance-t-elle à ses proches pour éviter l’incompréhension ou les quolibets. « Si elle comprend comment ce bourgeois de province a pu écrire des vers aussi poignants sur l’amour des femmes, alors elle comprendra pourquoi Titus l’a quittée. C’est absurde, illogique, mais elle devine en Racine l’endroit où le masculin s’approche au plus près du féminin, rocher de Gibraltar entre les sexes ».

L’artificialité d’un tel projet pourrait prêter à sourire, s’il n’était prétexte au récit profond, sensible et élégant de la vie d’un de nos plus grands poètes, un de ceux du Grand Siècle.

Et la réussite de Nathalie Azoulai est éblouissante, tant elle évoque avec intelligence, simplicité et une affection quasi-amoureuse un tel monument couvert de gloire et de poussière. Qui  répand autour de lui l’odeur fanée des opuscules de nos cours de français de scolarités lointaines et ravive nos souvenirs pénibles de récitations médiocres.

Eh bien, l’exercice est passionnant. Les années de formation à l’abbaye de Port-Royal auprès de ses maîtres où il côtoie un jeune marquis, encore plus jeune que lui et dont il deviendra l’ami. L’apprentissage des langues mortes ou vivantes (« Le français montre ses articulations comme un chien ses dents, exhibe un squellette aux os noueux tandis que le latin dissimule ses jointures. Et dans ces  ellipses, le sens pousse, afflue comme des odeurs s’exhalent de la terre humide »), la versification dès l’âge de 10 ans (« prendre un bloc de langue et tailler dedans ») et, s’agissant de la langue du monde et des salons  que lui ouvre son petit ami Charles de Luynes, le marquis, ce dernier le rassure « Soyez sans crainte, vous savez apprendre les langues, vous saurez apprendre celle-ci ».

« L’ambition est ce qui reste aux personnes sans naissance », alors Racine est ambitieux, flagorneur, arriviste, traître à ses amis. «  Le verbe plaire entre dans son vocabulaire ».

Il n’en est pas moins homme et le récit de ses premières virées nocturnes dans des tavernes avec La Fontaine est étonnant.

C’est cependant son ami Boileau, oui Nicolas Boileau, celui de «  La Corneille sur la Racine de La Bruyère Boileau de La Fontaine Molière », d’ailleurs ils sont tous là dans le livre sauf La Bruyère, c’est ce Boileau-là donc, son aîné de trois ans, sage et admiratif, qui l’oriente vers le théâtre et la tragédie, alors très à la mode à la cour. Un marquis lui suggère d’écrire une ode à la convalescence du roi. Il s’y applique et cela marche : le voici pensionné par Versailles.

Jalousie à l’égard de Corneille pensionné à un tarif bien plus élevé que le sien, traître à Molière qui accueille pourtant sa première pièce au Palais-Royal et qu’il abandonne aussitôt dès que  le succès de cour frémit pour l’Hôtel de Bourgogne, provoquant la ruine de son ami, exalté par la gloire qui s’annonce - il a à peine vingt-cinq ans : « Comment s’expliquer cette exaltation à l’idée qu’un jour, il ne soit plus seulement un homme mais un nom vaste comme une nation. Comme Homère. Comme Virgile ».

Cet orgueil qui s’épanche et se nourrit en tétant au sein de sa propre gloire naissante donne à Racine des élans d’une autre sève. Il s’amourache de Mlle Du Parc, la comédienne de la troupe de Molière qu’il débauche pour jouer Andromaque, sa nouvelle tragédie ( « Ne me donne pas une Andromaque trop blanche, souille-là un peu »), Du Parc qui tombe enceinte et meurt après une tentative d’avortement (« Il déteste le temps parce qu’il use l’amour et le chagrin de l’amour »)  dans des circonstances dont il devra répondre face à un jury d’honneur constitué par Louis XIV, puis de Marie de Champsmeslé, encore meilleure, qui jouera Bérénice ; vous vous souvenez, « Je l’aime, je le fuis, Titus m’aime, il me quitte ».

Iphigénie, Britannicus, les triomphes s’enchaînent. Elu à l’Académie française dès le premier tour quand il en fallut trois pour Corneille mais ratant son discours de réception, Racine enrage. Molière meurt, il n’a plus que le vieux Corneille comme rival : « Plus que jamais, on veut savoir qui des deux auteurs restera, qui incarnera longtemps le génie français. On parle de génie viril et de génie féminin, on lance les paris ».

Il se marie soudain, le roi en fait son historiographe officiel et Racine, l’homme aux douze pièces, quand Corneille et Molière sont les auteurs d’une trentaine chacun, cesse d’écrire pour le théâtre, sauf deux œuvres de patronage sur commande de La Maintenon : Esther et Athalie. Il court alors de champ de bataille en champ de bataille, dans le sang et la boue, qu’il chronique à la gloire du souverain.

Au-delà de cette érudite biographie en tous points passionnante pour les amoureux de la langue et du théâtre, de cette radioscopie de l’ «idiome du royaume » que Racine aurait donné à la France, il y a dans ce livre une volupté, une bienveillance et une charité troublantes. Parce que l’auteur fait de cet ambitieux, génial mais courtisan, calculateur, égoïste, ingrat, infidèle aux femmes et à ses compagnons,  un être sensible, un grand amoureux, qui n’a rien oublié  de ses vieux maîtres de Port-Royal ni de sa sévère tante Agnès qui y était moniale et en deviendra la grande-prieure, renouant dans ses vieux jours avec les jansénistes contre l’avis du roi et se faisant enterrer sur cette terre proscrite par la cour, à côté du tombeau de son maître Hamon.

Comme si Nathalie Azoulai, telle son héroïne Bérénice, était prête à pardonner ses infidélités à quiconque n’est pas infidèle à tout….A qui rentre au bercail, fût-ce en poussant la porte d’à côté.

Encore que sa Bérénice à elle refuse de pousser une certaine porte quand on la supplie de le faire. Mais pour savoir laquelle et pourquoi, il vous faudra lire ce merveilleux « Titus n’aimait pas… » qui mériterait vraiment le prix Goncourt 2015 si le jury voulait bien faire plaisir aux amoureux de la langue.

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