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29/10/2015

" L'intérêt de l'enfant" de Ian McEwan, Gallimard, trad. France Camus-Pichon

Les livres anglais me font souvent penser à des téléfilms réussis : situation choisie, bon scénario, personnages fouillés, finesse et intelligence du propos, le tout sans peser. Tout y est, sauf la mise en scène qui est au cinéma ce que le style est à la littérature. Le dernier McEwan ne déroge pas.

Voilà une juge aux affaires familiales à la High Court de Londres, proche de la soixantaine, passionnée par son métier au point que son mari se propose de la délaisser un peu pour courir le guilledou, mais avec son autorisation, s’il vous plait, on est entre gens bien élevés. La brutalité et le sans façon d’une telle requête accable celle qui est accoutumée au «  My Lady » qu’on lui sert avec déférence dans les couloirs du Palais, et qui généralement en impose. La voilà qui s’effondre, et au plus mauvais moment, car de permanence à la cour, elle est saisie par un hôpital du cas d’un jeune de 17ans, souffrant de leucémie mais qui, Témoin de Jéhovah, refuse la transfusion sanguine indispensable à son traitement ainsi que ses parents de délivrer leur autorisation. Notre juge en si piètre état n’a que quelques jours pour trancher le cas si elle souhaite éviter l’irréparable.

Evidemment pour vous ou moi, ce serait vite jugé. Mais ni vous ni moi ne sommes des juges anglais, un pays qui tient encore les libertés individuelles pour le bien le plus précieux, la religion, la foi ou la  liberté de conscience pour des valeurs éminentes et la confrontation argumentée des points de vue, généralement tenus pour également estimables, la condition de l’apaisement social et d’une  bonne justice.  Autant dire que pour un Français, cette lecture du cheminement de la pensée d’un juge confronté à un tel dilemme est exotique.  Et instructive. Quelle leçon !

En nouant les deux fils de cette l’histoire, les affres de la vie privée et l’office du juge, en pimentant le tout de considérations sur la vie sociale des magistrats anglais, le monde  chic et étroit dans lequel à cet âge et à Londres ils se fossilisent, la grandeur et les misères de l’art de juger, les odeurs d’hôpitaux, l’arrogance des médecins, et l’étincelante intelligence d’un post-adolescent qui apprend le violon alors qu’il se sait condamné et écrit des poèmes tout en s’obstinant à refuser la transfusion qui le sauverait, McEwan éblouit par son savoir-faire, nous tient en haleine, ménage ses effets et parvient même à imaginer quelques rebondissements en moins de 220 pages, sans à aucun moment nous faire détester la religion ou froisser quiconque.

Ce livre n’est pas de la grande littérature, mais c’est un tour de force de délicatesse. On souhaiterait qu’il batte des records de vente dans les facs de droit et toutes les librairies non loin des palais de justice.

 

 

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